Pierre-René Le Monnier,( Abbé Le Monnier) naquit en 1731 à paris, où il fit de bonnes études et où il fut secrétaire de M. Maillebois.
" Qu'est-ce que la fable ? Qu'entend-on par le mot fable ? Question simple en apparence , ques-tion que doit se faire tout homme qui veut lire des fables, et plus encore celui qui en veut composer. Je me la fais cependant- pour la première fois aujourd'hui que je donne au public un recueil de fables. Encore n'y vois-je point de réponse claire et satisfaisante. Je vais la chercher avec le lecteur. Nous la trouverons ensemble, ou nous verrons ensemble qu'on ne peut la trouver.
Le mot fable est vague. Il a trop de significations pour en avoir une bien déterminée. Fixons d'abord les acceptions qu'il n'a point ici ; ce sera peut-être le moyen de trouver le véritable sens qu'on doit lui donner.
Fable dérive du verbe fari , et signifie discours. On l'a dérourné de son étymologie pour lui faire signifier mensonge, discours faux et controuvé.
La fable , comme mot collectif sans pluriel, veut dire la théologie païenne; l'histoire de ces faux dieux du paganisme qui ont animé la poésie ancienne qui en paraissait la mère. La fable ainsi prise a été divisée en fables historiques , philosophiques , allégoriques, morales , mixtes, et division et divinités que M. Gebelin vient d'anéantir, en prouvant avec une sagacité étonnante et après un travail effrayant, que toute la mythologie est une allégorie relative à l'agriculture....
Ce n'est point de la fable prise dans ces divers sens qu'il s'agit ici. Il est question d'examiner ce que c'est que la fable ou l'apologue, inventée par Esope, Locman, Pilpai, Socrate, Archiloque, ou d'autres. Comment la définira-t-on? Si on dit que la fable est un poeme, dont le but est d'instruire et d'amuser, cette définition conviendra à tous les poèmes en général, puisque, selon le précepte d Horace, tous les poètes doivent se proposer pour but d'instruire et d'amuser.
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Je serai très-content si mon ouvrage peut plaire au public, et très heureux s'il devient utile aux enfans. C'est principalement, aux enfans que je l'offre, bien persuadé qu'ils n'y chercheront pas des sens détournés pour m'en faire un crime, et qu'ils ne prendront pas mes oreilles pour des cornes.
Je dois les avertir que ces fables veulent être lues comme de la proses toute simple. Il faut oublier qu'il s'y trouve des rimes. On ne doit point les déclamer, il faut les causer bonnement.
" Abbé Le Monnier.
Mercure ,nov. 1773
On trouve à l'ouverture du volume un discours sur la fable. L'auteur se, demande, qu'est-ce que la fable ou l'apologue? Il rejette, plusieurs définitions qu'on en a données, et paraît même croire qu'on, ne saurait en, donnée une bonne. Pourquoi? En définissant la fable une narration allégorique, et morale, il me semble qu'on exprimerait assez bien les caractères principaux, et les différences spécifiques de ce genre de composition. Quand on citerait quelques fables de Phèdre ou de La Fontaine, qui ne contiennent ni allégorie, ni morale, on ne renverserait pas cette définition, parce qu'on peut répondre, premièrement, que ce ne sont pas des fables dans la rigueur du terme, mais des morceaux analogues à ce genre, très-bien placés dans un recueil de fables. En effet, le mot de Socrate sur la maison qu'il bâtit, n'est point une fable., mais un mots philosophique qui contient une instruction. Simonide préservé par les dieux, le chat-huant qui coupe les pieds aux souris, le testament expliqué par Ésope, sont du même genre. Mais de ce qu'on les a joints à un recueil de fables, il n'en faut pas conclure qu'on ne pejut assigner avec précision les limites de ce genre d'écrire. D'ailleurs, il n'est pas nécessaire pour qu'une définition soit bonne en matière littéraire, qu'elle ait la justesse rigoureuse d'une définition métaphysique. Il suffit qu'elle convienne en général au plus grand nombre d'ouvrages du genre dont il s'agit, et qu'elle en exprime heureusement les qualités essentielles. Il y a toujours des exceptions dont s'empare le génie, et qu'on ne soupçonne pas, avant qui! les fasse connaître ; mais dans ces exceptions mêmes, il suit toujours un certain nombre de règles générales fondées sur la nature, parce qu'il n'est pas en lui de ne les pas suivre, et qu'il n'existe rien, ni dans la nature, m dans les arts qui l'imitent, qui n'ait ses