Je ne connais dans tout le recueil de La Fontaine que cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile ; par Jean-Jacques Rousseau. ...lire la suite. La Fontaine a mis a la fin de sa
XVe
fable, intitulée : La Mort et le
Malheureux, une note qui
confirme ce fait, sans que
Despréaux
y soit nommé
...lire la suite. Qu'on cherche ailleurs des débuts plus simples, plus vifs, plus nets, plus riches, d'un tour plus piquants. ...lire la suite.
Proverbes.
" Il n'y a si petit buisson qui ne porte son ombre." Il n'y a si petite chose qui ne puisse, dans l'occasion, avoir son importance, son mérite, ou même son danger. Les anciens disaient dans le même sens, et à peu près dans les mêmes termes, qu'un cheveu même peut faire ombre ; ils disaient encore :
Qu'une fourmi elle-même a sa colère. Nous avons nous-mêmes un autre proverbe familier qui exprime la même idée :
Petit homme abat grand chêne.
Je citerai enfin, comme développement complet de la même pensée, l'aphorisme suivant, qui n'est pas à négliger : Se persuader qu'un petit ennemi ne peut nous nuire,
c'est croire qu'une étincelle ne suffit pas pour
allumer un incendie.
Daphnis et Alcimadure. A Madame de la Mésangère
Imitation de Théocrite.
Aimable fille d'une mère
A qui seule aujourd'hui mille coeurs font la cour,
Sans ceux que l'amitié rend soigneux de vous plaire,
Et quelques-uns encor que vous garde l'Amour,
Je ne puis qu'en cette Préface
Je ne partage entre elle et vous
Un peu de cet encens qu'on recueille au Parnasse,
Et que j'ai le secret de rendre exquis et doux.
Je vous dirai donc... Mais tout dire,
Ce serait trop ; il faut choisir,
Ménageant ma voix et ma Lyre,
Qui bientôt vont manquer de force et de loisir.
Je louerai seulement un coeur, plein de tendresse,
Ces nobles sentiments, ces grâces, cet esprit :
Vous n'auriez en cela ni Maître ni Maîtresse,
Sans celle dont sur vous l'éloge rejaillit.
Gardez d'environner ces roses
De trop d'épines, si jamais
L'Amour vous dit les mêmes choses :
Il les dit mieux que je ne fais ;
Aussi sait-il punir ceux qui ferment l'oreille
A ses conseils. Vous l'allez voir.
Jadis une jeune merveille
Méprisait de ce Dieu le souverain pouvoir :
On l'appelait Alcimadure :
Fier et farouche objet, toujours courant aux bois,
Toujours sautant aux prés, dansant sur la verdure,
Et ne connaissant autres lois
Que son caprice ; au reste, égalant les plus belles,
Et surpassant les plus cruelles ;
N'ayant trait qui ne plût, pas même en ses rigueurs :
Quelle l'eût-on trouvée au fort de ses faveurs !
Le jeune et beau Daphnis, Berger de noble race,
L'aima pour son malheur : jamais la moindre grâce
Ni le moindre regard, le moindre mot enfin,
Ne lui fut accordé par ce coeur inhumain.
Las de continuer une poursuite vaine,
Il ne songea plus qu'à mourir ;
Le désespoir le fit courir
A la porte de l'Inhumaine.
Hélas ! ce fut aux vents qu'il raconta sa peine ;
On ne daigna lui faire ouvrir
Cette maison fatale, où parmi ses Compagnes,
L'Ingrate, pour le jour de sa nativité,
Joignait aux fleurs de sa beauté
Les trésors des jardins et des vertes campagnes.
J'espérais, cria-t-il, expirer à vos yeux ;
Mais je vous suis trop odieux,
Et ne m'étonne pas qu'ainsi que tout le reste
Vous me refusiez même un plaisir si funeste.
Mon père, après ma mort, et je l'en ai chargé,
Doit mettre à vos pieds l'héritage
Que votre coeur a négligé.
