Je ne connais dans tout le recueil de La Fontaine que cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile ; par Jean-Jacques Rousseau. ...lire la suite. La Fontaine a mis a la fin de sa
XVe
fable, intitulée : La Mort et le
Malheureux, une note qui
confirme ce fait, sans que
Despréaux
y soit nommé
...lire la suite. Qu'on cherche ailleurs des débuts plus simples, plus vifs, plus nets, plus riches, d'un tour plus piquants. ...lire la suite.
Proverbes.
" Il n'y a si petit buisson qui ne porte son ombre." Il n'y a si petite chose qui ne puisse, dans l'occasion, avoir son importance, son mérite, ou même son danger. Les anciens disaient dans le même sens, et à peu près dans les mêmes termes, qu'un cheveu même peut faire ombre ; ils disaient encore :
Qu'une fourmi elle-même a sa colère. Nous avons nous-mêmes un autre proverbe familier qui exprime la même idée :
Petit homme abat grand chêne.
Je citerai enfin, comme développement complet de la même pensée, l'aphorisme suivant, qui n'est pas à négliger : Se persuader qu'un petit ennemi ne peut nous nuire,
c'est croire qu'une étincelle ne suffit pas pour
allumer un incendie.
Un Philosophe austère, et né dans la Scythie,
Se proposant de suivre une plus douce vie,
Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux
Un sage assez semblable au vieillard de Virgile,
Homme égalant les Rois, homme approchant des Dieux,
Et, comme ces derniers satisfait et tranquille.
Son bonheur consistait aux beautés d'un Jardin.
Le Scythe l'y trouva, qui la serpe à la main,
De ses arbres à fruit retranchait l'inutile,
Ebranchait, émondait, ôtait ceci, cela,
Corrigeant partout la Nature,
Excessive à payer ses soins avec usure.
Le Scythe alors lui demanda :
Pourquoi cette ruine. Etait-il d'homme sage
De mutiler ainsi ces pauvres habitants ?
Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage ;
Laissez agir la faux du temps :
Ils iront aussi tôt border le noir rivage.
- J'ôte le superflu, dit l'autre, et l'abattant,
Le reste en profite d'autant.
Le Scythe, retourné dans sa triste demeure,
Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure ;
Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis
Un universel abatis.
Il ôte de chez lui les branches les plus belles,
Il tronque son Verger contre toute raison,
Sans observer temps ni saison,
Lunes ni vieilles ni nouvelles.
Tout languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien
Un indiscret Stoïcien :
Celui-ci retranche de l'âme
Désirs et passions, le bon et le mauvais,
Jusqu'aux plus innocents souhaits.
Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.
Ils ôtent à nos coeurs le principal ressort ;
Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.
Commentaires et analyses des fables de Jean La Fontaine par Chamfort . 1796.
V. 1. Un philosophe austère ....
Après une mauvaise petite pièce, en voici une excellente. Ce n'est point à la vérité un Apologue , mais une fort bonne leçon de morale, et plusieurs vers sont admirables ; tels sont ceux-ci :
V. 4. Un sage assez semblable au vieillard de Virgile,
Homme égalant les rois, homme approchant des dieux,
Et, comme ces derniers, satisfait et tranquille. Tel est encore le dernier :
Ils font cesser de vivre ayant que l'on soit mort.
Mais ce qui est au-dessus de tout, c'est ce trait de poésie vive et animée , qui suppose que des arbres coupés et, pour ainsi dire , mis à mort, vont revivre sur les bords du Styx.
V. 17. Laissez agir la faux du temps : Ils iront assez tôt border le noir rivage.
Nul poète n'est plus hardi que La Fontaine ; mais ses hardiesses sont si naturelles, que très- souvent on ne s'en aperçoit pas, ou du moins on ne voit pas à quel point ce sont des hardiesses. C'est ce qu'on peut dire aussi de Racine.
Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine... - 1803.
La fable d'Aulu-Gelle jouissait d'une grande célébrité : on l'a voit plus d'une fois opposée aux sophismes des Stoïciens, au sujet
des passions, et aux paradoxes de Sénèque , eu faveur de leur
doctrine (*), avant que La Fontaine ne la mit en vers. Les yeux
s'arrêtent encore avec plaisir sur le modèle, même après l'excellente
copie que noire poète en a donnée.
1) Scythie. Les anciens comprenoient sous ce nom général les
pays d'Europe et d'Asie situés vers le septentrion. Les relations
qu'ils nous ont laissées des mœurs et du caractères Scythes , sont
très-opposées entre elles; et il est permis d'y voir, selon les temps,
les lieux et les écrivains , ou les plus humains , ou les plus barbares
de tous les peuples.
2) Un Sage assez semblable au vieillard de Virgile Un homme , etc.
Aux lieux où le Galèze en des plaines fécondes ,
Parmi les blonds épis roule ses noires ondes ,
J'ai vu, je m'en souviens , un vieillard fortuné,
Possesseur d'un terrein long-temps abandonné , etc.
Voyez dans l'ouvrage même (Trad. des Géorg. Liv. IV.), le reste
de ce morceau, où le traducteur se montre harmonieux et pur
comme sou original. La Foutaine vaut mieux encore.
3) Consistait aux beautés. Expression peu exacte , mais qui ne
déplait pas , comme sur certaines physionomies il y a des traits
irréguliers que l'on aime, sans trop savoir pourquoi.
4) Etoit-il d'homme sage, pour Etoit-ce le propre d'un homme
sage ? Les vers suivans sont au-dessus de tout éloge.
5} De mutiler ainsi ces pauvres habitants, La cruauté qui mutile
joint l'opprobre à la douleur. Pauvres habitants. L'habitant
a des droits, le pauvre, des titres sacrés; tout est violé par ces barbares mutilations. Quittez - moi votre serpe, instrument de dommage. Style rapide ; image vive et énergique.
6) Laissez agir la faulx du temps ,
ils iront assez tôt border le noir rivage. Voilà sur-tout ce
qui est admirable. Quelle noblesse dans cette figure des arbres que
l'on voit descendre aux Enfers, comme les hommes, pour aller en
border le noir rivage ! Elle appartient à Ezéchiel, hommeà si juste titre l'Eschyle des Hébreux. Voici les vers du prophète :« Omnes arbores morti debentur , inferis destinae, m turba
hominum descendentium in foveam ituae». (Ch. 3l.)
7) Lunes ni vieilles ni nouvelles, Virgile a dit dans ses Géorgiques :
La Lune apprend aussi dans son cours inégal,
Quel jour à tes travaux est propice ou fatal.
8) Celui-ci retranche de l'âme , etc. C'est la pensée d'Aulu-
Gelle, qui termine sa narration d'une manière également sage et
brillante. Mais le dernier vers appartient à La Fontaine, et c'est
un des plus beaux qu'il ait faits :
Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.
L'auteur de l'Ami des hommes confirme la douce morale de notre
sage par ces paroles : " Tous les menus détails sont des riens ; mais
n'aurez-vous d'attention à ces riens que pour les détruire ? Oh !
réformateurs à coups de coignée, vous êtes, les plus malhabiles des
Jardiniers " ( Tom. I. ed- in-12. p. 540 ).