principes nécessaires; et c'est la réponse à ceux qui prétendent qu'il n'y a point de règles, parce qu'on a réussi à en violer quelques-unes, pour en remplir éminemment de plus essentielles. M. l'abbé La Monnier, renouvelant les objections de La Motte contre l'observation des règles, ne conçoit pas pourquoi le genre dramatique veut exposition, noeud et dénouement. Où a-t-on prie cette règle ? ( dit-il ). Ce n'est certainement pas dans ta nature. Certainement on n'a pu la prendre autre part; et M. l'abbé Le Monnier n'y a pas réfléchi. Je le défie de mettre sur la scène des personnages et une action, sans qu'il y ait exposition, nœud et dénouement, soit qu'il veuille faire une tragédie ou une parade. Car certainement les acteurs de la scène française, ou des tréteaux des boulevards, me diront ce qu'ils dont et de quoi il s'agit; et voilà l'exposition. Certainement il s'agira de quelque chose; et voilà le nœud. Certainement ce dont il s'agissait aura lieu ou n'aura pas lieu ; et voilà le dénouement.
M. l'abbé Le Monnier veut donner un exemple d'un spectacle, d'un drame où il n'y aurait ni exposition, ni aucune trace de cette disposition que l'on croit nécessaire. « Vous entendes du bruit dans la rue, vous mettez la tête à la fenêtre. Vous voyez deux hommes qui se que relient. La dispute s'échauffe. Arrive une femme toute troublée; à son trouble, à l'intérêt qu'elle prend à l'un des contestants, vous jugez qu'elle est sa femme. Après beaucoup d'incidents que je supprimé pour ne pas faire ici le plan d'un drame, un des querelleurs poignarde son adversaire. La. garde arrive, veut saisir l'assassin ; il se défend. Se voyant près d'être arrêté, il se tue, et vous fermez votre fenêtre. »
Je ne crois pas que cet exemple prouve rien pour M. l'abbé Le Monnier. Il faut supposer sans doute que la rue c'est le théâtre, et la fenêtre c'est le parterre. Au parterre, ou à ma fenêtre, j'entendrai la querelle de ces deux hommes, je saurai de quoi il est question ; et voilà l'exposition. Le fond de la querelle et l'intérêt que je mettrai à savoir lequel des deux aura tort ou raison et l'emportera sur l'autre, ou lui cédera, sera le nœud. Les meurtres sont le dénouement. Si l'on suppose que je n'entends pas les acteurs, c'est une pantomime, et leurs gestes-me parleront. Mais il y aura toujours dans une action un commencement, un milieu et une fin; et ce n'est pas trop la peine de disputer là-dessus. M. l'abbé Le Monnier parle aussi du style de la fable. On veut, dit-il, qu'un fabuliste ressemble à La Fontaine. Non; il y a des ressemblances qu'on n'attrape pas. Mais quand nous avons vu une physionomie charmante, nous aimons à trouver, quelque chose qui nous la rappelle. C'est un désir fort naturel, qui pourtant n'empêche pas qu'on ne goûte beaucoup les jolis visages qui plaisent d'une manière différente. Pour parler sans figure, il est certain que les hommes sont portés à juger par comparaison. Comme il faut réfléchir beaucoup pour se faire des principes qui soient la règle de nos jugements; comme il est beaucoup plus facile d'écouter ses sensations que de se rendre compte de ses idées, et qu'on est bien plus sûr des unes que des autres, le commun des hommes n'embrasse vivement un objet que pour rejeter tout ce qui n'y ressemble pas. Mais les esprits d'une meilleure trempe savent dans chaque chose saisir le degré de mérite qu'elles ont; et trouver le degré de plaisir qu'elles offrent. En admirant, en adorant La Fontaine, près duquel il ne faut rien mettre, ils goûtent les fables ingénieuses et élégantes qu'on remarque dans La Motte. D'autres écrivains de nos jours ont produit quelques morceaux du même genre que les amateurs ont distingués. Exigez-vous que j'imite le style de cet auteur inimitable ? dit M. l'abbé Le Monnier en pariant de La Fontaine. Non, répoindra-t-on. Oubliez que La Fontaine a écrit;mais souvenez-vous que, quand même il n'aurait pas écrit, il faudrait toujours, pour réussir dans la fable, joindre le naturel de la diction à la finesse des idées, donner à son style cette sorte d'élégance qui n'exclut pas les grâces de la simplicité, et faire apercevoir de temps en temps le poète, sans perdre le ton de narrateur. Voilà ce qu'on doit trouver dans tout fabuliste ; et quiconque aura ces qualités dont la réunion ne suppose pas encore le charme particulier qui caractérise La Fontaine, sera sûr d'obtenir des suffrages et des succès.
