Ce livret d'opéra, qui ne fut jamais mis en musique, fut publié pour la première fois dans le volume intitulé : Poème du Quinquina, et autres ouvrages en vers de M. de la Fontaine, à Paris, chez Denis Thierry et Claude Barbin, 1682, et réimprimé dans les OEuvres diverses de 1729, tome III, p. 119-191.
La Fontaine l'avait composé en 1674 à la prière de Lulli> mais celui-ci refusa de s'en servir, et lui préféra l'Alceste deQuinault, ce qui détermina le poète à écrire contre le musicien récalcitrant la satire du Florentin, (tome V M.-L., p. 119) : la satire vaut mieux que l'opéra, dont le style est trop mou, trop familier, et paraît s'assujettir d'avance aux petits airs de Lulli.
Nous renvoyons pour cette pièce, où son goût avoué pour le lyrique n'a guère inspiré la Fontaine, à la Notice biographique qui est en tête de notre tome I,
.Rapprochez Parthenius, Erotica, chapitre XV; les Métamor-phoses d'Ovide, livre I, vers 452-567; Hyginus, fable CCIII; Eusèbe de Césarée, Préparation êvangélique, livre II, chapitre I; le poème de Baïf intitulé le Laurier (tome II des OEuvres, p. 43-55); et aussi, entre autres poésies, le joli sonnet, autrefois si admiré, de Fontenelle :
« Je suis, crioit jadis Apollon à Daphné,
Lorsque tout hors d'haleine il couroit après elle.
Et racontait pourtant la longue kyrielle
Des rares qualités dont il êtoit orné ;
Je suis le dieu des vers, je suis bel esprit né."
Mais les vers n'étoient point le charme de la belle
« Je sais jouer du luth. Arrêtez. » Bagatelle :
Le luth ne pouvoit rien sur ce cœur obstiné.
« Je connois la vertu de la moindre racine;
Je suis par mon savoir dieu de la médecine. »
Daphné couroit encor plus vite que jamais.
Mais s'il eût dit : " Voyez quelle est votre conquête :
Je suis un jeune dieu, toujours beau, toujours frais, "
Daphné, sur ma parole, auroit tourné la tête.
Nous citerons parmi les drames mythologiques auxquels ce gracieux symbole a donné naissance, celui de Rinuccini, la Dafne, musique de Jacopo Péri et Giulio Caccini, représenté à Florence en 1594 (même ville, 1600, in-4° puis 1608, in-fol., avec musique nouvelle de Marco da Gagliano), le premier essai d'opéra que l'on connaisse, et où tous les beaux-arts semblent conspirer, sans beaucoup de succès, il est vrai, à associer leurs pompes et leurs prestiges; les Amours d'Apollon et de Daphné, comédie en musique, en trois actes en vers, et un prologue, par Charles Coypeau, sieur d'Assoucy (Paris, 165o, in-8°) ;' et Apollon et Daphné, opéra en un acte, paroles de Pitra, musique de Mayer, joué à l'Académie royale de musique le 24 septembre 1782.
On sait qu'une peinture d'Herculanum représente Daphné changée en laurier. Parmi les modernes, Vanloo et l'Albane ont fait chacun une Daphné moitié femme et moitié laurier dans deux tableaux qui sont au Musée du Louvre. Rappelons aussi les belles statues de Coustou et du Bernin, le très vivant bas-relief de Bouchardon.
"Les grands écrivains de la France de M. A.D Regnier, Jean de la Fontaine tome VII - 1841 -.
deuxième partie :
DAPHNE et LEUCIPPE Ensemble:
Ô bienheureux soupirs, favorables moments
Où l'un et l'autre cœur, plein de doux sentiments,
Aime, et le dit, et se fait croire !
Les dieux, dans leurs ravissements,
Les dieux, au milieu de leur gloire,
Sont moins dieux quelquefois que ne sont les amants.
