C
'est par conjecture qu'on fait vivre Babrius au commencement du IIIe siècle de notre ère. On suppose que le roi Alexandre, père de ce jeune Branchus à qui le poète a dédié son recueil, est l'empereur Alexandre Sévère, assassiné en l'an 235, à l'âge de vingt-six ans. On suppose aussi que Babrius était un Romain et non pas un Grec, à cause de la forme latine de son nom, Valérius Babrius. Quelques latinismes, qu'il a laissés échapper çà et là, semblent appuyer cette dernière conjecture. Mais on ignore véritablement l'époque où vivait Babrius. Julien est le premier auteur qui ait cité son nom. Peut-être le roi Alexandre et son fils Branchus n'ont-ils rien de commun avec la maison des princes syriens; peut-être Babrius a-t-il écrit dans le IIeme. ou dans le Ier. siècle de notre ère ; et il n'est pas même prouvé que certains critiques aient absolument eu tort d'en faire un contemporain d'Auguste.
Il y a quelques années, Babrius était à peu près inconnu. On possédait à peine le texte d'une douzaine de ses fables, plus ou moins heureusement restitué par de savants philologues. On disputait sur son nom ; et quelques-uns voulaient que ce fût Babrias, ou même Gabrias. Aujourd'hui, nous sommes plus avancés. M. Minoïde Mynas a trouvé, dans un couvent du mont Athos, un manuscrit qui contient cent vingt- trois fables : c'est plus de la moitié de ce que devait contenir le recueil total de Babrius, comme il est facile de s'en assurer au simple coup d'oeil. Les fables sont disposées par ordre alphabétique, d'après la première lettre du premier vers de chacune. Or, nous les lisons toutes, sans interruption, depuis l'alpha jusqu'à l'omicron inclusivement; et il y en a quatre qui commencent par l'omicron. Les fables de Babrius sont intitulées Mythïambes, c'est-à-dire, fables ïambiques. Elles sont écrites en vers scazons. Babrius n'est pas le premier fabuliste qui ait appliqué à l'apologue la forme métrique inventée par Hipponax. Callimaque l'avait fait bien avant lui, comme on le voit par les fragments de ses poésies perdues ; et d'autres, sans doute, l'avaient fait avant Callimaque. Mais il est douteux que pas un des conteurs ésopiques ait manié le cholïambe avec plus de dextérité et de bonheur que Babrius.
Babrius est un très-bon versificateur, et souvent même un bon poète. Car, il faut bien le dire, tout n'est pas or dans la trouvaille de M. Mynas. Il y a des fables dont le style est obscur et recherché, ou dont la conclusion morale est loin d'être satisfaisante.. Tel apologue est puéril ; tel autre n'est pas assaisonné d'un sel bien attique; tel autre n'est qu'un conte licencieux, qui n'a rien de commun avec l'apologue. Enfin Babrius se répète assez souvent d'une fable à l'autre, et il traite jusqu'à trois fois le même sujet, en se bornant à changer les personnages : ainsi, il nous peint et la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, et le lézard qui veut avoir la longueur du serpent, et le milan qui veut imiter le hennissement du cheval. Mais le bon l'emporte sur le mauvais dans le recueil, et l'excellent n'y est pas rare. Plusieurs pièces sont de petits chefs-d'œuvre, et la plus longue de toutes est aussi une des plus belles : c'est celle où Babrius conte les stratagèmes du renard pour amener la biche dans l'antre du lion malade. Les discours de maître renard sont admirables. La Fontaine lui-même ne l'eût pas fait beaucoup mieux parler. On conçoit que la biche s'y soit laissé prendre, même après qu'elle avait senti la griffe du lion sur son oreille, et qu'elle n'avait dû la première fois son salut qu'à une fuite rapide. Elle suivit une seconde fois le beau diseur, et elle s'en trouva mal. Le lion eut le festin qu'il avait manqué d'abord. Voici les derniers traits de l'apologue:
