Je ne connais dans tout le recueil de La Fontaine que cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile ; par Jean-Jacques Rousseau. ...lire la suite. La Fontaine a mis a la fin de sa
XVe
fable, intitulée : La Mort et le
Malheureux, une note qui
confirme ce fait, sans que
Despréaux
y soit nommé
...lire la suite. Qu'on cherche ailleurs des débuts plus simples, plus vifs, plus nets, plus riches, d'un tour plus piquants. ...lire la suite.
Proverbes.
" Il n'y a si petit buisson qui ne porte son ombre." Il n'y a si petite chose qui ne puisse, dans l'occasion, avoir son importance, son mérite, ou même son danger. Les anciens disaient dans le même sens, et à peu près dans les mêmes termes, qu'un cheveu même peut faire ombre ; ils disaient encore :
Qu'une fourmi elle-même a sa colère. Nous avons nous-mêmes un autre proverbe familier qui exprime la même idée :
Petit homme abat grand chêne.
Je citerai enfin, comme développement complet de la même pensée, l'aphorisme suivant, qui n'est pas à négliger : Se persuader qu'un petit ennemi ne peut nous nuire,
c'est croire qu'une étincelle ne suffit pas pour
allumer un incendie.
Trois Saints, également jaloux de leur salut,
Portés d'un même esprit, tendaient à même but.
Ils s'y prirent tous trois par des routes diverses :
Tous chemins vont à Rome : ainsi nos Concurrents
Crurent pouvoir choisir des sentiers différents.
L'un, touché des soucis, des longueurs, des traverses,
Qu'en apanage on voit aux Procès attachés
S'offrit de les juger sans récompense aucune,
Peu soigneux d'établir ici-bas sa fortune.
Depuis qu'il est des Lois, l'Homme, pour ses péchés,
Se condamne à plaider la moitié de sa vie.
La moitié ? les trois quarts, et bien souvent le tout.
Le Conciliateur crut qu'il viendrait à bout
De guérir cette folle et détestable envie.
Le second de nos Saints choisit les Hôpitaux.
Je le loue ; et le soin de soulager ces maux
Est une charité que je préfère aux autres.
Les Malades d'alors, étant tels que les nôtres,
Donnaient de l'exercice au pauvre Hospitalier ;
Chagrins, impatients, et se plaignant sans cesse :
Il a pour tels et tels un soin particulier ;
Ce sont ses amis ; il nous laisse.
Ces plaintes n'étaient rien au prix de l'embarras
Où se trouva réduit l'appointeur de débats :
Aucun n'était content ; la sentence arbitrale
A nul des deux ne convenait :
Jamais le Juge ne tenait
A leur gré la balance égale.
De semblables discours rebutaient l'Appointeur :
Il court aux Hôpitaux, va voir leur Directeur :
Tous deux ne recueillant que plainte et que murmure,
Affligés, et contraints de quitter ces emplois,
Vont confier leur peine au silence des bois.
Là, sous d'âpres rochers, près d'une source pure,
Lieu respecté des vents, ignoré du Soleil,
Ils trouvent l'autre Saint, lui demandent conseil.
Il faut, dit leur ami, le prendre de soi-même.
Qui mieux que vous sait vos besoins ?
Apprendre à se connaître est le premier des soins
Qu'impose à tous mortels la Majesté suprême.
Vous êtes-vous connus dans le monde habité ?
L'on ne le peut qu'aux lieux pleins de tranquillité :
Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême.
Troublez l'eau : vous y voyez-vous ?
Agitez celle-ci. - Comment nous verrions-nous ?
La vase est un épais nuage
Qu'aux effets du cristal nous venons d'opposer.
- Mes Frères, dit le Saint, laissez-la reposer,
Vous verrez alors votre image.
Pour vous mieux contempler demeurez au désert.
Ainsi parla le Solitaire.
Il fut cru ; l'on suivit ce conseil salutaire.
Ce n'est pas qu'un emploi ne doive être souffert.
Puisqu'on plaide, et qu'on meurt, et qu'on devient malade,
Il faut des Médecins, il faut des Avocats.
Ces secours, grâce à Dieu, ne nous manqueront pas :
Les honneurs et le gain, tout me le persuade.
Cependant on s'oublie en ces communs besoins.
O vous dont le Public emporte tous les soins,
Magistrats, Princes et Ministres,
Vous que doivent troubler mille accidents sinistres,
Que le malheur abat, que le bonheur corrompt,
Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne.
Si quelque bon moment à ces pensers vous donne,
Quelque flatteur vous interrompt.
*Cette leçon sera la fin de ces Ouvrages :
Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir !
Je la présente aux Rois, je la propose aux Sages :
Par où saurais-je mieux finir ?
Commentaires et analyses des fables de Jean La Fontaine par Chamfort . 1796.
V. 4 . Tous chemins vont à Rome. . . C'est un vieux pro verbe qui devient ici plaisant, appliqué à la canonisation.
V. 8. S' offrit de les juger sans récompense aucune ,
Ce vers aurait pu donner l'idée de la petite comédie intitulée le procureur arbitre, dont le héros se conduit de la même manière.
V. 18. Les malades d'alors étant tels que les nôtres.
Manière bien plaisante d'expliquer pourquoi les malades d'alors étaient insupportables. Le ton de satyre appartient absolument a La Fontaine.
V. 37. Il faut, dit l'autre ami, le prendre de toi-même. Cest-là un des meilleurs conseils que le sage pût donner, et je vondrais que La Fontaine eût composé un ou deux Apologues pour
en faire sentir l'importance.
Tout le discours du solitaire est parfait » et ceux qui aiment les vers le savent par coeur.
