Origines des fables .

Cette première édition ne comprenoit que les six premiers livres des fables, et celles-ci sont au nombre de 124. On ne s'attend pas, je l'espère, à me voir justifier pour chacune d'elles les raisons qui me déterminent à leur attribuer l'origine que je vais indiquer ; mais, en les réunissant en plusieurs groupes, on pourra raisonnablement admettre que toutes celles qui composent chacun d'eux reconnoissent une source commune, lorsque la plupart présenteront des signes évidents d'imitation. Ésope, Horace et Phèdre sont les trois anciens auteurs dont je crois devoir m'occuper en premier sous le rapport de ces recherches....lire la suite.

 
 

Qu'est-ce qu'une fable ?
   Nature de la fable .   Parmi les critiques, les uns voient dans la Fable principalement une vérité morale proposée à la raison; d'autres la considèrent comme une exhortation au bien, offerte dans un discours allégorique à la volonté ; d'autres enfin en font un tableau poétique, parlant surtout à l'imagination et ayant pour objet le beau idéal. De là une foule de définitions et de règles contraires sur l'apologue , selon qu'on l'envisageait exclusivement à l'un de ces trois points de vue. Lire la suite
 

 

 

 
Jean de La Fontaine

 Fables - Livre 7

Livre septième.

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Le Héron, la Fille
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Un jour, sur ses longs pieds, allait je ne sais où,
Le Héron au long bec emmanché d'un long cou.
Il côtoyait une rivière.
L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours ;
Ma commère la carpe y faisait mille tours
Avec le brochet son compère.
Le Héron en eût fait aisément son profit :
Tous approchaient du bord, l'oiseau n'avait qu'à prendre ;
Mais il crut mieux faire d'attendre
Qu'il eût un peu plus d'appétit.
Il vivait de régime, et mangeait à ses heures.
Après quelques moments l'appétit vint : l'oiseau
S'approchant du bord vit sur l'eau
Des Tanches qui sortaient du fond de ces demeures.
Le mets ne lui plut pas ; il s'attendait à mieux
Et montrait un goût dédaigneux
Comme le rat du bon Horace.
Moi des Tanches ? dit-il, moi Héron que je fasse
Une si pauvre chère ? Et pour qui me prend-on ?
La Tanche rebutée il trouva du goujon.
Du goujon ! c'est bien là le dîner d'un Héron !
J'ouvrirais pour si peu le bec ! aux Dieux ne plaise !
Il l'ouvrit pour bien moins : tout alla de façon
Qu'il ne vit plus aucun poisson.
La faim le prit, il fut tout heureux et tout aise
De rencontrer un limaçon.
Ne soyons pas si difficiles :
Les plus accommodants ce sont les plus habiles :
On hasarde de perdre en voulant trop gagner.
Gardez-vous de rien dédaigner ;
Surtout quand vous avez à peu près votre compte.
Bien des gens y sont pris ; ce n'est pas aux Hérons
Que je parle ; écoutez, humains, un autre conte ;
Vous verrez que chez vous j'ai puisé ces leçons.




La Fille.

Certaine fille un peu trop fière
Prétendait trouver un mari
Jeune, bien fait et beau, d'agréable manière.
Point froid et point jaloux ; notez ces deux points-ci.
Cette fille voulait aussi
Qu'il eût du bien, de la naissance,
De l'esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir ?
Le destin se montra soigneux de la pourvoir :
Il vint des partis d'importance.
La belle les trouva trop chétifs de moitié.
Quoi moi ? quoi ces gens-là ? l'on radote, je pense.
A moi les proposer ! hélas ils font pitié.
Voyez un peu la belle espèce !
L'un n'avait en l'esprit nulle délicatesse ;
L'autre avait le nez fait de cette façon-là ;
C'était ceci, c'était cela,
C'était tout ; car les précieuses
Font dessus tous les dédaigneuses.
Après les bons partis, les médiocres gens
Vinrent se mettre sur les rangs.
Elle de se moquer. Ah vraiment je suis bonne
De leur ouvrir la porte : Ils pensent que je suis
Fort en peine de ma personne.
Grâce à Dieu, je passe les nuits
Sans chagrin, quoique en solitude.
La belle se sut gré de tous ces sentiments.
L'âge la fit déchoir : adieu tous les amants.
Un an se passe et deux avec inquiétude.
Le chagrin vient ensuite : elle sent chaque jour
Déloger quelques Ris, quelques jeux, puis l'amour ;
Puis ses traits choquer et déplaire ;
Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire
Qu'elle échappât au temps cet insigne larron :
Les ruines d'une maison
Se peuvent réparer ; que n'est cet avantage
Pour les ruines du visage !
Sa préciosité changea lors de langage.
Son miroir lui disait : Prenez vite un mari.
Je ne sais quel désir le lui disait aussi ;
Le désir peut loger chez une précieuse.
Celle-ci fit un choix qu'on n'aurait jamais cru,
Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
De rencontrer un malotru.

 

Commentaires et analyses des fables de Jean La Fontaine par Chamfort . 1796.

