Analyses des fables .  

Je ne connais dans tout le recueil de La Fontaine que cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile ; par Jean-Jacques Rousseau.
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La Fontaine a mis a la fin de sa XVe fable, intitulée : La Mort et le Malheureux, une note qui confirme ce fait, sans que Despréaux y soit nommé
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Qu'on cherche ailleurs des débuts plus simples, plus vifs, plus nets, plus riches, d'un tour plus piquants.
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Proverbes.
 " Il n'y a si petit buisson qui ne porte son ombre."
Il n'y a si petite chose qui ne puisse, dans l'occasion, avoir son importance, son mérite, ou même son danger. Les anciens disaient dans le même sens, et à peu près dans les mêmes termes, qu'un cheveu même peut faire ombre ; ils disaient encore : Qu'une fourmi elle-même a sa colère. Nous avons nous-mêmes un autre proverbe familier qui exprime la même idée : Petit homme abat grand chêne. Je citerai enfin, comme développement complet de la même pensée, l'aphorisme suivant, qui n'est pas à négliger : Se persuader qu'un petit ennemi ne peut nous nuire, c'est croire qu'une étincelle ne suffit pas pour allumer un incendie.
G. Duplessis - 1851.
 

 

 

 
Jean de La Fontaine

 Fables - Livre 11

Livre onzième .

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Le Vieillard et les trois jeunes Hommes


Un octogénaire plantait.
Passe encor de bâtir ; mais planter à cet âge !
Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage ;
Assurément il radotait.
Car, au nom des Dieux, je vous prie,
Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?
Autant qu'un Patriarche il vous faudrait vieillir.
A quoi bon charger votre vie
Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous ?
Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées :
Quittez le long espoir et les vastes pensées ;
Tout cela ne convient qu'à nous.
- Il ne convient pas à vous-mêmes,
Repartit le Vieillard. Tout établissement
Vient tard et dure peu. La main des Parques blêmes
De vos jours et des miens se joue également.
Nos termes sont pareils par leur courte durée.
Qui de nous des clartés de la voûte azurée
Doit jouir le dernier ? Est-il aucun moment
Qui vous puisse assurer d'un second seulement ?
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :
Eh bien défendez-vous au Sage
De se donner des soins pour le plaisir d'autrui ?
Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui :
J'en puis jouir demain, et quelques jours encore ;
Je puis enfin compter l'Aurore
Plus d'une fois sur vos tombeaux.
Le Vieillard eut raison ; l'un des trois jouvenceaux
Se noya dès le port allant à l'Amérique ;
L'autre, afin de monter aux grandes dignités,
Dans les emplois de Mars servant la République,
Par un coup imprévu vit ses jours emportés.
Le troisième tomba d'un arbre
Que lui-même il voulut enter ;
Et pleurés du Vieillard, il grava sur leur marbre
Ce que je viens de raconter.


Notes sur la fable.

Lire l'analyse de cette fable faite par l'Abbé Batteux.

                       Un octogénaire plantait.
           Passe encor de bâtir, mais planter à cet âge,
         Disaient tois jouvenceaux, enfants du voisinage,
                      Assurément il radottait.

   " Qu'on cherche ailleurs des débuts plus simples, plus vifs, plus nets, plus riches, d'un tour plus piquants. "   suite ici...

 

Commentaires et analyses des fables de Jean La Fontaine par Chamfort . 1796.

Cette fable n'a pas la perfection qu'on admire dans plusieurs autres, si on la considère comme apologue. On peut dire même que ce n'en est pas un, puisqu'un apologue doit offrir une action passée entre des animaux, qui rappelle aux hommes l'idée d'une vérité morale, revêtue du voile de l'allégorie. Ici la vérité se montre sans voile : c'est là chose même et non pas une narration allégorique. Mais si on considère cette fable simplement comme une pièce de vers, elle est charmante et aussi parfaite pour l'exécution, qu'aucun autre ouvrage sorti des mains de La Fontaine. Examinons-la en détail.

