Les Nouvelles
Accueil » La Motte » Les Singes Matelot

Les Singes Matelot

icon-angle-double-right La Motte

Un navire chargé d’une peuplade singe,
Colonie amassée aux forêts de Narsinge,
Venoit d’arriver dans un port.
Le débit étoit sûr de cette marchandise ;
Le roi du pays l’aimoit fort.
Que ce fût bon goût ou sotise,
Avec lui tout son peuple avoit raison ou tort.
Le monde se conforme à l’exemple du maître ;
Et sur tout de la cour c’est-là le rudiment,
Le prince est enrumé ; le courtisan veut l’être ;
La mode en court dans le moment.
Nos marchands de magots, pour annoncer leur foire,
Dans la ville étoient descendus ;
L’équipage étoit allé boire ;
Les singes restoient et rien plus.
Leur doyen se leva, capable personnage :
Camarades, dit-il, je médite un bon tour.
Dérobons-nous à l’esclavage,
L’occasion nous rit, hâtons nôtre retour.

Vous avez vû quelle manœuvre
Gouverne les vents et les flots ;
Pour notre apprentissage essayons ce chef-d’œuvre ;
Je serai le pilote, et vous les matelots.
Vivent les bons conseils, s’écria l’assemblée ;
Partons ; liberté, liberté !
On démare aussi-tôt ; la voile est étalée :
Et voilà par les vents le navire emporté.
Tout alloit bien d’abord ; plus d’un zéphir les pousse ;
Vous eussiez vû maint petit mousse
Courant de vergue en vergue, et grimpant sur les mats ;
Tandis qu’au gouvernail le vieux singe se place,
D’un pilote inquiet affectant la grimace :
On l’eût pris pour Tiphis à son grave embarras.
Messieurs, leur disoit-il, l’orage nous menace ;
Je vois un nuage là-bas ;
Déja des mers se ride et se noircit la face ;
Nous aurons du gros tems ; mais ne le craignez pas.
Il disoit vrai quant à l’orage ;
Quant à son art, c’étoit un autre cas.
Les vents dans le moment déployèrent leur rage ;
De foudres redoublés un horrible fracas
Allarme le pauvre équipage,
Qui se voit à toute heure à deux doigts du trépas.

Ils font à tout hazard ce qu’ils avoient vû faire ;
Mais ils le font en imprudens.
Il faut caler la voile ; ils font tout le contraire.
Voulant fuir les rochers, ils vont donner dedans.
Comme ils ont vû dans pareille aventure,
Des matelots jurans, d’autres faisant des vœux ;
Les singes font de même entr’eux ;
Celui là prie, et l’autre jure.
Priant, jurant, chacun travaille à qui mieux mieux,
Ou bien à qui plus mal ; c’est pure étourderie.
Eh ! Que leur sert leur aveugle industrie ?
Le vaisseau heurte un roc et se brise à leurs yeux ;
Et la mer abîma toute la singerie.
Imitateurs, je prends mes singes à témoin ;
Vous échouerez ; votre art ne vous mène pas loin.

  • Antoine Houdar (ou Houdart) de la Motte- 1672 – 1731, Les Singes Matelot.

Répondre

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués d'une étoile *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

CommentLuv badge