LEUCIPPE
Je bénis mon destin, et cependant Pénée
Favorise mon rival.
DAPHNE
Quand il aurait pour lui le dieu même Hyménée,
Ce n'est pas son bonheur qui fera votre mal.
LEUCIPPE
Et mon bien ?
DAPHNE
Attendez la réponse d'Ismèle:
Peut-être elle sera favorable à nos voeux.
Allez: il reviendra quelque moment heureux;
Daphné craint qu'on ne trouve un amant avec elle.
SCENE V
DAPHNE Demeurée seule:
Que notre sexe a d'ennemis !
A combien de tyrans le destin l'a soumis !
Des amants importuns, un père inexorable,
Un devoir impitoyable;
Tout combat nos désirs: trop heureuses encor
Si nous n'avions que cette peine !
Mais il faut, par un double effort,
Ainsi que notre amour, surmonter notre haine.
SCENE VI PENEE, DAPHNE, THARSIS.
PENEE
Daphné, rendez grâces aux dieux:
Cet ours fatal aux bergeries,
Fatal aux autres ours, teint de sang nos prairies;
Tharsis a vaincu seul ce monstre furieux.
THARSIS
L'Amour m'accompagnait; lui seul en a la gloire:
Ce n'est pas à mes mains qu'on doit cette victoire,
Belle Daphné, c'est à vos yeux.
PENEE
Ma fille, venez voir aussi l'énorme bête.
Réjouissez-vous, bergers;
Que les ours soient de la fête:
Ils avaient part aux dangers.
SCENE VII THARSIS, TELAMON.
THARSIS
Daphné ne peut souffrir ma flamme.
Si je parlais au Sort ?
TELAMON
Changera-t-il son âme ?
THARSIS
Je vais le consulter. attends ici Tharsis.
SCENE VIII
MOMUS Demeuré seul, et quittant le personnage de Télamon:
Vous qui de votre sort, voulez être éclaircis,
Consultez, comme moi, le démon de la treille;
Mon oracle est Bacchus, quand j'ai quelques soucis,
Et ma sibylle est la bouteille.
Cette chasse m'altère. Ah ! si Bacchus... Je croi
Que ce dieu m'entendait.
SCENE IX
BACCHUS Qui descend sur son berceau tiré par des tigres:
Momus, monte avec moi
Viens écouter d'ici tous les chants de victoire.
Ces gens m'ont au spectacle invité, les voici.
Quoi ! la peau de leur ours aussi ?
SCENE X BACCHUS, MOMUS, troupe de Sylvains, de chasseurs,et de bergers.
Momus monte dans le berceau, qui s'arrête au milieu des airs. Cependant quatre chasseurs, et autant de Sylvains qui mènent chacun un ours, entrent sur la scène. Un autre Sylvain les suit, portant en guise de trophée la peau de l'ours au bout d'un épieu. Des chœurs de bergers les accompagnent. Toute cette troupe fait le tour du théâtre, au son des cors et de leurs fanfares. Le Sylvain chargé du trophée se place au milieu de la scène, et un chasseur chante ces paroles:
Tharsis, nous érigeons ce trophée à ta gloire
UN SYLVAIN
Par ta valeur, le monstre a vu finir son sort.
UN BERGER
L'ennemi commun est mort.
MOMUS Comme s'il chantait en éloignement:
Noyez-en dans le vin la funeste mémoire.
UN CHASSEUR Se tournant vers l'endroit où est le char de Bacchus:
N'est-ce pas Télamon qui nous invite à boire ?
TOUTE LA TROUPE L'ayant aperçu, dit:
Ô le mortel heureux, d'être aimé de Bacchus !
UN SYLVAIN
Amis, laissons à part les discours superflus.
L'ours est mort.
UN CHASSEUR
L'ours ne vit plus.
UN BERGER
L'ours a passe l'onde noire.
TOUS Ensemble:
Noyons-en dans le vin la funeste mémoire.
