Je ne connais dans tout le recueil de La Fontaine que cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile ; par Jean-Jacques Rousseau. ...lire la suite. La Fontaine a mis a la fin de sa
XVe
fable, intitulée : La Mort et le
Malheureux, une note qui
confirme ce fait, sans que
Despréaux
y soit nommé
...lire la suite. Qu'on cherche ailleurs des débuts plus simples, plus vifs, plus nets, plus riches, d'un tour plus piquants. ...lire la suite.
Proverbes.
" Il n'y a si petit buisson qui ne porte son ombre." Il n'y a si petite chose qui ne puisse, dans l'occasion, avoir son importance, son mérite, ou même son danger. Les anciens disaient dans le même sens, et à peu près dans les mêmes termes, qu'un cheveu même peut faire ombre ; ils disaient encore :
Qu'une fourmi elle-même a sa colère. Nous avons nous-mêmes un autre proverbe familier qui exprime la même idée :
Petit homme abat grand chêne.
Je citerai enfin, comme développement complet de la même pensée, l'aphorisme suivant, qui n'est pas à négliger : Se persuader qu'un petit ennemi ne peut nous nuire,
c'est croire qu'une étincelle ne suffit pas pour
allumer un incendie.
LE SAVETIER
LA FEMME DU SAVETIER;
UN MARCHAND
DE BLE;
UN NOTAIRE;
UN MEUNIER ET SON ANE;
DEUX CRIBLEURS.
LA SCENE EST A CHATEAU-THIERRY SUR LA PLACE DU MARCHE.
PROLOGUE
Le théatre représente le carrefour du Beau-Richard à Chateau-Thierry .
UN DES RIEURS parle.
Le Beau-Richard tient ses grands jours
Et va retablir son empire.
L'année est fertile en bons tours;
Jeunes gens, apprenez à rire.
Tout devient risible ici-bas,
Ce n'est que farce et comédie;
On ne peut quasi faire un pas,
Ni tourner le pied qu'on n'en rie.
Qui ne rirait des précieux?
Qui ne rirait de ces coquettes
En qui tout est mystérieux,
Et qui font tant les Guillemettes?
Elles parlent d'un certain ton
Elles ont un certain langage
Dont aurait ri l'aîné Caton,
Lui qui passait pour homme sage.
D'elles pourtant il ne s'agit
En la présente comédie:
Un bon bourgeois s'y radoucit
Pour une femme assez jolie.
« Faites-moi votre favori
Lui dit-il, et laissez-moi faire. »
La femme en parle à son mari
Qui répond, songeant a l'affaire:
« Ma femme, il vous faut l'abuser,
Car c'est un homme un peu crédule,
Sous l’espérance d'un baiser,
Faites-lui rendre ma cédule.
« Déchirez-la de bout en bout
Car la somme en est assez grande
Toussez après; ce n'est pas-tout :
Toussez si haut qu'on vous entende.
« Il ne faut pas tarder beaucoup
De peur qu'il n'arrive fortune.
Toussez, toussez encore un coup,
Et toussez plutôt deux fois qu’une. »
Ainsi fut dit, ainsi fut fait.
En certain coin l’époux demeure,
Le galant vient frisque et de hait ,
La dame tousse à temps et heure.
Le mari sort diligemment,
Le galant songe à s'aller pendre ;
Mais il y songe seulement :
Pour cela n'est-il à reprendre.
Tous les galants craignent la toux,
Elle a souvent trouble la fête.
Nous parlons aussi comme l’époux,
Autant nous en pend sur la tête.
Le théâtre représente la place du Marché de Château-Thierry. On y distingue, sur le devant, la boutique d'un savetier, peu éloignée du comptoir d'un Marchand de blé.
PREMIERE ENTREE
UN MARCHAND, ayant devant lui, sur son comptoir, des sacs de blé.
J'ai de l'argent, j'ai du bonheur,
Aux mieux fournis je fais la nique;
Et si j'avais un petit coeur,
J'aurais de tout dans ma boutique.
SECONDE ENTREE
Le Marchand, deux Cribleurs.
LES DEUX CRIBLEURS
Monsieur, si vous avez du blé
Ou quelque ordure se rencontre,
Nous vous l'aurons bientôt criblé.
LE MARCHAND
Tenez, en voici de la montre .
LES CRIBLEURS
Six coups de crible, assurez-vous
Que la moindre ordure s'emporte;
Rien ne reste à faire après nous,
Tant nous criblons de bonne sorte.
