S
ur une table advint après dîner,
Que la carafe et la bouteille
D'ordinaire vivant côte à côte à merveille,
Se mirent à se taquiner.
Elles parlaient de leur mérite,
Et l'amour-propre en jeu l'on s'anime assez vite.
« Oui, » disait l'enivrant flacon,
« Vous aurez beau me dire non,
« Je pousse au dévoûment, la chose est bien connue.
« C'est aussi grâce à moi souvent, que les guerriers
« Ceignent leur tête de lauriers.
« J'enflamme le poète et l'élève en la nue;
« Je mets le peintre en verve ainsi que le sculpteur,
« Et des musiciens je suis l'inspirateur.
— Dites, » interrompit l'aquatique ustensile,
Que vous rendez ces gens quelquefois un peu fous.
« Je produis des effets plus doux :
Je tempère, je calme, et surtout suis utile
En donnant fortement le dégoût du futile.
« Qui m'aime va droit son chemin
« Au moral ainsi qu'au physique.
De faire des penseurs, des sages, je me pique ;
J'épargne maintes fois les frais de médecin;
Je rends apte au calcul des plus rudes problèmes,
Et puis, notez ce point, car il n'est pas sans prix :
Je ne suis pas l'auteur des beaux nez cramoisis.
—C'est vrai, » dit l'autre; «à vous les longues faces blêmes,
Comme aussi les amants tout rentrés en eux-mêmes.
Moi, je sais amener les doux épanchements;
« Je fais aussi passer d'heureux moments
Aux amis que j'entraîne aux folles causeries....
—Oui, puis aux jurements, aux cris, aux batteries....
—Eh bien ! c'est préférable au fiel des songe-creux.
—Fi donc! vous nous donnez vos ivrognes pour guides.
« Ah ! tenez, vos raisons comme eux, «
Sur leurs jambes sont peu solides.
—Et les vôtres, je trouve, ont peine à se porter
« Sans des béquilles d'invalides.
—Misérable chopine ! est-ce pour m'insulter?
Alors nous allons voir ! —Hé ! tout beau, ma commère ;
« Au lieu de nous fâcher, faisons juge ce verre;
« Il a tout entendu. —Soit donc. » Le verre dit:
« Si par trop d'eau qu'on boit rarement on périt,
« Je suis d'avis pourtant, ne vous déplaise,
« Que chacune de vous, mesdames, bonne en soi,
« Peut par l'excès causer du désarroi
« Et devenir ainsi mauvaise.
« — Mais rien sur ce pied-là qui ne puisse avoir tort, »
Objecta la bouteille. — « Oui, ma belle, d'accord.
« Car que faut-il toujours dans la meilleure chose?
« La dose. »
** Fables par Antoine Carteret - Paris 1862.
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Qui ne me soit souverain bien, -
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lorsqu'on n'a pas ce que l'on aime. - Il faut aimer ce que l'on a." 