Les chasseurs et les Sylvains dansent à l'entour du trophée et font une forme de bacchanales. Les Sylvains sont suivis de leurs ours, qui vont en cadence. Pendant que les danseurs se reposent, Bacchus et Momus, faisant la débauche sous le berceau suspendu, animent toute cette troupe par leur exemple.
BACCHUS A Momus:
Cher compagnon, me veux-tu croire ?
Courons ensemble le pays;
Tu sais médire, et je sais boire:
Nous ne manquerons point d'amis.
MOMUS
Toujours le vin et la satire
Tiennent aux tables le haut bout;
Tu sais boire, et je sais médire:
Voilà de quoi passer partout.
Personnages, Prologue, Acte I, Acte II, Acte IV, Acte V.
ACTE IV Scène I, Scène II, Scène III, Scène IV, Scène V
La décoration de cet acte est un antre, dont les avenues ont quelque chose d'inculte, de sauvage, et de difficile abord: et au fond un autel rustique et sans beaucoup d'ornements.
SCENE PREMIERE CLYMÈNE, AMINTE.
Clymène et Aminte, Nymphes de Daphné, viennent les premières et précèdent Pénée et sa Cour, pour apprendre de la Sibylle leur aventure.
CLYMÈNE
Quel étrange et sombre palais!
Je frémis à le voir; n'as-tu point peur, Aminte ?
Va seule dans ces lieux; pour moi, j'ai trop de crainte.
AMINTE
Qu'y demanderais-tu ? tes voeux sont satisfaits.
Philandre a l'âme blessée
Des traits dont tu sais charmer;
Moi, que Tircis a laissée,
J'ai sujet d'être empressée
Pour savoir qui doit m'aimer.
CLYMÈNE
Je te rends ce Tircis; son ardeur m'importune.
AMINTE
J'aurai donc pour toute fortune
Ton refus.
CLYMENE
Que t'importe ? examine ton cœur;
Et si Tircis te plaît, laisse le point d'honneur.
AMINTE
Tu ris; que diras-tu, si je fais qu'il te quitte?
CLYMÈNE
Mes rigueurs en cela préviendront ton mérite.
AMINTE
Tu dois aux miennes ce berger
Que mes faveurs vont rengager.
CLYMÈNE et AMINTE Ensemble:
Une fille a cent adresses
Pour rebuter un amant;
Mais de dire ses finesses
Pour faire un engagement,
On ne le peut nullement.
CLYMÈNE
Voilà, sans consulter Ismèle
Un oracle bientôt rendu.
AMINTE
Aurait-elle mieux répondu ?
CLYMÈNE
Non, et nous nous pouvons désormais passer d'elle:
Aussi bien l'intérêt de Daphné nous appelle.
SCENE II ISMÈLE, DAPHNE, PÉNÉE et sa Cour.
Ismèle sort du fond de l'antre, accompagnée de deux ou trois prêtresses aussi vieilles qu'elle. D'un autre côté, Pénée vient avec Daphné et les fleuves de sa Cour.
PÉNÉE À Daphné:
Ma fille, tout est prêt; Ismèle va sortir:
N'ayez point de repentir,
Si le choix des dieux est autre
Que le vôtre.
ISMÈLE Après quelques cérémonies étranges, dit, en invoquant la divinité:
Monarque de l'Olympe, en qui sont tous les temps,
Qui les fais devant toi passer comme moments,
Et pour qui n'est qu'un point toute la destinée,
Dis-nous, Ô maître des dieux,
À qui doit être donnée
La princesse de ces lieux.
Où sont tes truchements ? es-tu sourd aux prières ?
Fantômes, qui savez peindre en mille manières
Les secrets du destin gravés au haut des cieux,
Simulacres volants, frères du dieu des songes,
Faites-nous voir sans mensonges
Ce qu'ont ordonné les dieux
Sur un si digne hyménée;
Dites-nous la destinée
De la Nymphe de ces lieux.