Les Cribleurs s'en vont.
TROISIEME ENTREE
Le Marchand, un Savetier.
LE SAVETIER, sortant de sa boutique, et s'adressant au Marchand.
Bonjour, Monsieur.
LE MARCHAND
Comment vous va ?
Le ménage est-il à son aise?
LE SAVETIER
Las! nous vivons cahin-caha,
Etant sans blé, ne vous déplaise.
A présent on ne gagne rien;
Cependant il faut que l'on vive.
LE MARCHAND
Je fais crédit aux gens de bien,
Mais je veux qu'un notaire écrive.
Voyez ce blé.
LE SAVETIER
II est bien gris.
LE MARCHAND
Cette montre est beaucoup plus nette.
LE SAVETIER
Voici mon fait , dites le prix.
LE MARCHAND
Quarante écus.
LE SAVETIER
C'est chose faite
Mine dans muid.
LE MARCHAND
C'est un peu fort,
Mettez pourtant la montre en poche.
LE SAVETIER
Faut six setiers.
LE MARCHAND
J'en suis d'accord.
Le notaire est ici tout proche.
Le Savetier sort pour aller quérir un Notaire.
QUATRIEME ENTREE
Le Marchand, un Notaire; le Savetier, vers la fin.
LE NOTAIRE
Avec moi l'on ne craint jamais
Les et caetera de notaire;
Tous mes contrats sont fort bien faits
Quand l'avocat me les fait faire.
Il ne faut point recommencer;
C'est un grand cas quand on m'affine
Et Sarasin m'a fait passer
Un bail d'amour à Socratine .
Mieux que pas un, sans contredit
Je règle une affaire importante.
Je signerai, ce m'a-t-on dit,
Le mariage de l'Infante.
Tandis que le Notaire danse encore, le Savetier entre sur la fin, et dit au Notaire, en montrant le Marchand :
LE SAVETIER
Je dois à Monsieur que voilà
Et c'est un mot qu'il en faut faire.
LE NOTAIRE, écrivant.
Par-devant les..., et cætera...
C'est notre style de notaire.
LE MARCHAND, au Notaire.
Mettez pour six setiers de blé.
Mine dans muid.
LE NOTAIRE
Quelle est la somme?
LE MARCHAND
Quarante écus.
LE NOTAIRE
C'est bon marché.
LE SAVETIER
C'est que Monsieur est honnête homme.
LE NOTAIRE
Payable quand?
LE MARCHAND
A la Saint-Jean.
LE SAVETIER
Jean ne me plaît.
LE MARCHAND
Que vous importe?
Craignez-vous de voir un sergent
Le lendemain à votre porte?
LE SAVETIER
A la Saint-Nicolas est bon.
LE MARCHAND
Jean... Nicolas... rien ne m'arrête.
LE NOTAIRE
C'est d'hiver?
SAVETIER
Oui.
LE NOTAIRE
Signez-vous ?
LE SAVETIER
Non.
LE NOTAIRE
A déclaré... La chose est faite.
Le Notaire présente l'obligation étiquetée au Marchand,et dit :
Tenez.
LE MARCHAND, donnant une pièce de quinze sous au notaire.
Tenez.
LE NOTAIRE
Il ne faut rien.
LE MARCHAND
Cela n'est pas juste, beau sire.
LE SAVETIER
Monsieur, je le paierai fort bien
En retirant...
LE NOTAIRE
C’est assez dire.
Le Notaire et le Savetier sortent. Le Marchand reste dans sa boutique.
CINQUIEME ENTREE
Un Meunier, et son Ane.
LE MEUNIER
Celui-là ment bien par ses dents,
Qui nous fait larrons comme diables :
Diables sont noirs, meuniers sont blancs.
Mais tous les deux sont misérables.
Le meunier semble un Jodelet
Farine d’étrange manière;
Le diable garde le mulet,
Tandis qu'on baise la meunière.
Ai-je un mulet, il est quinteux;
Et je ne suis pas mieux en mule;
Si j'ai quelque âne, il est boiteux,
Au lieu d'avancer il recule.
Celui-ci marche a pas comptés;
On le prendrait pour un chanoine.
Allons donc, mon âne.
L'ANE
Attendez.
Je n'ai pas mangé mon avoine.
LE MEUNIER
Vous mangerez tout votre soûl.
L'ANE, sentant une ânesse.
Hin-han, hin-han.
LE MEUNIER
Que veut-il dire?