Mais qu'arrive-t-il ? L'un, persuadé, que dès qu'on écrit en vers, il ne faut rien dire comble un. autre, entassera des mots figurés, et épuisera lé dictionnaire des métaphores usées; il fatiguera les lecteurs. L'autre, voulant être simple, débitera des platitudes; il dégoûtera; "In vitium ducit culpœ fuga". D'ailleurs, la plupart oublieront l'essentiel, c'est-à-dire, un fonds de morale attachant et vraiment instructif. Il faut un très-bon esprit pour imaginer des apologues, et un très bon goût pour les écrire. L'un et l'autre est rare. L'auteur finit par avertir " que ces fables veulent être lues comme de la prose toute simple. Il faut oublier qu'il s'y trouve des rimes. On a ne doit point les déclamer; il faut les causer bonnement. "
Pourquoi cet avertissement ? personne n'est tente de déclamer les fables, il faut les lire comme de la prose. Pourquoi, si ce sont des vers ? Il faut oublier qu'il s'y trouve des rimes Pourquoi en mettre ? Il faut les causer bonnement. Qu'est-ce que causer des fables? On est fâché, puisqu'il faut le dire, qu'un homme du mérite de M. l'abbé Le Monnier affecte ce néologisme dont quelques législateurs modernes ont couvert des idées fausses et bizarre. Tout ce discours préliminaires ne se sent que trop de ce goût hétérodoxe, de ces principes erronés que l'on peut appeler les axiomes de l'impuissance, et que les vrais talents ne peuvent jamais adopter. Dans quelque genre que ce soit, dès qu'on écrit en vers, il faut que le poète se retrouve et se fasse sentir même en se cachant, Quoi! n'est-ce donc plus un art que cet accord heureux qui doit se trouver entre la pensée et le mouvement du vers, entre le sentiment et le son ? N'y a-t-il pas quelque mérite à varier la mesure des vers et la chute des rimes de manière à produire des effets? N'y a-t-il pas une harmonie pour tous les genres?
Les fables de La Fontaine en sont pleines. Il n'a point averti son lecteur de les causer, Un homme très connu, à qui l'on parlait d'une pièce de théâtre qu'il était impossible de lire, répondit magistralement ; Si elle n'est pas bien écrite, elle est bien parlée? Je ne sais trop ce qu'il voulait dire, Mais les pièces de Molière sont bien écrites et sont assez bien parlées, puisqu'il faut se servir des barbarismes qui expriment les nouveaux principes.
Si vous ne pensez pas, créez de nouveaux mots.
(Volt.)
Dans cette pièce bien parlée, il n'y avait pas une phrase finie; mais, en récompense, il y avait une quantité prodigieuse de points. C'est apparemment là ce qu'on appelle bien parler. Les auteurs du siècle passé, le versificateur Boileau, le petit bel esprit Racine, finissaient leurs phrases et mettaient bonnement un point. Mais ces gens-là ne parlaient pas bien leurs pièces, et se contentaient de parler français, ils ne Connaissaient pas l'interponctuation, cette partie de génie qu'on n'a pas assez approfondie, dit un auteur de nos jours. Nos drames modernes sont chargés de points qui veulent dire ; ici, je suis sublime ; ici, je suis profond; redoublez ici votre admiration; ici devinez-moi. Toutes ces grandes découvertes sont de notre siècle, ainsi que les préfaces où l'on dit au lecteur précisément, ce qu'il doit penser de l'ouvrage qu'on lui présente, et même sur quel ton il doit le lire ou le chanter.