Après ces paroles, Ismèle, comme possédée du dieu, danse avec les autres prêtresses, tantôt comme si elles allaient tomber en extase, et tantôt avec des contorsions étranges. Pendant qu'elles dansent, des enfants, en guise de petits démons, et représentant les simulacres et les espèces qui s'offrent aux yeux, viennent de divers endroits du ciel se présenter à Ismèle, portant des branches et des couronnes de laurier. Ismèle, ayant vu ces objets, dit:
Que vois-je! quel objet! quelle image à mes yeux
Si vive et si claire
Vient se présenter,
Et me tourmenter
Plus qu'à l'ordinaire ?
L'objet
Me fait
Tressaillir:
Je sens
Mes sens
Défaillir.
AMPHRISE, fleuve
Les dieux à leur interprète
Ont fait un étrange don;
Ne peut-on être prophète,
Si l'on ne perd la raison ?
APIDAME SPERCHEE et AMPHRISE
Ensemble:
Les démons
Vont l'agitant,
Ses poumons
Vont haletant;
Et son coeur va palpitant.
Les ressorts
De son corps,
Son esprit,
Tout pâtit.
ISMÈI,E Jetant en l'air des feuilles sur lesquelles elle a écrit sa réponse:
Qu'on se taise: soyez attentifs aux mystères.
J'épands en l'air ces caractères:
C'est ma réponse; il faut la poser sur l'autel.
Démons, peuples légers, ministres de l'oracle,
Cherchez-la; car aucun mortel
Ne la peut trouver sans miracle.
A ce commandement d'Ismèle, les esprits habitants de l'air cherchent en dansant les feuilles que la Sibylle a jetées, et les viennent, en dansant aussi, poser sur l'autel. Ismèle assemble ces feuilles, et dit à Pénée et à Daphné:
Approchez-vous, lisez, et que dans ce vallon
Un invisible chœur mon oracle répète.
PÉNÉE et DAPHNE Lisant:
Daphné doit aujourd'hui couronner Apollon.
CHŒUR
Daphné doit aujourd'hui couronner Apollon.
PÉNÉE A Ismèle:
Ismèle, servez-vous vous-même d'interprète;
Expliquez-nous l'ordre des dieux.
AMPHRISE
Un prophète entend-il les choses qu'il annonce ?
C'est à l'événement d'expliquer sa réponse.
ISMÈLE
Adieu, princesse, adieu, je vous laisse en ces lieux.
SCENE III PÉNÉE, DAPHNÉ, et leur Cour.
PÉNÉE
Couronner Apollon! Qu'importe à l'hyménée
De la fille de Pénée ?
Pour comprendre ces mots, je fais un vain effort.
AMPHRISE
Nos conseils ont été frivoles;
La seule obscurité fait le prix des paroles
Que l'on cherche aux livres du Sort.
PÉNÉE À Daphné:
Ma fille, rendez-vous aux volontés d'un père:
Qu'il soit votre oracle aujourd'hui
Aimez Tharsis; il vous doit plaire;
Toute notre Cour est pour lui.
APIDAME
Tels étaient ces mortels pour qui l'idolâtrie
Commença d'introduire au monde son pouvoir.
AMPHRISE
Il a tout l'air d'un dieu; l'on dirait à le voir,
Que l'Olympe est sa patrie.
DAPHNE
Hélas! j'en crus autant, lorsqu'en notre prairie
Je le vis arriver inconnu dans ces lieux.
Maintenant mon cœur tâche à démentir mes yeux.
Ne m'en accusez point: quelque force suprême
M'entretient malgré moi dans cette erreur extrême.
Que Tharsis soit parfait, qu'il ait l'air qu'ont les dieux,
Est-ce par raison que l'on aime ?
PÉNÉE
L'hymen change les coeurs: suivez mes volontés.
DAPHNE
Quoi! Seigneur, vous aussi vous me persécutez!
