V. Le Torrent et le Temps.
Vers la plaine un Torrent précipite ses flots ,
Il fait trembler les monts et gémir les échos ;
La terreur le piécède et la mort l'accompagne ;
Avec fracas dévastant la campagne,
Il entraîne les ponts, les vergers, les hameaux ;
Sur un roc le berger contemple tant de maux :
— Torrent fougueux , tu jouis de détruire ,
« Crie un vieillard, tu fais le malheur de ces champs,
« Dans un règne de peu d'instans ;
« Fils orgueilleux d'un coupable délire !
« Eh ! que t'a fait ce toit hospitalier
« Et cette cabane isolée ,
« Asile heureux de l'utile fermier ?
« Que t'a fait des pasteurs la troupe désolée ?
« Vois-tu ce fleuve au loin, noble et majestueux,
« S'il se répand, s'il étend sa puissance ,
« Il n'affecte jamais ton cours impétueux ;
« Ses bords fleuris prouvent sa bienfaisance.
— LeTartare, il est vrai, me vomit de ses flancs;
« La destruction est ma mère ;
« Dans mon existence éphémère ,
« J'imite certains conquérans;
« Mon triomphe est fondé sur les maux de la terre.
« Toi, réponds, n'es-tu pas cet inconstant vieillard ,
« Qui renverse , détruit, mine et produit sans cesse ?
« Célèbre moisonneur, sans pitié, sans égard ,
« Le temps enfin. —Oui, mais avec sagesse,
Loin d'imiter le hardi novateur,
Pour opérer le bien j'agis arec lenteur;
Et si le destin inflexible
M'assujettit aux changemens ,
Chacun d'eux est presqu insensible.
Les sages imitent le Temps.
Le procès d'Esope. Prologue.
Jean de la Fontaine : Le Torrent et la Rivière.
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