Cette première édition ne comprenoit que les six premiers livres des fables, et celles-ci sont au nombre de 124. On ne s'attend pas, je l'espère, à me voir justifier pour chacune d'elles les raisons qui me déterminent à leur attribuer l'origine que je vais indiquer ; mais, en les réunissant en plusieurs groupes, on pourra raisonnablement admettre que toutes celles qui composent chacun d'eux reconnoissent une source commune, lorsque la plupart présenteront des signes évidents d'imitation. Ésope, Horace et Phèdre sont les trois anciens auteurs dont je crois devoir m'occuper en premier sous le rapport de ces recherches....lire la suite.
Qu'est-ce qu'une fable ?
Nature de la fable .
Parmi les critiques, les uns voient dans la Fable principalement une vérité morale proposée à la raison; d'autres la considèrent comme une exhortation au bien, offerte dans un discours allégorique à la volonté ; d'autres enfin en font un tableau poétique, parlant surtout à l'imagination et ayant pour objet le beau idéal. De là une foule de définitions et de règles contraires sur l'apologue , selon qu'on l'envisageait exclusivement à l'un de ces trois points de vue. Lire la suite
Le Milan, le Roi, et le Chasseur
A son Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince de Conti
Comme les Dieux sont bons, ils veulent que les Rois
Le soient aussi : c'est l'indulgence
Qui fait le plus beau de leurs droits,
Non les douceurs de la vengeance :
Prince, c'est votre avis. On sait que le courroux
S'éteint en votre coeur sitôt qu'on l'y voit naître.
Achille qui du sien ne put se rendre maître,
Fut par là moins Héros que vous.
Ce titre n'appartient qu'à ceux d'entre les hommes
Qui, comme en l'âge d'or, font cent biens ici-bas.
Peu de Grands sont nés tels en cet âge où nous sommes,
L'Univers leur sait gré du mal qu'ils ne font pas.
Loin que vous suiviez ces exemples,
Mille actes généreux vous promettent des Temples.
Apollon, Citoyen de ces Augustes lieux,
Prétend y célébrer votre nom sur sa Lyre.
Je sais qu'on vous attend dans le Palais des Dieux :
Un siècle de séjour doit ici vous suffire.
Hymen veut séjourner tout un siècle chez vous.
Puissent ses plaisirs les plus doux
Vous composer des destinées
Par ce temps à peine bornées !
Et la Princesse et vous n'en méritez pas moins :
J'en prends ses charmes pour témoins ;
Pour témoins j'en prends les merveilles
Par qui le Ciel, pour vous prodigue en ses présents,
De qualités qui n'ont qu'en vous seuls leurs pareilles
Voulut orner vos jeunes ans.
Bourbon de son esprit ces grâces assaisonne,
Le Ciel joignit en sa personne
Ce qui sait se faire estimer
A ce qui sait se faire aimer.
Il ne m'appartient pas d'étaler votre joie ;
Je me tais donc, et vais rimer
Ce que fit un Oiseau de proie.
Un Milan, de son nid antique possesseur,
Etant pris vif par un Chasseur,
D'en faire au Prince un don cet homme se propose.
La rareté du fait donnait prix à la chose,
L'Oiseau, par le Chasseur humblement présenté,
Si ce conte n'est apocriphe,
Va tout droit imprimer sa griffe
Sur le nez de sa Majesté.
- Quoi ! sur le nez du Roi ?- Du Roi même en personne.
- Il n'avait donc alors ni Sceptre ni Couronne ?
- Quand il en aurait eu, ç'aurait été tout un :
Le nez Royal fut pris comme un nez du commun.
Dire des Courtisans les clameurs et la peine
Serait se consumer en efforts impuissants,
Le Roi n'éclata point : les cris sont indécents
A la Majesté Souveraine.
L'Oiseau garda son poste : on ne put seulement
Hâter son départ d'un moment.
Son Maître le rappelle, et crie, et se tourmente,
Lui présente le leurre, et le poing ; mais en vain.
On crut que jusqu'au lendemain
Le maudit animal à la serre insolente
Nicherait là malgré le bruit
Et sur le nez sacré voudrait passer la nuit.
Tâcher de l'en tirer irritait son caprice.
Il quitte enfin le Roi, qui dit : Laissez aller
Ce Milan, et celui qui m'a cru régaler.
Ils se sont acquittés tous deux de leur office,
L'un en Milan, et l'autre en Citoyen des bois :
Pour moi, qui sais comment doivent agir les Rois,
Je les affranchis du supplice.
Et la Cour d'admirer. Les Courtisans ravis,
Elèvent de tels faits, par eux si mal suivis :
Bien peu, même des Rois, prendraient un tel modèle ;
Et le Veneur l'échappa belle,
Coupable seulement, tant lui que l'animal,
D'ignorer le danger d'approcher trop du Maître.
