Le petit chaperon rouge.

Charles PERRAULT (1628-1703)
Élu en 1671 au fauteuil 23 - Académie Française.

        

Il était une fois une petite fille de village, la plus jolie qu'on eût su voir : sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore.
Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge qui lui seyait si bien, que partout on l'appelait le petit Chaperon rouge.
Un jour, sa mère ayant cuit et fait des galettes, lui dit :
- Va voir comment se porte ta mère-grand, car on m'a dit qu'elle était malade. Porte-lui une galette et ce petit pot de beurre.
Le petit Chaperon rouge partit aussitôt pour aller chez sa mère-grand, qui demeurait dans un autre village.
En passant dans un bois, elle rencontra compère le Loup, qui eut bien envie de la manger ; mais il n'osa, à cause de quelques bûcherons qui étaient dans la forêt.
Il lui demanda où elle allait. La pauvre enfant, qui ne savait pas qu'il était dangereux de s'arrêter à écouter un loup, lui dit :
- Je vais voir ma mère-grand, et lui porter une galette, avec un petit pot de beurre, que ma mère lui envoie.
- Demeure-t-elle bien loin ? lui dit le Loup.
Oh ! oui, dit le petit Chaperon rouge, c'est par-delà le moulin que vous voyez tout là-bas, à la première maison du village.
Eh bien ! dit le Loup, je veux l'aller voir aussi ; je m'y en vais par ce chemin-ci, et toi par ce chemin-là ; et nous verrons à qui plus tôt y sera.
Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court, et la petite fille s'en alla par le chemin le plus long, s'amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons, et à faire des bouquets des petites fleurs qu'elle rencontrait.

Le Loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la mère-grand ; il heurte : toc, toc.
- Qui est là?
- C'est votre fille, le petit Chaperon rouge, dit le Loup en contrefaisant sa voix, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre, que ma mère vous envoie.
La bonne mère-grand, qui était dans son lit, à cause qu'elle se trouvait un peu mal, lui cria :
- Tire la chevillette, la bobinette cherra.
Le Loup tira la chevillette, et la porte s'ouvrit. Il se jeta sur la bonne femme, et la dévora en moins de rien, car il y avait plus de trois jours qu'il n'avait mangé. Ensuite il ferma la porte, et s'en alla coucher dans le lit de la mère-grand, en attendant le petit Chaperon rouge, qui, quelque temps après, vint heurter à la porte: toc, toc :
- Qui est la ?
Le petit Chaperon rouge, qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d'abord, mais croyant que sa mère-grand était enrhumée, répondit :
- C'est votre fille, le petit Chaperon rouge, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre, que ma mère vous envoie.
Le Loup lui cria en adoucissant un peu sa voix: Tire la chevillette, la bobinette cherra.
Le petit Chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s'ouvrit.
Le Loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit, sous la couverture:
- Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moi.
Le petit Chaperon rouge se déshabille, et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment sa mère-grand était faite en son déshabillé. Elle lui dit:
- Ma mère-grand, que vous avez de grands bras!
- C'est pour mieux t'embrasser, ma fille!
- Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes!
- C est pour mieux courir, mon enfant !
- Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles !
- C'est pour mieux écouter, mon enfant !
- Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux !
- C'est pour mieux te voir, mon enfant !
- Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents !
- C'est pour te manger !
Et, en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le petit Chaperon rouge, et la mangea.Commentaires de Collin de Plancy - 1826.

