L
es bulles de savon ne durent qu'un moment,
Mais pour ce moment-là on voudrait être bulle :
De l'aurore ou du crépuscule,
Le soleil attiré comme par un aimant,
S'y loge tout entier, y loge tout entière
Sa lumière,
Et c'est un éblouissement,
Un éblouissement qu'avec ravissement
L'homme à la bulle considère, —
L'homme ou plutôt l'enfant, car on s'étonnerait
Qu'une personne d'âge, une personne sage,
Pût y trouver quelques attraits,
S'attacher à un tel ouvrage ;
Faire des bulles de savon
N'est pas une occupation
De barbon,
— Je le dis tout net : c'est dommage.
La bulle de savon est un morceau des cieux,
C'est comme un arc-en-ciel de poche ;
Et nous encourrons le reproche,
Cependant, des gens sérieux,
Si nous nous attardons à regarder ces bulles :
— Que faites-vous donc là, mon cher,
Le nez en l'air ?
C'est ridicule !... —
Nous aurons beau parler de reflets irisés,
Cette épithète essentielle,
« Irisés, irisés », ne compte pas sur elle,
Ne compte pas sur « irisés », pour t'excuser ;
Non moins essentiel est la « bulle qui crève »,
Et « crève », hélas ! rime avec « rêve ».
Ce dont se plaint
L'homme pratique,
Et qui motive sa critique,
C'est cet emploi absurde et peu économique
Que tu fais du savon : en pains ou pas en pains,
Le savon doit servir à se laver les mains.,
Pour les bains,
Ou à de semblables usages ;
Mais le jeter proprement aux nuages,
Lui réserver ce destin incertain,
Y a-t-il plus vain
Gaspillage ?
Au siècle utilitaire où, hélas ! nous vivons,
On peut avoir cependant ses fringales
De poésie et d'idéal,
Et réclamer leur part égale :
Les gens qui font des bulles de savon
N'ont pas forcément les mains sales.
Source : gallica.bnf.fr
wikipedia
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