V. .3. Passe encor de bâtir; mais planter a cet Age ! Ce vers est devenu proverbe; et on le le souvent à l'occasion de ceux qui se sont mis dans le même cas. Le discours des jeunes gens est assez raisonnable, mais il y a un mot qui ne convient qu'à des étourdis, c'est celui du vers 4 :
Assurément il radotait.
On verra pourquoi La Fontaine leur prête ce propos assez, impertinent.
V. 11. Quittez le long espoir et les vastes pensées. Quelle force de sens et quelle précision!
V. 12. Tout cela ne convient qu'à nous. Mot important. Voilà le sentiment qui les fait parler. La réponse du vieillard est admirable et cause une sorte de surprise. Le lecteur trouvait, comme ces jeunes gens, que ce vieillard est assez peu sensé. Le premier mot de sa réplique annonce un sage:
V. 13. Il ne'convient pas a vous-mêmes, . .
Cinq ou six vers après, on voit que c'est un sage très-agréable.
V. 21. Mes arrière-neveux me devront cet ombrage:
Hé bien, défendez-vous au sage
De se donner des soins pour le plaisir d'autrui?
La jouissance des autres est la sienne.
V. 24.. Cela même est un fruit que je goûte aujourdhui : Quel mélange de sentiment et de véritable philosophie!
V.26. Je puis enfin compter l'aurore
Plus d'une fois sur vos tombeaux
.
A la vérité, ce mot est un peu dur ; mais il l'est beaucoup moins que le propos de ces jeunes gens: Assurément il radotait. J'avoue que je voudrais que le vieillard eût encore eté plus doux et plus aimable , qu'il eut dit avec encore plus de bonté:
Et même avee regret je puis compter l'aurore ,
Plus d'une fois sur vos tombeaux.
Vient ensuite le récit tres-rapide de la mort des trois jeunes gens; mais ce qui est parfait, ce qui ajoute à l'intéret qu'on prend à ce vieillard et à la force de la leçon , ce sont les deux derniers vers:
Et pleurés du vieillard , il grava sur leur marbre
Ce que je viens de raconter.
Il les pleure, il s'occupe du soin d'honorer leur mémoire, il leur élève un cénotaphe: ce qui suppose un intérét tendre, car enfin leurs corps étaient dispersés. Et La Fontaine! voyez comme il s'efface , comme il est oublié comme il a disparu ! Il n'est pour rien dans tout ceci. II n'est point l'auteur de cette fable ; l'honneur ne lui en est pas dû; il n'a fait que la copier d'après le marbre sur lequel le vieillard l'avait gravée. On dirait que La Fontaine, déjà vieux et attendri par le rapport qu'il a lui-même avec le vieillard de sa fable , se plaise à le rendre intéressant , et à lui prêter le charme de la douce philosophie , et des sentimens affectueux avec lesquels lui-même se consolait de sa propre vieillesse.

Commentaires et observations diverses de MNS Guillon   sur les fables de La Fontaine... - 1803.