V. 1. Un jour sur ses longs pieds.....
M. de Voltaire critique ces deux vers comme d'un style ignoble et bas. Il me semble qu'ils ne sont que familiers , qu'ils mettent la chose sous les yeux , et que ce mot long répété trois fois exprime merveilleusement la conformation extraordinaire du héron.
A l'occasion de ce mot l'oiseau, qui finit le vers 12 , et qui recommence uue autre phrase, je ferai quelques remarques que j'ai omises jusqu'à présent sur la vérification de La Fontaine. Nul poète n'a autant varié la sienne par la césure et le repos de ses vers , par la manière dont il entremêle les grands et les petits , par celle dont il croise ses rimes. Rien ne contribue autant à sauver la poésie française de l'espèce de monotonie qu'on lui reproche. Le genre dans lequel La Fontaine a écrit, est celui qui se prêtait le plus à cette variété de mesure, de rimes et de vers; mais il faut convenir qu'il a été merveilleusement aidé par son génie , par la finesse de son goût, et par la délicatesse de son oreille.


V. 4. . . . Notez ces deux points-ci.
La Fontaine a raison d'arrêter l'attention de son lecteur sur le bon esprit de cette jeune personne, qui a songé a tout; mais que de grâces dans cette précision : notez ces deux points-ci !
V. 25. Sans chagrin quoiqu'en solitude.
Pourquoi donc le dit-elle ? Pourquoi y pense-t-elle ? La Fontaine nous le dit plus bas. V. 4o. Le désir peut loger chez une précieuse.
Quelle finesse dans cette peinture du cœur !
V. 3o Déloger quelques jeux , quelques ris , puis l'amour.
Peut-on exprimer avec plus de grâces cette idée si peu agréable en elle-même?
Sa préciosité. Ce mot est employé si naturellement qu'on ne songe pas qu'il est nouveau, et .peut-être de l'invention de La Fontaine. On sait que le mot précieuse se prenait d'abord en bonne part ; il voulait dire simplement des femmes distinguées par l'agrément de leur conversation et par leurs connaissances. Et en effet, de telles femmes sont d'un grand prix. Mais ce mérite devint bientôt une prétention, et plusieurs se rendirent ridicules; on distingua alors différentes espèces de précieuses , mais le nom fut encore respecté. Molière même, pour ne pas se brouiller avec un corps, si dangereux , appela précieuses ridicules celles qu'il mit sur la scène ; depuis ce temps le mot précieuse se prit en mauvaise part, et c'est en ce sens que La Fontaine s'en sert dans cette petite historiette, qu'il lui plaît d'appeler une fable.

Commentaires et observations diverses de MNS Guillon   sur les fables de La Fontaine... - 1803.

(1) Un jour sur ses longs pieds allait je ne sais où,
Un Héron au long bec emmanché d'un long cou.
La Bruyère à dit: Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. Cette maxime est le plus bel éloge des vers qu'on vient de lire. Cette multiplicité de monosyllabes amasses à dessein dans ces vers, les étend, les prolonge, et semble les élever à la hauteur du col de l'animal. Croiroit-on que Voltaires blâmé ces vers ?
(2) Ma commère la Carpe y faisoit mille tours Avec le Brochet son compère. Ainsi dans la fable du Renard et , de la Cigogne : Compère le Renard se mit un jour en frais, Et retint à dîner commère la Cicogne. Ces rapports des animaux entre eux, nous plaisent quoiqu'imaginaires. Par un secret retour sur nous-mêmes, qui se mêle à toutes nos affections, nous aimons à retrouver l'image de nos mœurs et de nos institutions.
(3) Tous approchoient, etc. Une onde transparente où rien ne sauroit échapper aux regards du vorace animal, un beau jour où tout invite un gourmand ; sur les bords, les jeux des Poissons qui s'approchent tous sans défiance, et se livrent d'eux-mêmes à l'ennemi ; combien tontes ces circonstances animent le tableau ! combien elles y répandent de vie et de gaîté !
(4) Il vivoit de régime. Tant de sobriété est si peu commune, qu'elle a besoin d'être expliquée. Aussi le poète nous donne-t-il son dédaigneux Héron pour un philosophe réglé dans ses repas, ou pour un convalescent au régime.
(5) Après quelques momens l'appétit vint : l'oiseau, etc. Quelle facilité dans la versification ! avec quelle souplesse il varie son rithme et sa cadencé! Il n'écrit point: il parle, il converse avec vous.
(6) Rapprochant du bord. Ce ne sont plus les poissons ; c'est le Héron qui s'approehe à son tour, et pour voir... quelle espèce de proie ? non plus le brochet et la carpe, mais Des tanches qui sortaient du fond de ces demeures. Admirez l'art, ou plutôt le génie des gradations. Sortoient du fend de ces demeures, n'est point indifférent : bêla commence à sentir la bourbe.
(7) Comme le Rat du bon Horace. Cette allusion est d'une justesse parfaire. On se rappelle aussitôt ces vers : Cupiens varia fastidia cœnâ Vincere tangentis malè singula dente superbo. (Liv.II.Sat.VI.vers 86.)
(8) Moi, des Tanches, dit-il ! moi Héron, etc. Ce moi répété est emphatique. Ainsi parieroit un orgueilleux financier : ainsi parle la Junon de l'Enéide, Ast ego quœ Supertûm, etc. Jovisque et soror et conjux,
(9) La Tanche rebutée, il trouva du goujon. Non pas un mais du goujon. Il y a loin de ce mets à nn plat de brochets ou de tanches ; mais ce n'est- point encore là le morceau par où il faudra finir ; et par où ? par un limaçon : c'est le dernier mot de la fable, comme la dernière découverte du Héron.






 

 

 



 

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