Je ne connais dans tout le recueil de La Fontaine que cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile ; par Jean-Jacques Rousseau. ...lire la suite. La Fontaine a mis a la fin de sa
XVe
fable, intitulée : La Mort et le
Malheureux, une note qui
confirme ce fait, sans que
Despréaux
y soit nommé
...lire la suite. Qu'on cherche ailleurs des débuts plus simples, plus vifs, plus nets, plus riches, d'un tour plus piquants. ...lire la suite.
Proverbes.
" Il n'y a si petit buisson qui ne porte son ombre." Il n'y a si petite chose qui ne puisse, dans l'occasion, avoir son importance, son mérite, ou même son danger. Les anciens disaient dans le même sens, et à peu près dans les mêmes termes, qu'un cheveu même peut faire ombre ; ils disaient encore :
Qu'une fourmi elle-même a sa colère. Nous avons nous-mêmes un autre proverbe familier qui exprime la même idée :
Petit homme abat grand chêne.
Je citerai enfin, comme développement complet de la même pensée, l'aphorisme suivant, qui n'est pas à négliger : Se persuader qu'un petit ennemi ne peut nous nuire,
c'est croire qu'une étincelle ne suffit pas pour
allumer un incendie.
L'invention des Arts étant un droit d'aînesse,
Nous devons l'Apologue à l'ancienne Grèce.
Mais ce champ ne se peut tellement moissonner
Que les derniers venus n'y trouvent à glaner.
La feinte est un pays plein de terres désertes.
Tous les jours nos Auteurs y font des découvertes.
Je t'en veux dire un trait assez bien inventé ;
Autrefois à Racan Malherbe l'a conté.
Ces deux rivaux d'Horace, héritiers de sa Lyre,
Disciples d'Apollon, nos Maîtres, pour mieux dire,
Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins
(Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins),
Racan commence ainsi : Dites-moi, je vous prie,
Vous qui devez savoir les choses de la vie,
Qui par tous ses degrés avez déjà passé,
Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé,
A quoi me résoudrai-je ? Il est temps que j'y pense.
Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance.
Dois-je dans la Province établir mon séjour,
Prendre emploi dans l'Armée, ou bien charge à la Cour ?
Tout au monde est mêlé d'amertume et de charmes.
La guerre a ses douceurs, l'Hymen a ses alarmes.
Si je suivais mon goût, je saurais où buter ;
Mais j'ai les miens, la cour, le peuple à contenter.
Malherbe là-dessus : Contenter tout le monde !
Ecoutez ce récit avant que je réponde.
J'ai lu dans quelque endroit qu'un Meunier et son fils,
L'un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits,
Mais garçon de quinze ans, si j'ai bonne mémoire,
Allaient vendre leur Ane, un certain jour de foire.
Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit,
On lui lia les pieds, on vous le suspendit ;
Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.
Pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre.
Le premier qui les vit de rire s'éclata.
Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ?
Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense.
Le Meunier à ces mots connaît son ignorance ;
Il met sur pieds sa bête, et la fait détaler.
L'Ane, qui goûtait fort l'autre façon d'aller,
Se plaint en son patois. Le Meunier n'en a cure.
Il fait monter son fils, il suit, et d'aventure
Passent trois bons Marchands. Cet objet leur déplut.
Le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put :
Oh là ! oh ! descendez, que l'on ne vous le dise,
Jeune homme, qui menez Laquais à barbe grise.
C'était à vous de suivre, au vieillard de monter.
- Messieurs, dit le Meunier, il vous faut contenter.
L'enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte,
Quand trois filles passant, l'une dit : C'est grand'honte
Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,
Tandis que ce nigaud, comme un Evêque assis,
Fait le veau sur son Ane, et pense être bien sage.
- Il n'est, dit le Meunier, plus de Veaux à mon âge :
Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez.
Après maints quolibets coup sur coup renvoyés,
L'homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe.
Au bout de trente pas, une troisième troupe
Trouve encore à gloser. L'un dit : Ces gens sont fous,
Le Baudet n'en peut plus ; il mourra sous leurs coups.
Hé quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique !
N'ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ?
Sans doute qu'à la Foire ils vont vendre sa peau.
- Parbleu, dit le Meunier, est bien fou du cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père.
Essayons toutefois, si par quelque manière
Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux.
L'Ane, se prélassant, marche seul devant eux.
Un quidam les rencontre, et dit : Est-ce la mode
Que Baudet aille à l'aise, et Meunier s'incommode ?
Qui de l'âne ou du maître est fais pour se lasser ?
Je conseille à ces gens de le faire enchâsser.
Ils usent leurs souliers, et conservent leur Ane.
Nicolas au rebours, car, quand il va voir Jeanne,
Il monte sur sa bête ; et la chanson le dit.