De ses autres tyrans sans peine on se console;
Mais d'un père! un père m'immole!
Je tiens le jour de vous, Seigneur; vous me l'ôtez.
PÉNÉE
Moi, je perdrais Daphné! qu'ai-je à conserver qu'elle ?
L'hymen m'a-t-il fait d'autres dons ?
DAPHNE
Cependant, quand je vous appelle
Du plus tendre de tous les noms,
Vous ne vous souvenez que de votre puissance;
Vous regardez l'obéissance,
La raison, et jamais d'autres tyrans plus doux;
Il en est toutefois. Leucippe vient à nous:
Je lui vais ôter l'espérance.
Vous le voulez, Seigneur; je le lis dans vos yeux.
SCÈNE IV DAPHNE, LEUCIPPE.
DAPHNE
Leucippe, il faut tâcher d'éteindre votre flamme.
Je ne puis être à vous.
LEUCIPPE
Ô cieux! injustes cieux!
Est-ce là votre arrêt?
DAPHNÉ
Cet oracle odieux
Vient de mon père seul.
LEUCIPPE
Votre père et les dieux
Disposent de mon sort, mais non pas de mon âme:
Moi-même en suis-je maître ?
DAPHNÉ
Il le faut.
LEUCIPPE
Ah! Daphné!
Que ce mot est facile à dire!
Et que l'amour possède avecque peu d'empire
Un cœur que la contrainte a si tôt entraîné!
DAPHNÉ
Quoi! faut-il que mon coeur soit par vous soupçonné ?
Cruel! n'avais-je pas encore assez de peine?
LEUCIPPE
Enfin donc le Destin me déclare sa haine;
Vous serez à Tharsis; et moi, par mes soupirs,
J'augmenterai ses plaisirs.
DAPHNÉ
Plût au Ciel que Tharsis causât seul vos alarmes,
Et qu'un père...
LEUCIPPE
Achevez.
DAPHNÉ
Eh! que sert d'achever
Un souhait qu'on sait bien qui ne peut arriver?
LEUCIPPE
Il n'importe, mon âme y trouvera des charmes.
DAPHNÉ
Ne m'aimez plus.
LEUCIPPE
Le puis-je ? et le souhaitez-vous ?
DAPHNÉ
Vos tourments ont pour moi quelque chose de doux,
Il est vrai; mais cessez.
LEUCIPPE
Hélas! cesser de vivre
Est le seul remède à mon mal.
Voilà le parti qu'il faut suivre;
Mais avec moi je veux perdre aussi mon rival.
Vous ne me serez pas impunément ravie:
Non, Daphné. Vous pleurez? Ah! princesse, je dois
Mourir pour vos yeux mille fois.
Avant qu'avoir Daphné, Tharsis aura ma vie.
Je ne puis voir tant de biens
En d'autres bras que les miens:
Que mon rival me les cède,
Et renonce à votre amour,
Ou qu'il m'ôte aussi le jour
Si l'on veut qu'il vous possède.
DAPHNÉ
Leucippe, si je vous perds,
Il faut que dans nos déserts
La solitude me donne
Un sort plus calme et plus doux;
Et ne pouvant être à vous, je ne veux être à personne.
SCÈNE V APOLLON, LEUCIPPE, DAPHNE.
Apollon descend sur un trône de lumière. Cette pompe est jointe à une musique douce. Il est entouré des Heures, qui chantent ces mots:
Daphné, portez vos yeux
Sur le plus beau des dieux.
Daphné s'enfuit aussitôt qu'elle a reconnu Apollon sous le visage de Tharsis.
APOLLON
Tu me fuis, divine mortelle !
Où cours-tu ? n'aperçois-tu pas
Un précipice sous tes pas?
Il est plein de serpents: détourne-toi, cruelle.
Suis-je encor plus à craindre? Et rien dans ce vallon
Ne peut-il t'arrêter quand tu fuis Apollon ?