Je veux que l'on y joigne aussi le pâturage,
Tous mes troupeaux, avec mon chien,
Et que du reste de mon bien
Mes Compagnons fondent un Temple
Où votre image se contemple,
Renouvelants de fleurs l'Autel à tout moment.
J'aurai près de ce temple un simple monument ;
On gravera sur la bordure :
Daphnis mourut d'amour. Passant, arrête-toi ;
Pleure, et dis : "Celui-ci succomba sous la loi
De la cruelle Alcimadure. "
A ces mots, par la Parque il se sentit atteint.
Il aurait poursuivi ; la douleur le prévint.
Son ingrate sortit triomphante et parée.
On voulut, mais en vain, l'arrêter un moment
Pour donner quelques pleurs au sort de son amant :
Elle insulta toujours au fils de Cythérée,
Menant dès ce soir même, au mépris de ses lois,
Ses compagnes danser autour de sa statue.
Le dieu tomba sur elle et l'accabla du poids :
Une voix sortit de la nue,
Echo redit ces mots dans les airs épandus :
Que tout aime à présent : l'insensible n'est plus.
Cependant de Daphnis l'Ombre au Styx descendue
Frémit et s'étonna la voyant accourir.
Tout l'Erèbe entendit cette Belle homicide
S'excuser au Berger, qui ne daigna l'ouïr
Non plus qu'Ajax Ulysse, et Didon son perfide.
Jean de La Fontaine
Commentaires et analyses des fables de Jean La Fontaine par Chamfort . 1796.
V.8.Et que j'ai le secret de rendre exquis et doux.
Cela est très-vrai, témoin les quatre vers de cette pièce et ceux qui suivent.
V. 15. Vous n'auriez en cela ni maître ni maîtresse,
Sans celle dont sur vous l'éloge rejaillit.
V. 17. Gardez d'environner ces roses De trop d'épines, etc. ...
Mais, malgré la louange dont La Fontaine se gratifie , nous avons Vu qu'il n'était pas si heureux dans l'éloge de M. le prince de Conti et de madame Harvey.
Au reste , toute cette pièce est très-agréable ; mais elle fait peut-être allusion à quelque petit secret de société qui la rendait plus piquante : par exemple , au peu de goût que mademoiselle de la Mésangère pouvait avoir pour le mariage, ou pour quelque prétendant appuyé par sa mère.
V. 12. D'autres propos chez vous récompensent ce point :
Il veut dire : en récompense, on a chez vous des conversations intéressantes ; cela n'est pas heureusement exprimé. Ce vers, ainsi que le suivant,
V. 15. Propos, agréables commerces,
amènent mal les dix vers suivans, qui sont très-jolis et montrent à merveille ce que doit être une bonne conversation.
-V. 16. . . . Le monde n'en croit rien.
Les sots croient ou font semblant de croire que la conversation des gens d'esprit est toujours grave, sérieuse, guindée. Pourquoi ne supposent-ils pas que les gens d'esprit ont de l'esprit aussi na-rellement que les sots ont de la sotise ?
V. 28. .... En avez-vous ou non Oui parler?.....
La Fontaine savait que madame de la Sablière , non seulement avait oui parler de la philosophie, mais il savait qu'elle y était même] très-versée ; en effet, elle la connaissait mieux que La Fontaine ; mais elle craignait de passer pour savante. Voilà pourquoi il prend cet air de doute et d'incertitude. C'est sûrement pour lui faire sa cour, et par une complaisance dont d ne se rendait pas compte, qu'il s'efforce d'être cartésien, c'est-à-dire , de croire que les bêtes étaient de pures machines. Rien n'est plus curieux que de voir comment il cherche par ses raisonne-mens à établir cette idée, et comment son bon sens le ramène malgré lui à croire le contraire. C'est ce que nous verrons dans cette pièce même.
V. 67. Vous n'êtes point embarrassée De le croire , ni moi.
Mon embarras est de savoir comment ils faisaient pour admettre de telles idées, V. 82. Quand la perdrix Voit ses petits.
Négligence ne produisant aucune beauté ; effet de pure paresse.
