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Jean-Baptiste-Joseph Willart de Grecourt.

L'Amour et la Folie.

Un jour le grand maître des cieux,
Content d'un amoureux mystère,
Et plus joyeux qu'à l'ordinaire,
Voulut régaler tous les dieux.
Il fit préparer l'ambroisie
Et les mets les plus délicats ;
Et lui-même de ce repas
Ordonna la cérémonie.
Par son ordre, de tous côtés,
Mercure porta la nouvelle
De cette fête solemnelle
A toutes les divinités.
Chacun fit d'abord sa partie
Pour y paraître des premiers.
Les dieux qui vinrent les derniers
Furent l'Amour et la Folie.
Pour la fête de ce beau jour,
Leur présence était importante ;
Car toute fête est languissante
Sans la folie et sans l'amour.
Dans une bonne intelligence
On les voyait vivre tout deux,
Et même on remarquait entr'eux
Une assez juste ressemblance.
Mais il arriva par malheur
Qu'à la porte ils se rencontrèrent,
Et que tous deux se querellèrent,
Et mirent le ciel en rumeur.
Le point d'honneur en fut la cause.
L'Amour voulut prendre le pas ;
Mais l'autre n'y consentit pas,
Et prétendit la même chose.
Tu n'entreras pas devant moi,
Dit l'Amour d'un ton de colère :
Le grand Jupiter est mon père ,
Et tous les dieux suivent ma loi.
Et moi, répartit la Folie,
Moi que tu viens chercher toujours
Que ferais-tu sans mon secours,
Si je n'étais de la partie ?
De la Folie et de l'Amour
Telle fut alors la querelle ;
Mais ce dernier en eut dans l'aile,
L'autre lui fit un vilain tour.
Comme il voulait dans sa furie
La frapper avec son carquois,
Elle à l'instant, avec ses doigts,
Lui crève les yeux. Il s'écrie,
Et de toute part on entend,
A l'aide, au meurtre, on m'assassine ,
Si fort que la troupe divine
Accourut à cet accident.
Jupiter même en diligence
Y vint, laissant là le régal.
L'Amour lui fit voir tout son mal ,
Et le pressa pour la vengeance ;
Mais la Folie aussi, de son côté,
Dit ses raisons pour se défendre.
A peine voulut-on l'entendre ,
A voir l'Amour si maltraité.
Alors vint certaine déesse,
Que toucha ce malheur nouveau,
Sur tes yeux lui mettre un bandeau ,
Lui marquant toute sa tendresse.
Cependant, malgré sa douleur,
Il avait un parti contraire ;
Car il n'est si mauvaise affaire
Qui ne trouve son défenseur.
Je veux dire qu'en ce rencontre,
Comme en tout autres différends,
On se partagea sur les rangs;
L'un était pour, l'autre était contre,
Beaucoup soutinrent que l'Amour
Devait précéder sa partie :
D'autres tenant pour la Folie,
Condamnaient l'Amour à son tour.
Enfin Jupiter, en bon père,
Pour accorder ce démêlé,
Dit au pauvre amour désolé,
Ces mots qui finirent l'affaire :
Puisqu'il faut qu'à vivre sans yeux
La Folie enfin te réduise,
Je veux qu'en tous tems, en tous lieux
Ce soit elle qui te conduise.
Ainsi dit, ainsi fait, et c'est depuis ce jour
Que toujours la Folie accompagne l'Amour.

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