Hé quoi! mon âne, êtes-vous fou?
Vous brayez quand vous voulez rire!
Le Marchand fait délivrer du blé au Meunier: Celui-ci le paye, et tous deux sortent avec l’âne porteur des sacs de blé.
SIXIEME ENTREE
La Femme du Savetier
entre d'abord seule, et ensuite
le Marchand de blé.
LA FEMME
Que mon mari fait l'assoté!
Il ne m'appelle que son âme;
Si j'étais homme, en vérité,
Je n'aimerais pas tant ma femme.
Sur la fin du couplet de la Femme,le Marchand de blé entre, et dit à part en regardant la boutique du Savetier.
LE MARCHAND
Ce logis m’est hypothéqué;
L'homme me doit, la femme est belle,
Nous ferions bien quelque marché,
Non lui et moi, mais moi et elle.
Il s'adresse à la Femme.
Vous me devez, mais, entre nous,
Si vous vouliez... bien à votre aise
LA FEMME
Monsieur, pour qui me prenez-vous ?
Voyez un peu -frère Nicaise!
LE MARCHAND
Accordez-moi quelque faveur.
LA FEMME
Pourquoi cela?
LE MARCHAND
Pourquoi? Et pour ce
Que je suis votre serviteur...
Et que j'ai de l'argent en bourse.
LA FEMME
Je n'ai souci de votre argent.
LE MARCHAND
Pour faire court, en trois paroles,
La courtoisie ou le sergent,
Ou bien payez-moi six pistoles!
LA FEMME
Je suis pauvre, mais j'ai du cœur:
Plutôt que mes meubles l'on crie,
Comme j'ai soin de notre honneur,
Je ferai tout.
Le Marchand entre dans la boutique du Savetier.
LE MARCHAND
Ma douce amie
On doit apporter du vin frais,
Quelque régal il nous faut faire.
SEPTIEME ENTREE
La Femme et le Marchand tous deux dans la boutique, et un Pâtissier qui apporte la collation.
LE PATISSIER
Monsieur un tel se met en frais...
Il aperçoit le Marchand qui caresse la Femme du Savetier et dit à part:
Oh! oh! voici bien autre affaire;
Mais ne faisons semblant de rien...
Il s'adresse au Marchand et à la Femme.
Bonjour, Monsieur; bonjour, Madame.
LE MARCHAND
Tous tes dauphins ne valent rien.
LE PATISSIER
En voici de bons, sur mon âme.
LE MARCHAND
Mets sur ton livre, pâtissier.
Je n'ai pas un sou de monnoie.
Pâtissier sort, et le Marchand buvant à la santé de la Femme, dit .
A vous!
LA FEMME
A vous!... Mais le papier?
LE MARCHAND, montrant le papier qui contient l'obligation que le Savetier a souscrite à son profit.
Le voilà.
LA FEMME
Donnez, que je voie ;
Donnez, donnez, mon cher Monsieur!
LE MARCHAND
Quelque sot! Ardez c'est mon voire.
LA FEMME
Je suis vraiment femme d'honneur ;
Quand j'ai juré, l'on me peut croire :
Déchirez.
LE MARCHAND, déchirant un petit coin de l'obligation.
Crac...
LA FEMME .
Déchirez donc :
Vous n'en déchirez que partie.
LE MARCHAND, déchirant le papier en entier
Il est déchiré tout du long.
LA FEMME, toussant.
Hem !
LE MARCHAND
Qu'avez-vous, ma douce amie?
LA FEMME, toussant encore un coup.
C'est le rhume. Hem !
LE MARCHAND
Foin de la toux!
Assurément, ce sont défaites.
HUITIEME ENTREE
LE SAVETIER, accourant en diligence au signal, et disant d'un air railleur et courroucé.
Ah! Monsieur, quoi! vous voir chez nous?
C'est trop d'honneur que vous nous faites.
LE MARCHAND, se levant.
Argent ! argent !
LE SAVETIER, d'un air menaçant et cherchant à prendre l'obligation que le Marchand tient a la main.
Papier ! papier !
LE MARCHAND, effrayé.
Si je m'oblige à vous le rendre...
LE SAVETIER, s’avançant furieux sur le Marchand.
Ce n'est rien fait: point de quartier!
Je ne me laisse point surprendre.
Le Marchand remet le papier au Savetier, et sort de sa boutique et du théâtre. Le Savetier et sa femme éclatent de rire. L'on danse.