Le vieux Chat et la jeune Souris.  
A

Monseigneur le Duc de Bourgogne qui avait demandé à M. de la Fontaine
une fable qui fût nommée le Chat et la Souris.


Pour plaire au jeune Prince à qui la Renommée
Destine un Temple en mes Ecrits,
Comment composerai-je une Fable nommée
Le Chat et la Souris ?
Dois-je représenter dans ces Vers une belle
Qui, douce en apparence, et toutefois cruelle,
Va se jouant des coeurs que ses charmes ont pris
Comme le Chat et la Souris ?
Prendrai-je pour sujet les jeux de la Fortune ?
Rien ne lui convient mieux, et c'est chose commune
Que de lui voir traiter ceux qu'on croit ses amis
Comme le Chat fait la Souris,
Introduirai-je un Roi qu'entre ses favoris
Elle respecte seul, Roi qui fixe sa roue,
Qui n'est point empêché d'un monde d'Ennemis,
Et qui des plus puissants, quand il lui plaît, se joue
Comme le Chat de la Souris ?
Mais insensiblement, dans le tour que j'ai pris,
Mon dessein se rencontre ; et si je ne m'abuse,
Je pourrais tout gâter par de plus longs récits.
Le jeune Prince alors se jouerait de ma Muse
Comme le Chat de la Souris.
Le vieux Chat et la jeune Souris
Une jeune Souris de peu d'expérience
Crut fléchir un vieux Chat, implorant sa clémence,
Et payant de raisons le Raminagrobis :
Laissez-moi vivre : une Souris
De ma taille et de ma dépense
Est-elle à charge en ce logis ?
Affamerais-je, à votre avis,
L'Hôte et l'Hôtesse, et tout leur monde ?
D'un grain de blé je me nourris ;
Une noix me rend toute ronde.
A présent je suis maigre ; attendez quelque temps.
Réservez ce repas à messieurs vos Enfants.
Ainsi parlait au Chat la Souris attrapée.
L'autre lui dit : Tu t'es trompée.
Est-ce à moi que l'on tient de semblables discours ?
Tu gagnerais autant de parler à des sourds.
Chat, et vieux, pardonner ? cela n'arrive guères.
Selon ces lois, descends là-bas,
Meurs, et va-t'en, tout de ce pas,
Haranguer les soeurs Filandières.
Mes Enfants trouveront assez d'autres repas.
Il tint parole ; Et pour ma Fable
Voici le sens moral qui peut y convenir :
La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir ;
La vieillesse est impitoyable.

  • analyses : Chamfort 1796
  • MSN. Guillon 1803.
  • Livre : XIIème.
A présent je suis maigre, etc. . . .
Ceci rentre dans la moralité de carpillon fretin et du chien maigre.
Chat et vieux, pardonner ! . . .
Cela est plaisant : mais il ne fallait pas revenir sur cette idée à la lin de la faille. Cette maxime, que la vieillesse est impitoyable , n'est pas appliquée ici avec assez de justesse. Si le chat ne pardonne pas à la souris, ce n'est pas en qualité de vieux, c'est en qualité de chat. De plus , ces vérités qui ont besoin d'explication, de restriction, ne doivent-elles pas être réservées pour un âge plus avancé que celui du duc de Bourgogne ? Pourquoi mettre dans l'esprit d'un enfant que son grand-père, et peut-être son père, sont impitoyables. Je dis son père , car les enfans trouvent tout le monde vieux. Si Louis XIV lut cette fable , dut-il être bien aise que son petit-fils le crût homme dur et impitoyable ?
1) voici le sens moral, etc. On lit dans la Satyre Ménippée :
«Vous lui mistes une folle et indiscrette ambition en la tête pour faire de lui comme le Chat fait la Souris, c'est-à-dire, après vous en être joué, de la manger ». (Harangue de M. d'Aubray aux Etats-Généraux sous la Ligue, T. 1. p. 126. ) De tous les rapports à établir entre le sujet de cet apologue et la moralité, celui-ci est le plus vague et le plus froid. Je ne sais pourquoi tout sujet de commande rétrécit le génie : pour avoir droit à nos suffrages, son éssor doit être libre et indépendant. Nulle part l'adoption ne valut la nature.
2) La vieillesse est impitoyable. Comment le poète a-t-il pu oublier sa fable, du Vieillard et des trois Jeunes Hommes ?

Commentaires et analyses des fables : Chamfort et Mns. Guillon -
Illustrées par J.J. Granville.
A lire "les origines des fables de La Fontaine par : A. C. M. Rober ."




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