Au reste, j'espère que M. l'abbé Le Monnier pardonnera cette légère excursion, dont il n'est tout au plus que l'occasion et dont il n'est point l'objet, au zèle qui doit animer tous les vrais littérateurs, et lui, tout le premier, à la défense du bon goût. L'intérêt que l'on a mis à combattre ses principes, était proportionné à l'estime qu'inspirent ses talents, et que ses nouvelles fables doivent augmenter à plusieurs égards. Presque toutes lui appartiennent en propre. La morale en est saine et la diction facile. Il y a des traits de naturel; mais M. l'abbé Le Monnier, en plus d'un endroit de ses fables, ne distingue pas assez le familier du trivial, et prend le ton grivois pour le ton naïf. Voyez, par exemple, comme il peint la lune éclipsée.
Elle a trouvé le pot au noir.
Va te cacher, qu'on ne te voie,
Belle enseigne de chaudronnier.
Ho! la femme du charbonnier,
Combien le vendez-vous la voie ?
C'est là parfaitement le style du Déjeuner de la Rapée; mais ce n'est pas celui de la fable.
Tiens, commère, le grand glaçon !
Soutenez-vous, mon beau garçon ;
Soutenez donc votre jeunesse.
Si tu prétends qu'il se rédresse,
Voisine, de ton poing donne-lui sans façon
Un hausse-col sous le menton.
Ne t'en avise pas, commère ;
Vois-tu qu'il porte une rapière ?
Que cela me fait-il, à moi ?
Sais-tu qu'il a servi le roi ?
Pardi, je lé vois à sa mine.
N'était-ce pas dans la marine?
Certainement depuis feu Vadé, on n'a pas mieux répété les dictons populaires; mais M. l'abbé Le Monnier doit concevoir sans peine qu'il n'y a aucun sel, aucun agrément à rimer le jargon des halles, et que, quand on marche dans la carrière de La Fontaine, ce n'est pas Vadé qu'il faut se proposer pour modèle. On se permet de dire la vérité à l'auteur, parce qu'on sait qu'il la voulait ; et l'on désire de l'entendre lorsqu'on a tout ce qu'il faut pour en profiter.
M. l'abbé Le Monnier; n'ignore pas qu'il est très-aisé de se faire louer; mais il doit prétendre à se faire lire; ce qui est beaucoup plus difficile.
Il ne donne ses premières fables que comme un essai; il demande l'avis des gens de lettres : on n'a pas dû le lui cacher.
En abrégeant beaucoup sa narration qui, en général, est trop verbeuse ; en travaillant davantage ses vers qui sont trop prosaïques, il donnera sans doute des productions estimables dans un genre qui a des rapports avec sa tournure d'esprit, et dans lequel c'est beaucoup d'être quelque chose après La Fontaine (1).
(1) On ne doit point passer sons silence un trait qui fait d'autant plus d'honneur à M. l'abbé Le Monnier qu'il n'a pas été souvent imité. Il fit l'honneur à l'écrivain qui l'avait critiqué de venir le remercier. .Il lui sut gré d'avoir dit la vérité et de l'avoir dite honnêtement. C'est ainsi, en effet, que les gens de lettres devraient agir entre eux; mais aime mieux avoir affaire à des manoeuvres écrivaillenrs dont on es père acheter, comme on voudra, les louanges et les satires.
Littérature et Critique sur Les fables de M. l'Abbé Le Monnier par M. Laharpe.
"citées comme modèles du genre. Il serait seulement à souhaiter qu'il ne prit pas quelquefois la familiarité basse pour de la naïveté et la profusion des mots pour de l'aisance et du naturel; ses moralités sont ingénieuses ; il en est cependant qui n'ont pas avec sa fable une justesse parfaite."
J.F. Rolland - Editeur du dictionnaire historique de Feller-.
Portrait biographique de Jean de La Fontaine . Sa jeunesse. |
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