Le conte du petit Chaperon rouge est, si on veut, une allégorie, où les séducteurs de filles sont peints sous les traits du loup. Beaucoup de contes populaires ont la même morale, sans offrir un dénouement aussi tragique. On conte, dans le Finistère, qu'une jolie villageoise rencontra au coin d'un bois un jeune homme, dont elle écouta les doux propos; elle s'en laissa même embrasser. Mais lorsqu'elle rentra chez elle, on se récria avec effroi sur sa figure qui était noire et flétrie : l'amant qu'elle avait écouté était un démon, dont le souffle lui avait perdu le visage.
Dans presque toutes les campagnes, on fait aux petits enfans des contes où on les menace du loup, pour les empêcher de s'égarer au loin. Sans parler des loups naturels, qui sont dangereux en certains pays, il y avait autrefois , comme nous l'avons dit, des loups-garous qui sont le type de ces compères dont on effraie nos jeunes années.
On voit, dans ce conte, une bête qui parle ; mais du reste point de féerie. Dans les pièces qu'il a inspirées, on a employé ordinairement le merveilleux. On a fait du chaperon rouge une toque enchantée, à la conservation de laquelle tient la vertu et le bonheur de la jeune fille ; et le loup est simplement un séducteur. La meilleure pièce que ce conte nous ait donnée, et qu'on regarde avec raison comme un chef-d'œuvre, est l'opéra de M. Théaulon, représenté en 1818, sous le titre du Petit Chaperon rouge. Rodolphe le loup est un seigneur féodal, qui mérite son surnom en ravissant l'honneur des filles. Le chaperon est une espèce de talisman ; et la jeune fille est protégée par un ermite magicien , dont Rodolphe prend le capuchon et la robe pour recevoir le petit Chaperon rouge qu'il veut séduire. Cette pièce est pleine d'idées ingénieuses ; le songe du second acte est surtout du plus grand effet ; et il fallait une heureuse imagination pour produire cette scène qui transporte le spectateur dans les enchantemens de la plus brillante féerie.
Un autre Petit Chaperon rouge, aussi en trois actes, a été joué la même année à la Porte-Saint-Martin. Le chaperon est pareillement enchanté ; sa perte met la jeune fille sans défense contre Alidor le loup. Le séducteur prend le costume de la mère-grand pour attendre le petit Chaperon ; et les auteurs, MM. Frédéric et Brazier, ont conservé la scène du conte : Ah ! ma mère-grand, que vous avez de -grandes jambes ! Du reste , ils ont mis beaucoup de féerie dans leur drame.
On a fait plusieurs autres pièces sur le sujet du petit Chaperon rouge, que l'on joue même au théâtre des enfans de M. Comte. Le Magasin de Chaperons, ou l'Opéra-Comique vengé, joué au Vaudeville, en 1818, est une parodie-revue , qu'on doit à MM. Théaulon, Désaugiers et Dartois. La mère l'Oye est marchande de modes, et vend des chaperons enchantés, qu'elle a fait faire, dit-elle, sur le patron du conte. Elle ajoute :
Perrault jadis m'en donna le modèle;
Je l'ai suivi très-scrupuleusement.
La forme n'en est pas nouvelle ;
Mais le viem est toujours charmant.


Fables liées:
Contes et fables en chansons : Le Petit Chaperon Rouge.



 



Articles et fabulistes à voir...
Portrait biographique de Jean de La Fontaine . Sa jeunesse.
— Jean de la Fontaine naquit, le 8 juillet 1621, à Château-Thierry. Son père était maître des eaux et forêts, et sa mère, Françoise Pidoux, fille d'un bailli de Coulommiers. Son éducation paraît avoir été fort négligée; on lui laissait lire, à l'aventure, tout ce qui lui tombait sous la main; et, de bonne heure, il prit l'habitude d'obéir à son caprice ou aux impressions du moment. Quelques livres de piété prêtés par un chanoine de Soissons ayant ému son imagination, il crut d'abord qu'il avait du goût pour l'état ecclésiastique ; et, vers sa vingtième année, il entrait à l'institut de l'Oratoire, puis au séminaire de Saint-Magloire, à Paris1. Mais il s'aperçut vite de sa méprise, et en 1641 revint chez son père, la suite....

La continuation des Mille et une Nuits.
Avant de parler de la continuation des Mille et une Nuits qu’on publie aujourd’hui, il est nécessaire de dire quelque chose de l’original arabe, et de la partie déjà traduite par M. Galland.
Les manuscrits complets des Mille et une Nuits sont rares, non-seulement en Europe, mais même en Orient ; et tous ne se ressemblent pas exactement. La Bibliothèque Impériale de Paris possède deux exemplaires des Mille et une Nuits, qui sont tous deux fort incomplets. la suite ...

La Moralité de chaque Fable de La Fontaine développée et prouvée par un trait historique ou biographique.
En publiant le La Fontaine en action, nous n'avons qu'un but, c'est de vulgariser l'admirable morale des maximes du grand fabuliste, en les appuyant d'un exemple qui les fixe plus facilement et plus profondément dans l'esprit des jeunes gens ; c'est en un mot de leur venir en aide pour qu'ils fassent d'eux-mêmes l'application de la règle, et profitent des excellents conseils de cet écrivain immortel. Les exemples choisis, se rapportant pour la plupart aux grands faits historiques , la suite....

Origine des fables de Jean de la Fontaine.
Je n'hésiterais donc pas à regarder comme empruntés par La Fontaine tous les sujets qu'il renferme et que l'on retrouve dans les six premiers livres de notre fabuliste, si Phèdre et Horace n'en réclamaient pas un certain nombre : ce n'est pas sans balancer que j'indique les quatre fables suivantes comme ayant leurs sources dans les satires et dans les épîtres du lyrique latin.. la suite....

Franc-Nohain:
Maurice Étienne Legrand, dit Franc-Nohain, né le 25 octobre 1872 à Corbigny et mort le 18 octobre 1934 à Paris, avocat, sous-préfet, écrivain, librettiste, poète.
Il choisit Nohain comme nom en hommage au cours d'eau traversant Donzy, lieu de ses vacances d'enfance. Avec André Gide et Pierre Louÿs , il fonde "Potache revue" la suite.... .

blog comments powered by    
 

Website templates