Quoi ! tant de haine en une belle !
Insolent, qui brûles pour elle,
Renonce à l'hymen de Daphné;
C'est Apollon qui te l'ordonne.
Regarde quel rival ton malheur t'a donné.
LEUCIPPE
Mon malheur? Dis le tien. Toi, le fils de Latone!
N'es-tu pas ce Tharsis que tantôt on a vu ?
D'un magique ornement ton front s'est revêtu.
Enchanteur, penses-tu que ta pompe m'étonne ?
Ce n'est qu'un songe, ce n'est rien;
Va tromper d'autres yeux, et me laisse mon bien.
APOLLON
Ô dieux ! ô citoyens du lumineux empire!
Que vient un mortel de me dire ?
Malheureux, ton orgueil s'en va te coûter cher.
Les dieux ne sont pas insensibles.
Qu'on l'attache sur ce rocher
Avec des chaînes invisibles.
Ce commandement est exécuté par les ministres de la puissance d'Apollon, qui va se faire voir à Pénée, non plus sous le personnage de Tharsis, mais sous le sien propre.
Personnages, Prologue, Acte I, Acte II, Acte III, Acte V.
ACTE V Scène I, Scène II, Scène III, Scène IV, Scène V, Scène VI,
Le théâtre est une suite de rochers; on y voit Leucippe retenu, sans que ses liens paraissent. Il est debout, appuyé, dans l'endroit le plus en vue.
SCENE PREMIERE
LEUCIPPE Sur un rocher:
Astres, soyez témoins de ces injustes fers.
J'atteste ici tout l'Univers,
Et les vents emportent ma plainte.
Jupiter, je t'implore; on veut forcer les cœurs :
Il n'est plus de libres ardeurs,
Ni d'autres lois que la contrainte.
Loges-tu dans le ciel ou dans les antres sourds ?
Ecoutez-moi, déserts; on m'ôte mes amours:
Est-il douleur pareille ?
Qui me consolera sur ce rocher fatal ?
Leucippe est un spectacle à son cruel rival.
Déserts, écoutez-moi: les dieux ferment l'oreille.
Daphné entend cette plainte à l'un des coins du théâtre.
SCÈNE II DAPHNÉ, LEUCIPPE.
DAPHNÉ,
Qui vous consolera? ne le savez-vous pas?
LEUCIPPE
Quoi! je vous vois! c'est vous! c'est ma princesse! Hélas !
J'avais perdu l'espoir d'une faveur si douce.
Craignez-vous d'approcher?
DAPHNE
Je sens qu'on me repousse:
Quelque charme arrête mes pas.
Mais, si c'est adoucir vos peines
Qu'y prendre part, souffrir ces gênes,
Gémir avec vous sous ces chitines,
Vous aimer malgré tous, malgré Cieux, malgré Sort,
Votre princesse en est capable.
LEUCIPPE
Apollon, Apollon, tu fais un vain effort!
Je ne suis plus le misérable.
DAPHNE
Hélas! j'irrite un dieu jaloux et redoutable.
A qui dois-je adresser ma voix ?
Je n'ose t'invoquer, déesse de nos bois .
Dans ta Cour, dans ton cœur, autrefois j'avais place;
L'amour m'en a bannie; écoute toutefois:
Je ne demande point pour grâce
Que tu souffres mes feux, et qu'un hymen charmant
Engage à d'autres dieux celle qui t'a servie;
Délivre seulement
Mon amant,
Et prends le reste de ma vie.
SCÈNE III APOLLON, DAPHNE, LEUCIPPE.
APOLLON
Pourquoi finir vos jours en des lieux pleins d'ennui ?
Trouvez-vous le dieu du Parnasse
Plus affreux qu'un désert ?
Daphné témoigne vouloir s'enfuir.
Hélas! ce dieu la chasse:
Elle aime mieux mourir que régner avec lui.
