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Les 12 livres de Jean de la Fontaine : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12
 Phébus et Borée. 

Borée et le Soleil virent un Voyageur
Qui s'était muni par bonheur
Contre le mauvais temps. (On entrait dans l'Automne,
Quand la précaution aux voyageurs est bonne)
Il pleut ; le Soleil luit ; et l'écharpe d'Iris
Rend ceux qui sortent avertis
Qu'en ces mois le manteau leur est fort nécessaire ;
Les Latins les nommaient douteux pour cette affaire.
Notre homme s'était donc à la pluie attendu :
Bon manteau bien doublé ; bonne étoffe bien forte.
Celui-ci, dit le Vent, prétend avoir pourvu
A tous les accidents ; mais il n'a pas prévu
Que je saurai souffler de sorte
Qu'il n'est bouton qui tienne : il faudra, si je veux,
Que le manteau s'en aille au Diable.
L'ébattement pourrait nous en être agréable :
Vous plaît-il de l'avoir ? - Eh bien, gageons nous deux,
(Dit Phébus) sans tant de paroles,
A qui plus tôt aura dégarni les épaules
Du Cavalier que nous voyons.
Commencez. Je vous laisse obscurcir mes rayons.
Il n'en fallut pas plus. Notre souffleur à gage
Se gorge de vapeurs, s'enfle comme un ballon,
Fait un vacarme de démon,
Siffle, souffle, tempête, et brise en son passage
Maint toit qui n'en peut mais, fait périr maint bateau :
Le tout au sujet d'un manteau.
Le Cavalier eut soin d'empêcher que l'orage
Ne se pût engouffrer dedans.
Cela le préserva ; le Vent perdit son temps :
Plus il se tourmentait, plus l'autre tenait ferme ;
Il eut beau faire agir le collet et les plis.
Sitôt qu'il fut au bout du terme
Qu'à la gageure on avait mis,
Le Soleil dissipe la nue,
Recrée, et puis pénètre enfin le Cavalier,
Sous son balandras fait qu'il sue,
Le contraint de s'en dépouiller.
Encore n'usa-t-il pas de toute sa puissance.
Plus fait douceur que violence.

 



 

Commentaires et analyses par Chamfort . 1796.

V. 1. Borée et le soleil. . . Voici une des meilleures fables. L'auteur y est poète et grand poète, c'est-à-dire grand peintre , comme sans dessein et en suivant le mouvement de son sujet. Les descriptions agréables et brillantes y sont nécessaires au récit du fait. Observons tous ce vers imitatif. . . siffle , souffle, tempête, etc. N'oublions par sur-tout ce trait qui donne tant à penser :
Fait périr maint bateau ; Le tout au sujet d'un manteau.
Enfin la moralité de la fable exprimée en un seul vers : Plus fait douceur que violence.
Je n'y vois à critiquer que les deux mauvaises rimes de paroles et d'épaules.

Commentaires et observations diverses de MNS Guillon .1803.

(1) Borée et le Soleil. On ne s'étonne point de voir le soleil et le vent paroître sur le théâtre de l'apologue. La mythologie, dont les mensonges rians bercèrent notre enfance ; la mythologie, en les personnifiant sous les noms de Phœbus et Borée, nous a fa miliarisés avec l'idée qu'ils agissent et parlent comme nous.
(2) Il pleut; le soleil luit; et l'écharpe d'Iris, etc. Ce vers est remarquable par l'aisance et le jeu pittoresque de son expression. Marot a dit :
L'arc qui est peint de cent couleurs ès-cieulx Quand on le voit, ne démonstre pas mieux Signe de pluie en temps sec attendue.
( Epître à la reine de Hongrie. )
(3) Les Latins les nommaient douteux.
Incertis si mensibus, etc.
a dit le chantre des Georgiques.
(4) Bon manteau bien doublé, bonne étoffe bien forte, etc. Il y a donc un art de parler noblement des choses les plus com munes : peut-être même ce talent est-il plus rare que celui de soutenir par un style relevé des choses qui le sont par elles-mêmes. On n'oserait prononcer dans lequel des deux le poète excelle da vantage.
(5) L'ébattement. Vieux mot; passe-temps. On dit encore prendre ses ébats ; divertissement.
(6) Se gorge de vapeurs, s'enfle comme un ballon, etc. Comme l'Hercule de la fable, le génie humain a son terme, au-delà duquel la faiblesse de ses essais ne fait plus qu'attester un courage inutile et l'impuissance de ses efforts. La Fontaine ne s'épuise jamais : on dirait qu'il rajeunit à chaque fable. Comparez au Borée de celle-ci l'Aquilon qui déracine l'arbre de Jupiter, dans le Chêne et le Roseau (L. I. fab. 22) : là comme ici, vous voyez dans la lutte des vents l'art des gradations ménagé avec une parfaite intelligence, la pompe des images, une chaleur , une rapidité d'expressions qui vous entraîne, une harmonie qui étonne ; mais ce sont d'autres tours, d'autres termes ; c'est un autre tableau : la peinture elle-même serait moins vive et moins parlante. Ce vers entr'autres :
Siffle , souffle, tempête et brise en son passage ;
ce vers, dis-je, serait perdu dans un long poème d'ailleurs mé diocre , qu'il demanderait grâce pour son auteur. Je n'en connois point où l'harmonie imitative soit portée plus loin.
(7) Fait un vacarme. Quoique forte, l'expression ne doit pas cesser d'être familière, parce qu'une plaisanterie ne se raconte pas comme un épisode dramatique. On a donné à ce mot vacarme une étymologie ingénieuse: Bacchi Carmen, chant d'orgie bachique. (Le Duchat. Notes sur Babel. T. III. p. 129.)
(8) Maint toit qui n'en peut mais. Dans sa fable du Lion et du Moucheron (Liv. XI fabl. 9) : bat l'air qui n'en peut mais.
(9) Le tout au sujet d'un manteau. Cela n'en valoit pas la peine ; non sans doute : mais croit-on bien aussi que tous les grands événement tiennent à d'aussi petites causes, et sur-tout à d' aussi étranges moteurs?
(10) Sous son balandras ou balandran. Large manteau de voyage. Boileau : le sieur de Provins avoit changé son balandran en manteau court. ( Disc, sur la satyre. )
(11) Plus fait douceur que violence. Vrai style de proverbe.
Plutarque fait une singulière application de cet apologue. Après l'avoir raconté : « II en est, dit-il, de même de la plupart des femmes ; si leurs maris veulent les forcer à quitter les objets de leur luxe, elles s'irritent et se roidissent contre l'autorité : em ploient-ils la voie de la douceur et de la persuasion ; elles se sou mettent sans résistance et sans murmure. »

 

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