Beau trio de Baudets ! Le Meunier repartit :
Je suis Ane, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue ;
Mais que dorénavant on me blâme, on me loue ;
Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien ;
J'en veux faire à ma tête. Il le fit, et fit bien.
Quant à vous, suivez Mars, ou l'Amour, ou le Prince ;
Allez, venez, courez ; demeurez en Province ;
Prenez femme, Abbaye, Emploi, Gouvernement :
Les gens en parleront, n'en doutez nullement.
Commentaires et analyses des fables de Jean La Fontaine par Chamfort . 1796.
V. 4- Les derniers venus, etc., n'y ont presque rien trouvé.
V. 16. Et que rien ne doit fuir, etc. Locution empruntée de la langue latine.
V, 22. La guerre a ses douceurs , l'hymen a ses alarmes.
Vers charmant.
V. 23........ . , où buter. Ce mot de buter est sec et peu
agréable à l'oreille.
V. 74.....Car , quand il va voir Jeanne. La Fontaine ,
après nous avoir parlé de quolibets coup sur coup renvoyés , pouvait nous faire grâce de celui-là.
V. 81. Quant à vous , suivez Mars, etc. Ce n'est point La Fontaine qui parle à son lecteur, c'est Malherbe qui continue et qui s'adresse à Racan. Celui-ci ne prit ni femme, ni abbaye , ni emploi ; il se livra, à son talent pour la poésie , qui lui fit une grande réputation.
Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine... - 1803.
(1) A M. de Maucroix, François de Maucroix, chanoine de Rheims, avoit paru d'abord se consacrer à la profession d'avocat qu'il exerça jusqu'à l'âge de 3o.ans. On voulut alors l'engager à se marier : sur quoi il fit sa fameuse épigramme contre le mariage, sans contredit le meilleur de ses ouvrages. Fidèle au principe qui la lui avoit dîctée, au moment où l'on s'y attendoit le moins, il prit le parti de l'église. Ses amis en murmurèrent : ils le voyoient à regret quitter Paris ; et ce fut à ce sujet que La Fontaine lui adressa cette fable. Nous avons de Maucroix un recueil de vers et de prose, et des traductions parmi lesquelles il faut distinguer la lettre de Bru tus à Cicéron.
(2) L'invention des arts étant un droit d'aînesse. C'est-à-dire, l'invention des arts étant due à des peuples venus avant nous, par conséquent les aînés dans cette vaste famille, qui se compose de tous les hommes de lettres de tous les âges.
(3) Nous devons l'apologue à l'ancienne Grèce. Affirmons, parce que nous l'avons démontré dans notre Histoire universelle de l'Apologue, que l'apologue fleurissoit bien long-temps avant d'être connu des Grecs.
(4) Autrefois à Racan, Malherbe l'a conté. «A son retour de Calais, où il fut porter les armes en sortant de page, il consulta Malherbe sur le genre de vie qu'il devoit choisir. Malherbe, au lieu de lui répondre directement là-dessus, lui raconta cet ingé nicux conte du Pogge, dont La Fontaine a fait une de ses plus jolies fables, intitulée : Le Meunier, etc. (D' 01ivet, Hist. de l'Académ. fr. p. 127. éd. de Paris, 1730.)—Racan est célèbre par ses Bergeries ou Poésies pastorales. Boileau en fait souvent l'éloge : tout le monde sait les vers où ce poète parle de lui avec tant d'estime. Citons ici le témoignage que lui rend M. de Maucroix, dans une lettre où il le compare avec Malherbe. « Malherbe, dit-il, croit de réputation à mesure qu'il s'éloigne de son siècle. La vérité est pourtant, et c'étoit le sentiment de notre cher ami Patru, que la nature ne l'avoit pas fait grand poète ; mais il corrige ce défaut par son esprit et par son travail... Racan avoit plus de génie que lui ; mais il est plus négligé, et songe trop à le copier : il excèle sur-tout, à mon avis, à dire les petites choses ; et c'est en quoi il ressemble plus aux anciens, que j'admire sur-tout par cet endroit »• ( Lettre de Maucroix à Boileau, dans les œuvres de ce dernier , T. IV. p. 170.) Racan avoit laissé des mémoires pour la vie de son illustre ami. Ce sont ceux-qui ont servi à Ménage pour son édition des Œuvres de Malherbe, ainsi qu'à la belle édition de 1757, ( I vol. in-8°. Paris, Barbou.)
(5) Pensers au lieU de pensées. Ce mot, très-fréquent dans les anciens auteurs, n'a vieilli que depuis Louis XIV. On le retrouve encore dans Bossuet, à qui il présentoit quelque chose de bien plus vaste que la simple pensée.
