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Les 12 livres de Jean de la Fontaine : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12
 Un Animal dans la lune.  

Pendant qu'un Philosophe assure,
Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés,
Un autre Philosophe jure,
Qu'ils ne nous ont jamais trompés.
Tous les deux ont raison, et la Philosophie
Dit vrai, quand elle dit que les sens tromperont
Tant que sur leur rapport les hommes jugeront ;
Mais aussi si l'on rectifie
L'image de l'objet sur son éloignement,
Sur le milieu qui l'environne,
Sur l'organe et sur l'instrument,
Les sens ne tromperont personne.
La nature ordonna ces choses sagement :
J'en dirai quelque jour les raisons amplement.
J'aperçois le Soleil ; quelle en est la figure ?
Ici-bas ce grand corps n'a que trois pieds de tour :
Mais si je le voyais là-haut dans son séjour,
Que serait-ce à mes yeux que l'oeil de la nature ?
Sa distance me fait juger de sa grandeur ;
Sur l'angle et les côtés ma main la détermine ;
L'ignorant le croit plat, j'épaissis sa rondeur ;
Je le rends immobile, et la terre chemine.
Bref je démens mes yeux en toute sa machine.
Ce sens ne me nuit point par son illusion.
Mon âme en toute occasion
Développe le vrai caché sous l'apparence.
Je ne suis point d'intelligence
Avecque mes regards peut-être un peu trop prompts,
Ni mon oreille lente à m'apporter les sons.
Quand l'eau courbe un bâton ma raison le redresse,
La raison décide en maîtresse.
Mes yeux, moyennant ce secours,
Ne me trompent jamais, en me mentant toujours.
Si je crois leur rapport, erreur assez commune,
Une tête de femme est au corps de la Lune.
Y peut-elle être ? Non. D'où vient donc cet objet ?
Quelques lieux inégaux font de loin cet effet.
La Lune nulle part n'a sa surface unie :
Montueuse en des lieux, en d'autres aplanie,
L'ombre avec la lumière y peut tracer souvent,
Un Homme, un Boeuf, un Eléphant.
Naguère l'Angleterre y vit chose pareille,
La lunette placée, un animal nouveau
Parut dans cet astre si beau ;
Et chacun de crier merveille :
Il était arrivé là-haut un changement
Qui présageait sans doute un grand événement.
Savait-on si la guerre entre tant de puissances
N'en était point l'effet ? Le Monarque accourut :
Il favorise en Roi ces hautes connaissances.
Le Monstre dans la Lune à son tour lui parut.
C'était une Souris cachée entre les verres :
Dans la lunette était la source de ces guerres.
On en rit. Peuple heureux, quand pourront les François
Se donner, comme vous, entiers à ces emplois ?
Mars nous fait recueillir d'amples moissons de gloire :
C'est à nos ennemis de craindre les combats,
A nous de les chercher, certains que la victoire,
Amante de Louis, suivra partout ses pas.
Ses lauriers nous rendront célèbres dans l'histoire.
Même les filles de Mémoire
Ne nous ont point quittés : nous goûtons des plaisirs :
La paix fait nos souhaits et non point nos soupirs.
Charles en sait jouir : Il saurait dans la guerre
Signaler sa valeur, et mener l'Angleterre
A ces jeux qu'en repos elle voit aujourd'hui.
Cependant s'il pouvait apaiser la querelle,
Que d'encens ! Est-il rien de plus digne de lui ?
La carrière d'Auguste a-t-elle été moins belle
Que les fameux exploits du premier des Césars ?
O peuple trop heureux, quand la paix viendra-t-elle
Nous rendre comme vous tout entiers aux beaux-arts ?



 

Commentaires et analyses par Chamfort . 1796.

La petite aventure que raconte ici La Fontaine, arriva à Londres vers ce temps-là, et donna lieu à cette pièce de vers , qu'il plaît à La Fontaine d'appeler une faille.
V. 14. J'en dirai quelque jour les raisons amplement.
Cela n'a l'air que d'une plaisanterie: cependant La Fontaine s'avisait quelquefois de traiter des sujets de philosophie et de physique, auxquels il n'entendait pas grand-chose. Il s'est donné la peine de faire un poème en quatre chants sur le quinquina. Au reste le Prologue de cette fable-ci serait excellent, si on faisait une coupure après le treizième vers; que l'on passât tout de suite au trentième, quand l'eau courbe un bâton. Tout ce que dit le poète, est exprimé avec autant d'exactitude. que pourrait en avoir un philosophe qui écrirait en prose.
V. 47. Qui présageait sans doute un grand événement.
On croyait encore que les astres avaient de l'influence sur nos destinées.
V. 54. Peuple heureux ! quand pourront les Français , Se donner comme vous entiers à ces emplois?
Ne serait-il pas mieux de dire ?
Unir, ainsi que vous, les arts avec la paix !
Car emplois ne rime même plus aux yeux, depuis qu'on a adopté l'orthographe de Voltaire pour le mot Français.

