Un vieillard prêt d'aller où la mort l'appelait:
"Mes chers enfants, dit-il (à ses fils il parlait),
Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble;
Je vous expliquerai le noeud qui les assemble."
L'aîné les ayant pris et fait tous ses efforts,
Les rendit, en disant:" Je le donne au plus fort."
Un second lui succède et se met en posture,
Mais en vain. Un cadet tente aussi l'aventure.
Tous perdirent leur temps; le faisceau résista:
De ces dards joints ensemble un seul ne s'éclata.
" Faibles gens! dit le père, il faut que je vous montre
Ce que ma force peut en semblable rencontre."
On crut qu'il se moquait; on sourit, mais à tort:
Il sépare les dards, et les rompt sans effort.
" Vous voyez, reprit-il, l'effet de la concorde:
Soyez joints, mes enfants, que l'amour vous accorde."
Tant que dura son mal, il n'eut autre discours.
Enfin, se sentant prêt de terminer ses jours:
" Mes chers enfants, dit-il, je vais où sont nos pères;
Adieu: promettez-moi de vivre comme frères;
Que j'obtienne de vous cette grâce en mourant."
Chacun de ses trois fils l'en assure en pleurant.
Il prend à tous les mains; il meurt; et les trois frères
Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d'affaires.
Un créancier saisit, un voisin fait procès:
D'abord notre trio s'en tire avec succès.
Leur amitié fut courte autant qu'elle était rare.
Le sang les avait joints, l'intérêt les sépare:
L'ambition, l'envie, avec les consultants,
Dans la succession entrent en même temps.
On en vient au partage, on conteste, on chicane:
Le juge sur cent points tour à tour les condamne.
Créanciers et voisins reviennent aussitôt,
Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut.
Les frères désunis sont tous d'avis contraire:
L'un veut s'accommoder, l'autre n'en veut rien faire.
Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard
Profiter de ces dards unis et pris à part.
- Analyses : Chamfort 1796
- MSN. Guillon 1803.
- Livre : IVème.
V. 4- C'est peindre nos mœurs, etc.
Voilà le grand mérite des fables de La Fontaine, et personne ne l'avait eu avant lui.
Il était inutile d'ajouter et non pas par envie ; le désir de surpasser un auteur mort il y a deux mille quatre cents ans , ne peut s'appeler envie. C'est une noble émulation qui ne peut être suspecte. Celui même de surpasser un auteur vivant, ne prend le nom d'envie que lorsque ce sentiment nous rend injuste envers un rival.
V .dernier. profiter de ces dards unis et pris à part.
La consonnance de ce mot dards, placé à l'hémistiche avec la rime à part, offense l'oreille.
(1) A moins que d'être unie. On pourroit demander : unie à quoi? Mais le sens de cet adage est si clair, qu'il est, comme le style des proverbes, dispensé d'être exact, pourvu qu'on l'entende.(2) L'Esclave de Phrygie. Esope, que l'on suppose né à Amo rium, bourg de Phrygie, et esclave d'un nommé Xanthus. ( V. le roman de sa vie, traduit du grec de Planudes par La Fontaine. )
(3) Si j'ajoute du mien à son invention ,
C 'est pour peindre nos mœurs , et non pas par envie :
Je suis trop au-dessous de cette ambition, etc. La Fontaine paroît avoir eu présens à la mémoire ces vers de Phèdre :
Si Phrix AEsopus potuit ....
Illius post semitâ feci viam.
Neque enim notare singulos mens est mihi,
Verùm ipsam vitam et mores hominum ostendere :
Neque baec invidia, verùm est semulatio.
(Epilog.Liv. II. et Prolog. Lib. III.)
(4) Ou plutôt à l'histoire, etc. « Scilure, roi des Scythes , avoit quatre-vingts enfans. Lorsqu'il fut sur le point de mourir, il se fit apporter un faisceau de verges, et ordonna à ses fils de le rompre , ainsi lié. Ils le tentèrent tous inutilement. Alors le père prenant les verges l'une après l'autre, les rompit toutes avec la plus grande facilité. Il leur insinuoit par-là, que leur union les rendroit invincibles, et qne la division, en les affoiblissajnt, cause roi t infailliblement leur perte. ( Plutarque, traité de la Démangeaison de parler , trad. de Ricard, T. VI. p. 427.)
(5) Un seul ne s'éclata. Il eût été miens de dire : n'éclata; mais le premier n'est pas sans exemple. ( V. le Dictionnaire de l'Académie française. )
(6) Avec les Consultans. Les consultations des gens d'affaire, brouillons, pour la plupart, par travers d'esprit, par ignorance ou par cupidité.
Le Berger et la Mer
La Mouche et la Fourmi
Le Jardinier et son Seigneur
L'Ane et le petit Chien
Le Combat des Rats et des Belettes
Le Singe et le Dauphin
L'Homme et l'Idole de bois
Le Geai paré des plumes du Paon
Le Chameau et les Bâtons flottants
La Grenouille et le Rat
Tribut envoyé par les animaux à Alexandre
Le Cheval s'étant voulu venger du Cerf
Le Renard et le Buste
Le Loup, la Chèvre et le Chevreau
Le Loup, la Mère et l'Enfant
Parole de Socrate
Le Vieillard et ses Enfants
L'Oracle et l'Impie
L'Avare qui a perdu son trésor
L'Oeil du Maître
L'Alouette et ses petits avec le Maître d'un Champs
Commentaires et analyses des fables : Chamfort et Mns. Guillon -
Illustrées par J.J. Granville.
A lire "les origines des fables de La Fontaine par : A. C. M. Rober ."
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Qui ne me soit souverain bien, -
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