Ils n'avaient appris à connaître
Que les hôtes des bois : était-ce un si grand mal ?
Pilpay fait près du Gange arriver l'aventure.
Là, nulle humaine Créature
Ne touche aux animaux pour leur sang épancher.
Le Roi même ferait scrupule d'y toucher.
Savons-nous, disent-ils, si cet Oiseau de proie
N'était point au siège de Troie ?
Peut-être y tint-il lieu d'un Prince ou d'un Héros
Des plus huppés et des plus hauts :
Ce qu'il fut autrefois il pourra l'être encore.
Nous croyons, après Pythagore,
Qu'avec les Animaux de forme nous changeons :
Tantôt Milans, tantôt Pigeons,
Tantôt Humains, puis Volatilles
Ayant dans les airs leurs familles.
Comme l'on conte en deux façons
L'accident du Chasseur, voici l'autre manière.
Un certain Fauconnier ayant pris, ce dit-on,
A la chasse un Milan (ce qui n'arrive guère),
En voulut au Roi faire un don,
Comme de chose singulière.
Ce cas n'arrive pas quelquefois en cent ans ;
C'est le non plus ultra de la Fauconnerie.
Ce chasseur perce donc un gros de Courtisans,
Plein de zèle, échauffé, s'il le fut de sa vie.
Par ce parangon des présents
Il croyait sa fortune faite :
Quand l'Animal porte-sonnette,
Sauvage encore et tout grossier,
Avec ses ongles tout d'acier,
Prend le nez du Chasseur, happe le pauvre sire :
Lui de crier ; chacun de rire,
Monarque et Courtisans. Qui n'eût ri ? Quant à moi,
Je n'en eusse quitté ma part pour un empire.
Qu'un Pape rie, en bonne foi
Je ne l'ose assurer ; mais je tiendrais un Roi
Bien malheureux, s'il n'osait rire :
C'est le plaisir des Dieux. Malgré son noir souci,
Jupiter et le Peuple Immortel rit aussi.
Il en fit des éclats, à ce que dit l'Histoire,
Quand Vulcain, clopinant, lui vint donner à boire.
Que le peuple immortel se montrât sage ou non,
J'ai changé mon sujet avec juste raison ;
Car, puisqu'il s'agit de morale,
Que nous eût du Chasseur l'aventure fatale
Enseigné de nouveau ? L'on a vu de tout temps
Plus de sots Fauconniers que de rois indulgents.
Commentaires et analyses des fables de Jean La Fontaine par Chamfort . 1796.
Le prince à qui cette fable est dédiée, était le prince Louis de Conti, neveu du Grand Condé, et fils de celui qui joua un si grand rôle dans la guerre de la fronde. C'était un des grands protecteurs de La Fontaine , ainsi que le prince de la Roche-sur-Yon son frère , qui eut depuis le nom de prince de Conti. Ce dernier se rendit célèbre, par la valeur et les talens qu'il montra dans les journées de Fleurus et de Nervinde. C'est lui qui fut élu roi de Pologne en 1697 , et qui mourut en 1709 , sans avoir pu prendre possession de cette couronne.
V. 4. Non les douceurs de la vengeance.
Ceci est d'une meilleure morale que les deux vers qui se trouvent dans la fable 12 du livre X.
... Je sais que la vengeance
Est un morceau de roi, car vous vivez en dieux.
J'ai négligé alors d'y mettre un correctif, pour éviter la longueur ; mais voilà La Fontaine qui met ce correctif lui-même. Il vaut mieux l'entendre que moi.
V. 11 . .. En cet âge où nous sommes!
C'est un malheur de notre poésie, que, dès qu'on voit le mot hommes à la fin d'un vers, on puisse être sûr de voir arriver à la fin de l'autre vers, où nous sommes , ou bien toits tant que nous sommes. L'habileté de l'écrivain consiste à sauver celte misère de la langue, par le naturel et l'exactitude de la phrase où ces mots sont employés.
V. 12. L'univers leur sait gré du mal qu'ils ne font pas.
C'est un fort bon vers , quoique l'idée en soit assez commune.
V. 13. Un siècle de séjour ici doit vous suffire.
Ce pronostic fut malheureusement bien démenti, puisque ce jeune prince mourut en 1685 , deux ou trois ans peut-être après cette pièce.
V. 20. Et la princesse, etc. . . .
C'était elle qui, avant d'être mariée, s'appelait mademoiselle de Blois. Elle était fille du roi et de madame la duchesse de la Valière. Elle ne mourut qu'en 1739. Il y eut aussi un autre mademoiselle de Blois , fille de Louis XIV et de madame de Montespan. Cette dernière fut mariée au duc d'Orléans régent, et ne mourut qu'en 1749.