V. 96. Je parle des humains; car, quant aux animaux...
Voilà un excellent trait de satire déguisée en bonhommie. Swift ou Lucien, voulant mettre les hommes au-dessous des animaux, ne s'y seraient pas mieux pris. Cela est plaisant dans une pièce où l'auteur veut établir que les animaux sont des machines.
V. 114. Que ces castors ne soient qu'un corps vide d'esprit, Jamais on ne pourra m'obliger à le croire.
Voilà le cartésianisme de La Fontaine fort ébranlé. Il y reviendra pourtant. Madame de la Sablière est cartésienne.
V. 118. Le défenseur du nord. . . .
C'est le grand général Sobieski, qui, avant de sauver Vienne et de monter sur le trône de Pologne, était venu à Paris, et avait été de la société de madame de la Sablière , comme , de nos jours , nous avons vu M. Poniatoski lié avec madame Geoffrin,
V. 121..... Jamais un roi ne ment.
Du milieu de ces idées si étrangères au génie de La Fontaine, il sort pourtant des traits qui le caractérisent, tel que ce plaisant hémistiche: Jamais un roi ne ment.
V. 137. . . .Ah ! s'il le rendait ; Et qu'il rendit aussi. . . .
Toutes ces idées sont incohérentes et mal liées ensemble, du moins, quant à l'effet poétique. Les vers suivans sont l'exposé de la doctrine de Descartes, et l'obscurité qu'on peut leur reprocher, tient à la nature même de ces idées", car La Fontaine emploie presque les termes, de Descartes lui-même.
V. 162. . . .. Je vois l'outil Obéir à la main : mais la main, qui la guide ? Eh ! qui guide les cieux, et leur course rapide ?
Ce mouvement est très-vif, très-noble, et ne déparerait pas un ouvrage d'un plus grand genre.
Vient ensuite l'histoire des deux rats et de l'œuf, après laquelle La Fontaine oublie qu'il est cartésien et s'écrie :
V. 197. Qu'on m'aille soutenir , après un tel récit, Que les bêtes n'ont point d'esprit !
Le reste n'est qu'une suite de raisonnemens creux où La Fontaine a cru s'entendre, ce qui était absolument impossible. S'entendait-il, par exemple, en disant ;
V. 207. Je subtiliserais un morceau de matière, Que l'on ne pourrait plus, etc. . . .
On voit que cette pièce manque entièrement d'ensemble et même d'objet. Ce sont trois fables qui prouvent l'intelligence des animaux ; et ces fables se trouvent entre-coupées de raisonnemens , dont le but est de prouver qu'elles n'en ont pas. La Fontaine pèche ici contre la première des règles, l'unité de dessein. L'auteur paraît l'avoir senti, et cherche à prendre un parti mitoyen entre les deux systèmes ; mais les raisonnemens où il s'embarque, sont entièrement inintelligibles.
Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine... - 1803.
Il ne paroît pas que La Fontaine ait pensé a mettre au nombre de ses fables cette imitation de Théocrite. C'est une de ses dernières compositions , bien postérieure à la publication de ses apologues. Elle est dans le recueil de ses Œuvres diverses ( T. I. p. 141 ), recueil dont l'éditeur s'est borné aux pièces qui ne sont ni fables ni contes, comme il le déclare dans la Préface.
(1) Aimable fille d'une mère, etc. Quelle est cette mère à qui seule mille cœurs font la cour ? Si c'est une mère naturelle, l'éloge est bien exclusif: ce n'en est pas un pour la fille. Si c'est une mère poétique, n'y avoit-il alors que Vénus à qui l'on fît la cour ?
(2) Que vous garde l'Amour. Qu'est-ce donc que le poète en-tendoit par cette cour que mille cœurs font à son héroïne ?"
(3) Je ne puis qu'en cette Préface, Tournure latine.