(1) Un octogénaire, etc. M. l'abbé Batteux a fait sur cette fable un commentaire dont nous conservons ici les traits principaux. Qu'on cherche ailleurs, dit l'estimable Académicien, des débuts plus simples , plus nets, plus riches, d'un ton plus piquant :
Passe encor de bâtir; mais planter a cet âge !
Vers devenu proverbe.
(2) Disaient trois jouvenceaux. Dans Abstemius , il n'y en a qu'un. On sent combien trois jeunes gens, au lieu d'un seul, opposes au vieillard, qui leur survit à tous, multiplient l'intérêt. Assurément il radotait ; Ici l'étourderie, l'impertinence de ce propos feront bien mieux ressortir la réponse du vieillard.
(3) Au nom des Dieux, etc. Affectueux. Je vous prie est familier. Labeur, très poétique : qu'on mette travail à la place. Patriarche : tout cela est d'une familiarité qui sent son protecteur.
(4) A quoi bon charger votre vie, etc. Comme si à cet âge, la vie n'était point déjà un fardeau assez pesant, sans la charger encore !
(5) Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées. Le caractère de jeune homme est peint dans ce discours. Le fonds en est désobligeant ; le conseil est un reproche amer ; ils le jugent d'après eux mêmes.
(6) Quittez le long espoir et les vastes pensées. Votre vie doit être si courte! —Admirez l'harmonie iniitative de ce vers; en même temps quelle force de pensées et quelle précision ! Tout cela ne convient qu'à nous-, tient de l'orgueil du Chine dans la fable de ce nom.
(7) Il ne convient pas à vous-mêmes. Le vrai ton de la nature ; simple , mais avec autorité, sans pedantisme : comment se fâcheraient-ilsfâcheraient - ils d'une expression qu eux - mêmes viennent de prononcer ?
(8) Tout établissement, elc. Cette maxime très-belle, très-importante, est placée, on ne peut mieux, dans la bouche d'un vieillard d'une expérience consommée.
(9) La main des Parques blêmes. C'est le pallida mors d'Horace. Le poète a imité le reste de la pensée de l'auteur latin; mais en la rajeunissant par un tonr nouveau.
(10) Est-il aucun moment, etc. Raisonnement plein de philosophie. On voit avec truelle force il est rendu, et quel est l'effet du mot seulement, placé au bout du rers. C'est une pensée de Sénèque le tragique dans son Thyeste.
(11) Mes arrière-neveux, etc. Il n'est rien de plus noble que ce sentiment, Si nos pères n'avaient travaillé que pour eux, de quoi jouirions-nons?
(12) Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui. Quel mélange de sentiment et de véritable philosophie! (Champfort.) Le poète Racan met au nombre des plaisirs restes au vieillard , celui de voir avec lui Vieillir les bois qu'il a plantés. Et quand il ne les verrait point vieillir, il y a quelque douceur à les planter pour ses petits enfans, pour la seule postérité. Serit arbores quat alteri saecuto prosint. Cette noble jouissance a été bien sentie par l'auteur de ces vers :
Des biens près d'échapper ont-ils quelques appas?
Mes enfans après moi n'en jouiront-ils pas ?
(Berenger, Fable du Villageois philosophe dans Fabl. franç. L. III. f. 7. )
(13) Je puis enfin compter l'Aurore. Ce tour poétique donne un air gracieux a une pensée très-triste par elle-même ; le sentiment qu'il exprime est d'ailleurs conforme au caractère de cet âge ; il n'est pas un vieillard, quelque avancé qu'on le suppose , dit Cicéron , qui ne se flatte de l'espérance de vivre encore une année.
(14) Et pleurés du vieillard, il grava sur leur tombe. Le caractère du vieillard se soutient jusqu'au bout. Son langage respirait l'indulgence et la bonté; ses actions ne le démentent pas. Il recueille les restes dispersés des infortunés jeuues gens. Quoiqu'ils eussent parlé avec peu de respect ; il a tout pardonné à la vivacité de lenr âge ; il gémit de les voir sitôt moissonnés. Il leur élève un monument funèbre; il grave de sa main l'inscription du monument; il les pleure! La Fontaine touchait à la vieillesse quand il composa ce bel apologue. Ou dirait qu'il a voulu se peindre lui-même. Il n'y a rien de médiocre dans cette pièce. La pureté du style est égale a l'intérêt de l'action, à la gravite du sujet. Un critique sévère relèvera sans doute le défaut de correspondance grammaticale dans le nominatif du verbe, grava sur leur tombe avec le pluriel pleurés du vieillard: l'observation ne serait pas sans justesse ; mais peut-être que la poésie de La Fontaine serait moins admirable, si elle etait plus travaillée; et cette molle négligence a dit M. Freron, décelé le grand maître et l'écrivain original.







 

 

 



 

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