Commentaires et observations diverses de MNS Guillon .1803.

Ce récit n'est point fabuleux. Le poète a soin de l'observer lui-même dans ce vers, Naguère l'Angleterre , etc.)
(1) Pendant qu'un philosophe assure, etc. Ce philosophe est Démocrite. C'est lui qui a fourni aux Pythagoriciens tout ce qu'ils ont imaginé contre le témoignage des sens, a dit Bayle, dans son Dict. critique. De l'école de Pythagore , cette prévention se transmit à celle du Portique, dont un des oracles disoit encore : « Les sens ! ils t'éclairent mal ) ils sont sujets à l'erreur ». (Pens. de Marc-Aurele, ch. 33.)
(2) Un autre philosophe jure. Epicure, dit M. de Fénelon , croit que nos sens n'appercoivent que des objets actuellement présents, et que par conséquent ils ne peuvent jamais se tromper, quant à l'existence de l'objet. C'est pourquoi, dit-il, c'est être
fou , que de n'exiger pas en ce cas-là le rapport des sens pour avoir recours à des raisons. ( Vies des anc. philosophes, p. 463. éd. de Paris, 1740)
« On peut dire de nos sens ce que l'on dit de la raison; car de même qu'elle ne peut nous tromper, lorsqu'elle est bien dirigée, c'est-à-dire, qu'elle suit la lumière naturelle que Dieu lui a donnée, qu'elle ne marche qu'à la lueur de l'évidence , et qu'elle s'arrête là où les idées viennent à lui manquer ; ainsi les sens ne peuvent nous tromper, lorsqu'ils agissent de concert, qu'ils se prêtent des secours mutuels , et qu'ils s'aident surtout de l'expérience. C'est elle surtout qui nous prémunit contre bien des erreurs que les sens seuls occasionneroient. Ce n'est que par un long usage que nous apprenons à juger des distances par la vue, et cela en examinant par le tact les corps que nous voyons, et en observant les corps placés à différentes distances, et de différentes manières, pendant que nous savons que ces corps n'éprouvent aucun changement. » ( Encyclop. art. Sens. )
(3) La nature ordonna, etc. On a vu rarement étaler ces principes en prose aussi fortement que La Fontaine les approfondit en vers.
(4) L'œil de la nature, La Fontaine emprunta cette expression d'un poème qui n'est plus connu que par ses extravagances, la Magdeleine du père S. Louis. Elle se lit à la seconde page. Cet écrivain la tenoit lui-même du poète latin G. Pisides ( dans la Création du monde ) , où il dit : « Le soleil est la commune lumière du monde, l'œil dont le regard embrasse tout ce qui existe. ( Voyez Ricard, Sphère , poème , p. 450. )
(5) Avecque mes regards. Avecque se trouve fréquemment de trois syllables dans nos anciens poètes. Malherbe :
Et n'ai pas entrepris de soulager ta peine ,
Avecque des mépris.
( Ode a du Perrier. )
Corneille :
Qu'on est digne d'envie ,
Quand avecque la force on perd aussi la vie. (Le Cid, act. II, sç. 7)
Ils l'avoient pris de leurs devanciers. Charles d'Orléans : Pour passe-temps avccque fans dangiers, etc. etc.
(6) Se donner comme vous entiers a ces emplois. Corneille avoit mis dans les premières éditions de Cinna :
Et sont-ils morts entiers avecque leurs desseins ?
Il substitua par la suite : sont-ils morts tout entiers. Cette expression est restée. La première n'est plus en usage , quoiqu'elle traduise plus littéralement l'omnis des latins, comme dans le vers d'Horace: non omnis moriar.
(7) Même les Filles de mémoire
Ne nous ont point quittés. Encore en 1709 , M. de la Monnoye célébrait par un beau poème la protection toujours égale que le roi Louis XIV ne cessoit d'accorder aux lettres et aux arts, au milieu même du tumulte des armes. ( V. ses Oeuvres, T. I, in-4°. p. 65. )
(8) Charles en sait jouir. Charles II, roi d'Angleterre, dont on peut voir le portrait par le célèbre duc de Buckingham, dans la premier Vol. des (Oeuvres de S. Evrcmond, p. 193.

 

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