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| Les 12 livres de Jean de la Fontaine : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12 |
Deux Coqs vivaient en paix : une Poule survint,
Et voilà la guerre allumée.
Amour, tu perdis Troie ; et c'est de toi que vint
Cette querelle envenimée,
Où du sang des Dieux même on vit le Xanthe teint.
Longtemps entre nos Coqs le combat se maintint :
Le bruit s'en répandit par tout le voisinage.
La gent qui porte crête au spectacle accourut.
Plus d'une Hélène au beau plumage
Fut le prix du vainqueur ; le vaincu disparut.
Il alla se cacher au fond de sa retraite,
Pleura sa gloire et ses amours,
Ses amours qu'un rival tout fier de sa défaite
Possédait à ses yeux. Il voyait tous les jours
Cet objet rallumer sa haine et son courage.
Il aiguisait son bec, battait l'air et ses flancs,
Et s'exerçant contre les vents
S'armait d'une jalouse rage.
Il n'en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits
S'alla percher, et chanter sa victoire.
Un Vautour entendit sa voix :
Adieu les amours et la gloire.
Tout cet orgueil périt sous l'ongle du Vautour.
Enfin par un fatal retour
Son rival autour de la Poule
S'en revint faire le coquet :
Je laisse à penser quel caquet,
Car il eut des femmes en foule.
La Fortune se plaît à faire de ces coups ;
Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.
Défions-nous du sort, et prenons garde à nous
Après le gain d'une bataille.
V. 2 Et voilà la guerre allumée.
Amour, tu perdis Troie; ...
Quelle rapidité ! quel mouvement ! quel rapprochement heureux des petites choses et des grands objets ! c'est un des charmes du style de La Fontaine.
V. 5. Où du sang des dieux même on vit le Xante teint.
Ce beau vers est un peu gâté par la dureté des deux dernières syllabes Xanthe teint.
Rien de plus naturel que cette expression, après avoir parlé de la guerre de Troie.
V. 13. Ses amours , qu'un rival, etc. . . .
Quel doux regret, quel sentiment dans cette répétition ! Le reste du tableau est de la plus grande force et figurerait dans une-ode.
V. 23. Tout cet orgueil péril, etc. ...
Ce vers est très-beau, mais il fallait s'arrêter là. La plaisanterie sur le caquet des femmes est usée et peu digne de La Fontaine ; d'ailleurs ce caquet des poules n'avait rien de nouveau pour le coq.
(1) Deux Coqs vivoient en paix, etc. Ce début a été ainsi copié plutôt qu'imité par St. Evremont, dans sa fable des Poules de Lesbos :
Deux Poules vivoient en paix,
L'une amante, l'autre aimée:
Ce qu'on n'eût deviné jamais,
Autre Poule survient, la guerre est allumée,
( oeuv. div. T. V. p. 283. )
(2) Amour , tu perdis Troye! etc. Un des secrets de la poésie, pour agrandir les sujets qu'elle traite , est de les comparer a d'autres plus relevés. L'intérêt que nous donnons à ces sortes de rapproebemens sera en proportion de la surprise qui l'excite, ou de la sensibilité qui le provoque : il est au comble , lorsque le poète a su mettre en œuvre ce double ressort. Ces divers caractères se retrouvent ici. Que l'Amour mette aux prises deux Oiseaux ; cette idée n'a rien que de vulgaire : qu'y a -t - il à cela d'étonnant? ne sait-on pas que l'Amour a plus d'une fois porté les feux de la guerre au sein des plus vastes empires ? Et pour enciter un exemple à jamais mémorable, la ruine de Troye, et cette querelle envenimée où le sang des Dieux mêlé à celui des mortels, alla grossir les fleuves de l'Asie, n'ont-elles pas eu leur source dans les coupables amours de Paris et d'Hélène ? Voyez quelle immense carrière le génie du poète a parcourue ! Il ne s'agit plus d'une simple lutte entre deux Oiseaux : ce sont Achille et Hector ; ce sont deux puissantes armées en présence; ce sont les Grecs et les Troyens, et l'Olympe qui s'en partagé avec eux. Querelle envenimée est la traduction njdelle du mot plein d'énergie qui ouvre l'Iliade. Où du sang des Dieux même. Venus blésssée par Diomede. Il est vrai qu'Homère ne mêle point le sang de cette Déesse aux eaux du Xanthe. Ce sang, à proprement parler, n'en étoit pas: " ce n'est qu'une substance fluide, plus pure, en quelque sorte immatérielle," La Fontaine use ici du privilège de la poésie naturellement hyperbolique.
(3) Plus d'une Hélène au beau plumage. Le rapprochemment se suit d'une manière aussi juste que gracieuse. On a toujours sous les yeux un grand spectacle dont le reflet absorbe le tableau qui est à l'opposite; mais sans le faire disparoître. M. l'abbé Âubcrt a profité de celte image dans sa fable intitulée les Coqs. L. III. f. 4.)
(4) Pleura sa gloire et ses amours, etc. On se rappelle le combat des Taureaux dans les Georgiques ;
Multa gemens ignominiam plagasque superbi
Victoria, tùm quos amisit inultus amores, etc.
(Georg. Liv. III. vers 226.)
Citons le morceau tout entier dans la traduction de M, l'abbé Delisle :
Souvent même troublant l'empire des troupeaux,
Une Hélène au combat entraîne deux rivaux:
Tranquille, elle s'égare en un gras pâturage.
Ses superbes amans s'élancent pleins de rage. ...
Entr'eux point de traité : dans de lointains, déserts
Le vaincu désolé va cacher ses revers ,
Va pleurer d'un rival la victoire insolente,
La perte de sa gloire, et sur-tout d'une amante....
Mais l'Amour le poursuit jusqu'en ces lieux sauvages.
Là, dormant sur des rocs, nourri d'amers feuillages.
furieux, il s'exerce à venger ses affronts:
De ses dards tortueux il attaque des troncs;
Son front combat les vents, son pied frappe la plaine,
Et sous ses bonds fougueux il fait voler l'arène.
On voit que le traducteur est à La Fontaine, ce que lui-même est à Virgile.
(5) Tout cet orgueil périt sous l'ongle du Vautour, L'élan du poète s'est soutenu jusques-là. Il eût dû s'arrêter après ce vers. Tout le reste me semble peu digne de La Fontaine.
Portrait biographique de Jean de La Fontaine . Sa jeunesse. |
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