« Le pourvoyeur était là, brûlant d'avoir part à la curée. Le coeur de la biche vient à tomber, il s'en saisit furtivement: ce fut le salaire de ses peines. Cependant le lion, ayant compté chacun des viscères, cherchait le coeur, qu'il préférait entre tous; et il fouillait tous les coins de sa couche et de son autre. Mais le renard, lui donnant adroitement le change :
«Elle n'en avait point, dit-il ; ne cherche pas en vain, Quel cœur pouvait-elle avoir, elle qui est entrée deux fois dans la caverne du lion ? »
Il n'y a, dans Babrius, qu'un très-petit nombre de fables dont le sujet nous fût inconnu avant la découverte du manu-scrit. Quelques Byzantins, comme Tzetzès, Ignatius Magister, Planude, qui nous ont laissé des collections de fables ésopi-ques arrangées ou défigurées par eux en prœe ou en ver, avaient mis largement à contribution le recueil de Babrius : il n'ont fait souvent que briser son mètre, et effacer les ionismes qui ornaient sa diction attique ; ou bien, quand ils ne le traduisaient pas en prose, ils ont réduit à quelques vers, bien ou mal tournés, la matière de chacun des apologues. Plusieurs des fables nouvelles sont fort médiocres; mais il y en a une au moins qu'on peut ranger parmi les meilleures du poëte. C'est la deuxième du recueil, le Laboureur qui a perdu son Hoyau. « Un laboureur, faisant des fosses dans sa vigne, perdit son hoyau. Il s'enquérait si quelqu'un des paysans qui étaient par là ne le lui aurait point dérobé. Tous disaient que non. Ne sachant que faire, notre homme les conduisit tous à la ville, pour leur déférer le sernent. Car on croit qu'il n'habite aux champs que des dieux un peu bonasses, et que ceux qui sont dans l'intérieur des murs sont des dieux véritables, et qui ont l'œil à tout. Quand ils eurent passé la porte, et comme ils se lavaient les pieds à la fontaine après avoir déposé leurs besaces, ils entendirent le héraut criant qu'il compterait mille drachmes à qui donnerait des renseignements sur des objets volés dans le temple du dieu. « Oh ! oh ! dit notre homme en entendant ceci, j'ai fait un sot voyage! Comment le dieux connaîtrait-il les voleurs des autres, lui qui ne sait pas ceux qui l'ont dépouillé, et qui cherche à prix d'argent si personne lui en peut fournir nouvelles. ?
Ce serait un travail impossible que de chercher jusqu'àquel point Babrius fut un fabuliste original, puisque rien ne reste, ou presque rien, des œuvres de ces poètes, sans doutefort nombreux, qui s'étaient exercés dans l'apologue depuis le temps d'Ésope jusqu'au siècle d'Auguste.
Nul doute que Babrius ne se soit borné d'ordinaire, comme avait fait le fabuliste latin avant lui, à puiser dans la riche matière im-portée jadis d'Orient, grossie et enrichie par Ésope et par maint autre, et dont les débris forment encore aujourd'hui un total de quatre ou cinq cents sujets d'apologues. Cependant il y a telle fable dont Babrius semble avoir été l'inventeur même, et non pas seulement l'élégant et spirituel rédacteur. Quelques-uns mettent Babrius au-dessus de Phèdre, c'est-à-dire, au-dessus de tous les poètes fabulistes connus, un seul excepté. Je crois qu'il est plus juste de le placer sur le même rang que Phèdre, ou même un peu au-dessous. Si Babrius l'emporte en général par la sévérité de la versification, par la vigueur et la concision du style, Phèdre a plus de tenue dans les idées, et sa diction n'a aucun des défauts qu'on est en droit trop souvent de reprocher à Babrius.
Prooemium.
I - Sagittarius et Leo.
II - Agricola qui Bidentem Amiserat.
III - Caprarius et capra.
IV - Piscator et Piscis.
V - Pulli Gallinacei.
VI - Piscator et Pisciculus.
VII - Equus et Asinus.
VIII - Arabs et Camelus.
IX - Piscator Tibicen.
X - Ancilla et Venus.
XI - Homo et Vulpes.
XII - Luscinia et Hirundo.
XIII - Agricola Et Ciconia.
XIV - Ursus et Vulpus.
XV - Atheniensis et Thebanus.
XVI - Lupus et Anus.
XVII - Feles et Gallus Gallinaceus.
XVIII - Boreas et Sol.
XIX - Uvae et Vulpes.
XX - Bubulcus et Hercules.
BABRII FABVLAE lAMBICAE CXXIII - FR. BOISSONADE - MDCCCXLIV -
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