V. 27. Des qualités qui n'ont qu'en vous, etc. . . .
Tous ces éloges directs ne me paraissent ni ingénieux ni dignes de La Fontaine : et ce qui sait se faire estimer joint à ce qui sait se faire aimer, tout cela me paraît d'un ton trivial et bourgeois.
V. 33. Il ne m'appartient pas d'étaler votre joie,
Manque un peu trop de délicatesse ; et c'est une transition bien, lourde que celle-ci.
V. 34. Je me tais donc et vais rimer
Ce que fit un oiseau de proie.
Cela me rappelle une transition aussi brusque, mais plus plaisante de Scarron , je crois. La voici: Des aventures de ce jeune prince à l'histoire de ma vieille gouvernante, il n'y a pas loin, car nous y voilà.
Je ne ferai aucune note sur cette fable , qui me paraît au-dessous du médiocre, et où l'on ne retrouve La Fontaine que dans ces deux jobs vers :
V-71 . . Ils n'avaient appris à connaître
Que les hôtes des bois ; était-ce un si grand mal ?
Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine... - 1803.
1) Ce titre, etc. Voici la définition que fait du Héros un de nos
Maîtres en poésie.
Est-on Héros pour avoir mis aux chaînes
Un peuple ou deux ? Tibère eut cet honneur.
Est-on Héros en signalant ses haines
Par la vengeance? Octave eut ce bonheur. Est-on Héros en régnant par la peur ?
Sejan fit tout trembler jusqu'à son maître.
Mais de son ire éteindre le salpêtre ,
Savoir se vaincre, et réprimer les flots
De son orgueil, c'est ce que j'appelle être
Grand par soi- même , et voilà mon Héros. 2) L'univers leur sait gré, etc. De pareils vers seroient applaudis
sur la scène avec enthousiasme; ils s'y soutiendroient longtemps
à coté des plus belles pensées de Corneille et de Racine,
parce qu'ils honorent et le courage et le talent de leur auteur.
3) Et la Princesse, auparavant Mademoiselle de Blois, fille
du Roi Louis XIV et de Madame de la Vallière. Elle mourut en
1739.
4.) Joie, pour bonheur. Ces mots sont loin d'être synonymes.
5) Quand il en auroit eu , etc. On accuse les écrivains du siècle
de Louis XIV d'avoir servilement encensé l'idole du pouvoir. On
sompteroit dans les fables seules de notre poète vingt traits qui
attesteraient la noble fierté de son âme, et l'indépendance de ses
opinions politiques. Il aimoit la royauté sans doute, parce qu'il
en jouissoit; il admiroit le Monarque , oui, parce que toute l'Europe
lui en donnoit l'exemple. Que les détracteurs de ce siècle
immortel nous parlent avec franchise ; ce qu'ils ne lui pardonnent
point, c est, dans ses écrivains , une supériorité de génie à laquelle
il est plus facile d'opposer des jalousies que des succès ; et, dans
le Monarque, un caractère de grandeur dont l'influence agissant
sur la nation entière, l'a portée à un point d'élévation d'où il n'y
avoit plus qu'a déchéoir.
6) Ils n'avaient appris à connaître,
Que les hôtes des bois ; étoit-ce un si grand mal ? Champfort
ne trouve de passable dans cette longue fable que ces deux vers.
Je ne la comparerai point avec les meilleurs apologues de notre
fabuliste; mais encore est-elle loin de ses plus médiocres.
7) Des plus huppés. Villon: Pour attraper les plus huppés. Franch. rep. 2e. part. p. 9. )
De Huppe, espèce d'oiseau qui porte sa tête fort haut.
8) Apres Pythagore. Nous ne parlerons ici de ce Philosophe ,
que pour rappeler qu'il donna un grand crédit à la doctrine de la
Métempsycose , originairement indienne,
9) Ce cas n'arrive pas , etc. Pléonasme. Il vient de dire : ce
qui n'arrive guère.
10) Par ce parangon. Terme commun dans le style de l'ancienne
chevalerie. O Daine illustre ! ô parangon d'honneur ! etc. (
Clém. Marot, etc.
11) Avec ses ongles tout d'acier. Coup de pinceau vigoureux
et hardi , qui seul vaut un tableau. Mais il y a dans ce tableau
une ombre légère ; c'est le mot tout qui se retrouve encore au vers
précédent : Sauvage et tout grossier.
Tout ce qui suit offre la double empreinte de la gaîté de Rabelais
et de la finesse de Lucien. 12) A ce que dit l'Histoire Mythologique. Homère nous conte
qu'à l'aspect de Vulcain boiteux , les Dieux se prirent à rire,
mais d'un rire inextinguible. Ce n'est pas là, selon notre poète ,
ce que l'Olympe ait fait de mieux.