Cette première édition ne comprenoit que les six premiers livres des fables, et celles-ci sont au nombre de 124. On ne s'attend pas, je l'espère, à me voir justifier pour chacune d'elles les raisons qui me déterminent à leur attribuer l'origine que je vais indiquer ; mais, en les réunissant en plusieurs groupes, on pourra raisonnablement admettre que toutes celles qui composent chacun d'eux reconnoissent une source commune, lorsque la plupart présenteront des signes évidents d'imitation. Ésope, Horace et Phèdre sont les trois anciens auteurs dont je crois devoir m'occuper en premier sous le rapport de ces recherches....lire la suite.
Qu'est-ce qu'une fable ?
Nature de la fable .
Parmi les critiques, les uns voient dans la Fable principalement une vérité morale proposée à la raison; d'autres la considèrent comme une exhortation au bien, offerte dans un discours allégorique à la volonté ; d'autres enfin en font un tableau poétique, parlant surtout à l'imagination et ayant pour objet le beau idéal. De là une foule de définitions et de règles contraires sur l'apologue , selon qu'on l'envisageait exclusivement à l'un de ces trois points de vue. Lire la suite
Sur un étang bordé de frais gazons,
Parmi d'épais roseaux, dans une métairie,
Un vieux canard et des oisons
Vivaient naguère en confrérie.
Entre eux et ses poulets, disiribuant ses soins,
Fille du jardinier, certaine ménagère,
A la démarche leste, à la taille légère,
Veillait en mère à leurs besoins,
Tous les matins dans sa corbeille
Leur portant les reliefs du souper de la veille.
Aussi l'aimaient-ils tous ; et du milieu des joncs,
A l'aspect du chapeau de paille
Qui recouvrait ses cheveux blonds,
Accouraient-ils, ainsi qu'en ces jours de ripaille ,
Sur un doux avis du préfet,
Accourt la foule avide au pied de ce buffet ,
Source d'ivresse et de bataille,
D'où Paris fait pleuvoir sur ses enfants gâtés
Le pire des vins frelatés
Qui jamais ait jailli des flaucs d'une futaille.
A l'aspect donc de ce chapeau,
Comme la nef qui fuit sur l'eau
Sous l'effort de la rame active,
Les oisons, le canard se dirigeant soudain
Vers la jardinière attentive,
Au devant de ses pas s'élançaient sur la rive,
Et venaient sans façon lui manger dans la main.
Un jour, à l'heure accoutumée,
Reparaît le signe attendu.
Vers ce but, voyez-vous partir, le cou tendu,
Cette populace emplumée ? .
Pour être le premier à bord,
A qui mieux mieux chacun s'évertuait d'abord ;
Quand le canard s'écrie : « Arrête !
« Où cours-tu donc, peuple benêt ?
« Tu ne regardes qn'au bonnet.
« Eh! regarde donc à la tête!
« Celle-ci me revient fort peu.
«Au lieu d'un gracieux visage
« Qu'embellit un œil tendre et bleu,
« J'y vois un œil dur et sauvage
« Rouge de malice et de feu.
« Voit-on cela sans quelque angoisse.
« Quand le tourne-broche est en jeu,
« Quand on sait que demain c'est Saiut-Gille et Soint-Leu
« Patrons de notre maître et de notre paroisse ?
« Tout cela sent la trahison. »
Le vieux canard avait raison.
La cauteleuse cuisinière,
Pour faire niche à quelque oison
Avait pris, en effet, en quittant la maison,
Le chapeau de la jardinière.