(6) La guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes. Vers char mant, par le contraste des images qu'il rassemble, par la forme pré cise et sentencieuse dans laquelle ces images se trouvent renfermées.
(7) Si je suivoit mon goût, je saurois où buter: à quel but tendre. Sec et peu agréable à l'oreille ». Cbampfort.
(8) J'ai tu dans quelqu'endroit. Dans les fables de Faerne, qui l'avoit pris de Pontanus. ( In Antonio.)
(9) Mais garçon de quinze ans. Toujours et par-tout, ce charme de narration, cette grâce facile et naturelle du bonhomme !
(10) Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit. Le poète est entré dans la pensée de ses acteurs : il a lu dans leur ame leurs de-sirs , leurs espérances leurs calculs»
(11) De rire s'éclata. Il faudroit dire : éclata de rire. Cette faute de langage se trouvoit alors autorisée par bien des exemples :
Un chacun commença de s'éclater de rire.
(Hist. macaron, page 155.)
(12) Le plus Ane des trois n' est pas celui qu'on pense. Un dé ces vers devenus proverbes, comme mille autres de La Fontaine. L'espèce d'énigme dont s'enveloppe cette pensée adoucie ce que l'épigramme auroit de trop dûr, et donne au lecteur le plaisir d'en deviner le mot.
(13) N'en a cure. Du latin cura, souci, soin. «Mais vous n'avez ni soin ni cure. » ( H. Etienne. Apologie pour Hérodote , T. II. page 489.)
(14) Oh! là, oh! Tant biatus déplaît même en prose. Mais l'imitation fidelle se trouve si bien à sa place, qu'on en accuse moins l'écrivain que la langue. Ces interjections continues paraissent ne faire ici qu'un seul mot. Malherbe en a quelques-unes de ce genre , lesquelles ont été justifiées par Ménage , dans ses observations sur ce poète.
(15) Jeune homme qui menez laquais à barbe grise. Son vieux père suivant à pied, a l'air du laquais de Monsieur.
(16) C'est grand'honte , Qu'il faille voir ainsi, etc. Qui est-ce qui tient ce langage ? Ce sont de jeunes filles. Faerne n'a pas eu cette délicatesse, ce tact des bienséances, de mettre en œuvre l'étourderie du jeune âge, et l'indiscrète sensibilité d'un sexe trop facile à précipiter ses jugemens. Clocher ce jeune fils. A les entendre, il en est déjà tout boiteux ; sans pitié pour sa jeunesse! Une mère n'a pas une tendresse plus inquiète pour son fils, Que d'images en si peu de mots !
(17) Tandis que ce nigaud, comme un Evêque assis , Fait le veau sur son Ane. Le contraste est piquant. Que d'honnêteté pour le fils, d'amertume pour le vieillard ! Comme un Evéque. Plus haut il avoit dit : le portent comme un lustre : ce qui vouloit dire avec des précautions religieuses, pour ne pas heurter. De même ici : comme un Evéque; avec une gravité portée jusqu'à la mollesse. L'injure et l'ironie ne sont point ménagées : voilà bien les arrêts du public. Fait le veau. " En parlant d'un jeune homme qui s'étend nonchalamment ; on dit dans le style familier, qu'il s'étend comme un veau, qu'il fait le veau". ( Dict. de l'Acad. franç. Sur cette expression en elle-même, voyez Le Duchat, Notes sur Rabelais , T. V. éd. d'Amst. p. 201.)
(18) Est bien fou du cerveau , Qui prétend contenter tout le monde et son père. Naïveté charmante devenue proverbe. Est-ce que les pères font classe à part dans le monde ?
(19) L'Ane se prélassant. Ce mot est de Rabelais.Un Ane qui prend l'air grave et majestueux d'un Prélat en fonctions ! Ces sortes de rapprochemens un peu malins sont toujours sûrs de plaire, comme dans ces vers de Boileau :
Un Valet le suivait marchant à pas comptés, Comme un Recteur suivi des quatre Facultés.
(20) Un quidam les rencontre, etc. Ce mot n'est point mis là sans dessein. Ainsi un premier venu, un quidam, s'érige en ar bitre, en censeur ! La Fontaine pouvoit bien s'appliquer à lui-même le sens de son apologue, comme on en peut juger par la plainte exprimée dans ces vers adressés à madame de Thyange:
Les conseils ? et de qui ? du public. C'est la ville, C'est la cour, et ce sont toutes sortes de gens, Les amis, les indifférens, etc.
( Œuvres mêlées, T. I. p. 93. ) (21) Car quand il va voir Jeanne. « La Fontaine, après nous avoir parlé de quolibets coup-sur-coup renvoyés, pouvoit nous faire grâce de celui-là». L'imitation de la nature ne doit pas descendre jusqu'à la trivialité.