C'est toi qui nous causes ces peines.
Mortel, contre les dieux oses-tu contester?
LEUCIPPE
Mes amours sont mes dieux.
APOLLON
Qu'on redouble ses chaînes
Démons!
DAPHNÉ Se jetant à ses genoux:
Faites-les arrêter.
Pouvez-vous bien me voir à vos pieds toute en larmes,
Sans vous laisser toucher le cœur ?
APOLLON
Daphné, C'est contre vous que retournent ces armes.
La pitié redouble vos charmes;
En combattant l'amour, elle le rend vainqueur.
Votre douleur vous nuit; vous en êtes plus belle.
Venez, venez être immortelle:
Je l'obtiendrai du Sort, ou je jure vos yeux
Que les cieux
Regretteront notre présence.
Zéphyrs, enlevez-la malgré sa résistance.
DAPHNE S'enfuyant:
Ô dieux! consentez-vous à cette violence?
SCENE IV
DIANE Aussitôt paraît sur son char, et crie aux Zéphyrs:
Démons, gardez de lui toucher!
Deviens laurier, Daphné; Leucippe, sois rocher.
SCÈNE V A peine Diane a parlé, que le, deux métamorphoses se font, et la déesse remonte au ciel.
APOLLON Accourt, et fait cette plainte:
Barbare, qu'as-tu fait? détruire un tel ouvrage!
Faire à ton frère un tel outrage !
Cruelle soeur, Cruelle, et cent fois plus sauvage
Que les ours avec qui tu vis !
Que de trésors tu m'as ravis
Rends-moi ces biens, rends-moi ce divin assemblage.
Daphné, vous n'êtes plus, j'ai perdu mes amours,
Et ne saurais perdre la vie
Heureux mortels, vos Pleurs cessent avec Vos jours:
La mort est un bien que j'envie.
Puissent les cieux cesser leur cours !
Périsse l'Univers avecque ma princesse
SCÈNE VI APOLLON, L'AMOUR
L'AMOUR Qui descend sur le char de sa mère:
Sèche tes pleurs, elle est déesse.
Viens l'épouser: mes traits se sont assez vengés;
Ces mouvements de haine en amour sont changés.
APOLLON
Puis-je t'ajouter foi ? m'as-tu fait cette grâce ?
L'AMOUR
Viens l'éprouver.
APOLLON
Allons, et que sur le Parnasse
On célèbre des jeux à l'honneur de Daphné.
Que le vainqueur y soit de laurier couronné.
Bel arbre, adieu. je quitte à regret cette place,
Et veux qu'à l'avenir on ceigne de lauriers
Le front de mes sujets et celui des guerriers.
Apollon monte dans le char où est l'Amour, et tous deux retournant au ciel. Le théâtre change aussitôt. Le Parnasse se découvre au fond. Quelques Mimes sont assises en divers endroits de sa croupe, et quelques poètes à leurs pieds. Sur le sommet, le palais du dieu se fait voir. Les deux côtés du théâtre sont deux galeries qui ressemblent à celles où on étale des raretés les jours de jète et les jours de foire. Là sont les archives du Destin. L'architecture est ornée de feuilles de laurier. Sous chaque portique est un buste; il y en a neuf de conquérants et autant dé poètes; les conquérants d'un côté, les poètes de l'autre. Les conquérants sont Cyrus, Alexandre, etc. ; et les poètes sont Homère, Anacréon, Pindare, Virgile, Horace, Ovide, l'Arioste, le Tasse, et Malherbe. Apollon a voulu que l'avenir fût montré en faveur de cette fête.
UN POÈTE HÉROÏQUE commence les jeux et chante ceci:
Quel prince offre à mes yeux des lauriers toujours verts ?
Je vois dans l'avenir cent potentats divers
Lui disputer en vain l'honneur de la victoire.
Ô toi, fils de Latone, amour de l'Univers,
Protecteur des doux sons, des beaux-arts, des bons vers,
Aide-nous à chanter sa gloire!
