Le Singe et le Chat.
Bertrand avec Raton, l'un Singe et l'autre Chat,
Commensaux d'un logis, avaient un commun Maître.
D'animaux malfaisants c'était un très bon plat ;
Ils n'y craignaient tous deux aucun, quel qu'il pût être.
Trouvait-on quelque chose au logis de gâté,
L'on ne s'en prenait point aux gens du voisinage.
Bertrand dérobait tout ; Raton de son côté
Etait moins attentif aux souris qu'au fromage.
Un jour au coin du feu nos deux maîtres fripons
Regardaient rôtir des marrons.
Les escroquer était une très bonne affaire :
Nos galands y voyaient double profit à faire,
Leur bien premièrement, et puis le mal d'autrui.
Bertrand dit à Raton : Frère, il faut aujourd'hui
Que tu fasses un coup de maître.
Tire-moi ces marrons. Si Dieu m'avait fait naître
Propre à tirer marrons du feu,
Certes marrons verraient beau jeu.
Aussitôt fait que dit : Raton avec sa patte,
D'une manière délicate,
Ecarte un peu la cendre, et retire les doigts,
Puis les reporte à plusieurs fois ;
Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque.
Et cependant Bertrand les croque.
Une servante vient : adieu mes gens. Raton
N'était pas content, ce dit-on.
Aussi ne le sont pas la plupart de ces Princes
Qui, flattés d'un pareil emploi,
Vont s'échauder en des Provinces
Pour le profit de quelque Roi.
Commentaires et analyses des fables de Jean La Fontaine par Chamfort . 1796.
Voici enfin un Apologue digne de La Fontaine. Les deux animaux qui sont les acteurs de la pièce , y sont peints dans leur vrai caractère. Le lecteur est comme présent à la scène. La peinture du chat tirant les marons du feu , est digne de Téniers. il y a, dans la pièce, plusieurs vers que tout le monde a retenus , tels que celui-ci :
V. 3. D'animaux malfaisans c'était un très-bon plat.
V. 12. Nos galans y voyaient double profit à faire ,
Leur bien premièrement et puis le mal d'autrui,
Madame de Sévigné fut extrêmement frappée de cet Apologue, quand La Fontaine le lui montra, et disait à madame de Grignan : Pourquoi n'écrit-il pas toujours de ce style ?
Je trouve cependant que la moralité de la fable manque de justesse. Il me semble que les princes qui servent im grand souverain dans ses guerres , sont rarement dans le cas de Raton. Si ce sont des princes dont le secours soit important, ils sont dédommagés par des subsides souvent très-forts. Si ce sont de petits princes , alors ils servent dans un grade militaire considérable , ont de grosses pensions , de grandes places, etc.. Enfin , cette fable me paraît s'appliquer beaucoup mieux à cette espèce très-nombreuse d'hommes timides et prudens , ou quelquefois de fripons déliés qui se servent d'un homme moins habile , dans des affaires épineuses dont-ils lui laissent tout le péril, et dont eux-mêmes doivent seuls recueillir tout le fruit. Ce n'est même qu'en ce dernier sens, que le public applique ordinairement cette fable.
Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine... - 1803.
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