(4) Et que j'ai le secret de rendre exquis et doux. Oui, certes, et tout semblable au parfum de l'ambroisie qui donne l'immortalité. La Fontaine parle peu de lui-même dans ses ouvrages ; et quand, au terme d'une carrière si longue, son éloge se trouve sous sa plume, quelle différence de ce ton simple et naïf du bonhomme, avec le style pompeux, dont Horace, Ovide, Sarbievius, Phèdre lui-même , et notre poète Malherhe tracent, les titres, de leur apothéose !
(5) Toujours courant aux bois. La Fontaine n'écrit pas; voilà pourquoi son style n'est quelquefois pas soigné : il cause avec son lecteur; c'est un charmant enfant qui raconte ce qu'il a fait et, comme il a fait. ,
(6) ayant trait qui ne plût, pas même en ses rigueur: Quelle l'eût-on trouvée au fort de ses faveurs ! Hermione,
dans Andromaque, dit, en parlant de Pyrrhus :
Je t'aimois inconstant, qu'eussé-je fait fidelle ?
(7) Le jeune et beau Daphnis , etc. Ces vers, et en général cette fable, nous fournissent deux observations importantes. i°. Notre poète en transportant à une jeune Bergère un sentiment que le poète grec'a fixé sur un Berger, a rectifié ce qu'il y a d'impur dans le tableau; il a jeté adroitement un voile sur son modèle. Virgile n'a pas eu cette délicatesse. Son. Alexis est l'Alcimadure de l'idylle française ; il n'en a pas moins obtenu de ses contemporains le surnom de Vierge. Le chantre d'une débauche effrénée être appelé une Vierge ! Oui, comme le vieillard Anacréon, amoureux de Batille, fut décoré du nom de Sage, Quels siècles et quelles moeurs ! 2°. Les Bergers de la poésie sont bien loin de ressembler aux Pâtres de nos campagnes, issus de parens aussi grossiers qu'eux-mêmes. Ce sont des espèces de demi-Dieux, de race noble, souvent divine, que le ciel prête à la terre, pour les, réunir bientôt à leur céleste famille.
(8) de sa nativité! S. Evremont ;
Pour faire la solemnité
De sa vieille nativité,
(OEuv. div. T. IV. p. 326.) Mais on ne s'en sert plus qu'en style de liturgie.
(g) Daphnis mourut d'amour, etc. Après le fonds de la pièce qui appartient au poète grec, il n'y a de lui que l'épitaphe du Berger, ainsi conçue : Corydon mourut d'amour. Passant arrête-toi, et dis : celui qu'il aimoit eut le cœur inflexible.
(10) Par la Parque il se sentit atteint. Dans Théocrite, l'amant malheureux termine lui-même sa vie, en se pendant à la porte d'Alexis. Ce supplice volontaire , l'aspect d'une corde effarouché l'imagination bien plus qu'elle ne l'intéresse. Combien le Berger français est supérieur ! C'est la douleur qui tranche ses jours; et cette image excite la plus vive sensibilité.
(11) Echo redit ces mots dans les airs épandus. Nous avons déjà vu ce dernier mot qui a vieilli. Marot :
Certainement les vertus qui s'épandent Dessus vos cœurs, etc.
( Epitre aux Dames de Paris.)
Dans l'idylle de Chabanon, c'est une Bergère qui est l'objet d'une passion au moins plus naturelle. Punie de ses rigueurs, elle prononce ces paroles, si heureusement imitées par notre poète. La Fontaine en les faisant sortir de la nue, leur donne l'autorité des vengeances célestes, et la sanction d'un oracle, ce qui les rend bien plus imposantes.
(12) Tout l'Erèbe, etc. Nom des enfers, l'Erèbe ou la nuit, parce que l'empire des morts est couvert d'une nuit éternelle.
(13) Non plus qu'Ajax Ulysse, qui dans les enfers conjure le fils de Télamon d'oublier leur ancienne animosité, sans pouvoir même en être écouté (Voyez Odyss. L. XI. v. 563. ) et Didon son perfide, lorsqu'Enée, l'appercevant dans le séjour des morts, adresse à cette princesse un discours auquel elle ne daigne pas répondre. (Virg. AEnéid. L. VI. v.450.).