MELPOMÈNE
Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour:
Sublime, allez dormir encor sur le Parnasse,
Et vous, clairons, faites place
Aux doux concerts de l'Amour.
PHII,IS, jeune muse, et DAPHNIS, poète lyrique, entrent sur la scène, accompagnés d'une musique de flûtes, de hautbois, et de musettes, et chantent ce dialogue de pastorale:
PHILIS
Les Zéphyrs sont de retour:
Flore avec eux se promène.
DAPHNIS
Savez-vous qui les ramène ?
C'est l'Amour.
PHILIS
De quoi parle en ce séjour
La savante Philomèle ?
DAPHNIS
Et de quoi parlerait-elle,
Que d'amour?
PHILIS et DAPHNIS Ensemble:
Faisons aussi notre cour
Au printemps vêtu de roses;
Ayons, comme toutes choses,
De l'amour.
UN POÈTE SATIRIQUE vient brusquement les interrompre, et dit:
Aimez, mais permettez que je parle à mon tour.
Comment faire
Pour se taire ?
Le monde est plein de sots, de l'un à l'autre bout;
Le passé, le présent, et l'avenir surtout.
Comment faire
Pour se taire ?
CHŒUR
Comment faire
Pour se taire ?
THALIE
Ridicules, envoyez-nous
Les principaux d'entre vous.
Cinq ridicules entrent sur la scène. C'est une coquette emportée, une précieuse, un méchant poète, un homme affectant le bel air, et un vieillard amoureux.
LE MÉCHANT POÈTE, chargé des intérêts de la troupe, dit ces paroles:
Quoi! dans ces lieux sacrés on souffre la satire!
THALIE
Soyez les premiers à rire.
Les ridicules se consolent et font une entrée, dansant tous sur les mêmes pas, et gardant toutefois, autant qu'ils peuvent, leur caractère.
Mercure, monté sur Pégase, descend au sacré vallon. Il interrompt la danse des ridicules, et vient présenter trois couronnes de laurier à ces trois genres de poésie.
MERCURE
Chacun de vous doit être couronné:
Recevez ces présents de la part de Daphné.
Elle est maintenant déesse,
Aimant le dieu de ces lieux:
Poussez-en jusques aux cieux
Des chants remplis d'allégresse.
Mercure revole au ciel, ayant laissé Pégase sur le double mont. Quatre auteurs lyriques et autant de Muses du même genre viennent danser en témoignage de joie; puis les ridicules se mêlent avec eux, formant de différentes figures avec des branches de laurier qu'ils portent tous, et dont ils se font des espèces de berceaux. C'est le grand ballet.
Après qu'ils ont dansé une fois, UNE MUSE DU GENRE LYRIQUE chante ceci:
Il n'est que de s'enflammer;
Laissez, laissez-vous charmer;
La raison vous y convie:
Sans le dieu qui fait aimer,
Que serait-ce que la vie ?
Le grand ballet recommence encore,
puis UNE AUTRE MUSE LYRIQUE chante ce second couplet:
Chacun sert quelque désir;
Tout consiste à bien choisir;
Faites-vous de douces chaînes:
En amour tout est plaisir,
Et même jusques aux peines.
CHŒUR
Aimez, doctes nourrissons:
S'il n'était point d'amour, serait-il des chansons ?
Dans vos réponses soyez polis et affables. Ici vous êtes chez vous, ce site est fait pour vous, participez, réagissez, enfin faites comme chez vous. Merci.
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"J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique,-
La ville et la campagne, enfin tout; il n'est rien-
Qui ne me soit souverain bien, -
Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélancolique ?"
Saadi disait : " Si la peste donnait des pensions, la peste trouverait encore des flatteurs et des serviteurs".
lorsqu'on n'a pas ce que l'on aime. - Il faut aimer ce que l'on a." 