V. 53. Ce n'est pas qu'un emploi. La Fontaine a senti l'ob jection prise du tort que l'on ferait à la société, si le goût de la retraitre devenait trop général. Il nie que cela puisse arriver.
V. 56.Ces secours , grâce à dieu , ne nous manqueront pas : Les honneurs et le gain tout me le persuade.
Et il revient de nouveau au plaisir de prêcher l'amour de la retraite : et quelle force de sens dans ces vers-ci :
V. 60. Magistrats, princes et ministres,
............................................................
Que le malheur abat, que le bonheur corrompt,
Et sur tout ce vers admirable qui soit:
Vous ne vous voyez point r vous ne voyez personne. On pourrait finir par un Apologue plus parfait, mais non par de meilleurs vers.
(*) Nous remarquerons , à l'occasion de cette fable du Juge arbitre , etc. que quelques éditeurs l'ont placée immédiatement à la suite de celle de la ligue des rats, et c'est à tort, car les quatre derniers vers indiquent impérieusement sa place.
Les voici : Cette leçon sera la fin de ces ouvrages :
Puisse-t-elle être utile aux siècle à venir !
Je la prétente aux rois, je la propose aux sages ;
Par où saurais-je mieux finir ?
Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine... - 1803.
Si l'esprit humain est borné, et si un écrivain semble n'être en gênéral destiné par la nature qu'à réussir dans un seul genre, combien est-il surprenant de voir un même génie exceller dans tous , passer, avec lapins heureuse flexibilité, du grave au doux, du plaisant au sévère , tour - à - tour enchanter les esprits les plus délicats par les tableaux naïfs de la vie champêtre , et les jeux des animaux , et intéresser les lecteurs les plus frivoles par les leçons les plus sublimes de la philosophie et de la politique? En effet, par quel rapport cet Apologue ressemble-t-il aux pré-cédens, sinon par la supériorité du talent qui en a fait autant de chefs-d'œuvre ? Par - tout une morale saine, assaisonnée de traits piquants , par-tout la connoissance des mœurs, une diction pleine de noblesse, unie à la plus étonnante simplicité; mais tout cela avec des teintes diverses. C'est un riche et immense parterre, où chaque fleur est belle, mais à sa manière de l'être.
(1) Apprendre à se connaître, etc. Ces vers, commentaire éloquent de l'inscription du Temple de Delphes, sont de ceux qu'une admiration générale a rendus fameux.
(2) Troublez l'eau ; vous y voyez-vous ? etc. M. de Voltaire a dit dans son poème de la Loi naturelle :
De nos désirs fongueux la tempête fatale
Laisse au fond de nos cœurs la règle et la morale ;
C'est une source pure ; en vain dans ses canaux
Les vents contagieux en ont troublé les eaux :
En vain sur sa surface une fange étrangère
Apporte en bouillonnant un limon qui l'altère :
L'homme le plus injuste et le moins policé
S'y contemple aisément quand l'orage est passé.
(3) Il faut des Médecins, etc. On est fâché qu'un trait de satyre se mêle à un sujet aussi grave,
(4) Magistrats , Princes, etc. Cette fable est un des derniers fruits de la Muse fabuliste à qui nous devons tant d'ouvrages immortels. C'est par elle que La Fontaine a voulu terminer sou recueil. Cette leçon , dit-il, sera la fin de ces ouvrages. C'est en quelque-sorte le chant du Cygne. Voyez si l'homme qui l'a faite avoit baissé. Ces vers,
O vous, dont le public emporte tous les soins ,
Magistrats, Princes et Ministres !
Vous, que doivent troubler mille accidents sinistres ,
Que le malheur abat, que le bonheur corrompt,
Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne.
Ces admirables vers se ressentent-ils de la vieillesse de l'auteur ? l'antiquité a-t-elle rien de mieux pensé? les modernes rien de mieux écrit?
Champfort prétend que la seconde partie des fables vaut moins que la première. A mesure que le poète approche du terme de sa carrière, le Critique veut que le génie du Fabuliste baisse presque à chaque page. Il revient plusieurs fois, sur cette observation.
— Si La Fontaine baisse, c'est comme le soleil à son couchant, en éclairant encore l'horizon de mille feux. Ce que Voltaire avoit fait sur Corneille , Chamfort l'a fait sur La Fontaine. De tels panégyristes ne sont que des accusateurs déguisés.
(5) A ces pensers , vieille expression que l'on n'a point remplacée par le mot pensée. Boileau s'en est servi.
Vainement offusqué de ses pensers épais.
(Ep. XI. v. 87.) . La Fontaine l'emploie, fabl. 1. du Liv. III.
(6) Par où saurai-je mieux finir? Non, l'auteur ne pouvoît finir plus dignement cet admirable recueil, dont les compositions toujours plus belles, à mesure qu'on les étudie , respirent cette vénusté qui n'a point de nom dans aucune langue , cette molle langueur, cette grâce plus belle encore que la beauté , qui ne fut pas toujours accordée même au génie.
Et nous aussi, nous terminerons à cette partie des ouvrages de La Fontaine nos observations sur ce poète. Les pièces que l'on met ordinairement à la suite de celles-ci ne sont pas des apologues; ce sont des poèmes, ou tout au plus des fables milésiennes, très-étrangères à l'apologue par leur étendue, comme par le caractère du sujet et da style.
Homme immortel ! je dépose cet ouvrage aux pieds de ta statue. Il ne peut rien ajouter à ta gloire ; mais c'étoit depuis si longtemps pour mon coeur un besoin de te l'offrir. Sous tes auspices, que pourroit avoir à redouter un écrivain qu'aucune espèce d'ambition n'anime, et qui trouvera une première récompense dans la volupté de t'avoir lu ?