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| Les 12 livres de Jean de la Fontaine : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12 |
Les Levantins en leur légende
Disent qu'un certain Rat las des soins d'ici-bas,
Dans un fromage de Hollande
Se retira loin du tracas.
La solitude était profonde,
S'étendant partout à la ronde.
Notre ermite nouveau subsistait là-dedans.
Il fit tant de pieds et de dents
Qu'en peu de jours il eut au fond de l'ermitage
Le vivre et le couvert : que faut-il davantage ?
Il devint gros et gras ; Dieu prodigue ses biens
A ceux qui font voeu d'être siens.
Un jour, au dévot personnage
Des députés du peuple Rat
S'en vinrent demander quelque aumône légère :
Ils allaient en terre étrangère
Chercher quelque secours contre le peuple chat ;
Ratopolis était bloquée :
On les avait contraints de partir sans argent,
Attendu l'état indigent
De la République attaquée.
Ils demandaient fort peu, certains que le secours
Serait prêt dans quatre ou cinq jours.
Mes amis, dit le Solitaire,
Les choses d'ici-bas ne me regardent plus :
En quoi peut un pauvre Reclus
Vous assister ? que peut-il faire,
Que de prier le Ciel qu'il vous aide en ceci ?
J'espère qu'il aura de vous quelque souci.
Ayant parlé de cette sorte.
Le nouveau Saint ferma sa porte.
Qui désignai-je, à votre avis,
Par ce Rat si peu secourable ?
Un Moine ? Non, mais un Dervis :
Je suppose qu'un Moine est toujours charitable.
Certaine fille un peu trop fi ère
Prétendait trouver un mari
Jeune, bien fait et beau, d'agréable manière.
Point froid et point jaloux ; notez ces deux points-ci.
Cette fille voulait aussi
Qu'il eût du bien, de la naissance,
De l'esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir ?
Le destin se montra soigneux de la pourvoir :
Il vint des partis d'importance.
La belle les trouva trop chétifs de moitié.
Quoi moi ? quoi ces gens-là ? l'on radote, je pense.
A moi les proposer ! hélas ils font pitié.
Voyez un peu la belle espèce !
L'un n'avait en l'esprit nulle délicatesse ;
L'autre avait le nez fait de cette façon-là ;
C'était ceci, c'était cela,
C'était tout ; car les précieuses
Font dessus tous les dédaigneuses.
Après les bons partis, les médiocres gens
Vinrent se mettre sur les rangs.
Elle de se moquer. Ah vraiment je suis bonne
De leur ouvrir la porte : Ils pensent que je suis
Fort en peine de ma personne.
Grâce à Dieu, je passe les nuits
Sans chagrin, quoique en solitude.
La belle se sut gré de tous ces sentiments.
L'âge la fit déchoir : adieu tous les amants.
Un an se passe et deux avec inquiétude.
Le chagrin vient ensuite : elle sent chaque jour
Déloger quelques Ris, quelques jeux, puis l'amour ;
Puis ses traits choquer et déplaire ;
Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire
Qu'elle échappât au temps cet insigne larron :
Les ruines d'une maison
Se peuvent réparer ; que n'est cet avantage
Pour les ruines du visage !
Sa préciosité changea lors de langage.
Son miroir lui disait : Prenez vite un mari.
Je ne sais quel désir le lui disait aussi ;
Le désir peut loger chez une précieuse.
Celle-ci fit un choix qu'on n'aurait jamais cru,
Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
De rencontrer un malotru.
(1) Un jour sur ses longs pieds allait je ne sais où,
Un Héron au long bec emmanché d'un long cou.
La Bruyère à dit: Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. Cette maxime est le plus bel éloge des vers qu'on vient de lire. Cette multiplicité de monosyllabes amasses à dessein dans ces vers, les étend, les prolonge, et semble les élever à la hauteur du col de l'animal. Croiroit-on que Voltaires blâmé ces vers ?
(2) Ma commère la Carpe y faisoit mille tours Avec le Brochet son compère. Ainsi dans la fable du Renard et , de la Cigogne : Compère le Renard se mit un jour en frais, Et retint à dîner commère la Cicogne. Ces rapports des animaux entre eux, nous plaisent quoiqu'imaginaires. Par un secret retour sur nous-mêmes, qui se mêle à toutes nos affections, nous aimons à retrouver l'image de nos mœurs et de nos institutions.
(3) Tous approchoient, etc. Une onde transparente où rien ne sauroit échapper aux regards du vorace animal, un beau jour où tout invite un gourmand ; sur les bords, les jeux des Poissons qui s'approchent tous sans défiance, et se livrent d'eux-mêmes à l'ennemi ; combien tontes ces circonstances animent le tableau ! combien elles y répandent de vie et de gaîté !
(4) Il vivoit de régime. Tant de sobriété est si peu commune, qu'elle a besoin d'être expliquée. Aussi le poète nous donne-t-il son dédaigneux Héron pour un philosophe réglé dans ses repas, ou pour un convalescent au régime.
(5) Après quelques momens l'appétit vint : l'oiseau, etc. Quelle facilité dans la versification ! avec quelle souplesse il varie son rithme et sa cadencé! Il n'écrit point: il parle, il converse avec vous.
(6) Rapprochant du bord. Ce ne sont plus les poissons ; c'est le Héron qui s'approehe à son tour, et pour voir... quelle espèce de proie ? non plus le brochet et la carpe, mais Des tanches qui sortaient du fond de ces demeures. Admirez l'art, ou plutôt le génie des gradations. Sortoient du fend de ces demeures, n'est point indifférent : bêla commence à sentir la bourbe.
(7) Comme le Rat du bon Horace. Cette allusion est d'une justesse parfaire. On se rappelle aussitôt ces vers : Cupiens varia fastidia cœnâ Vincere tangentis malè singula dente superbo. (Liv.II.Sat.VI.vers 86.)
(8) Moi, des Tanches, dit-il ! moi Héron, etc. Ce moi répété est emphatique. Ainsi parieroit un orgueilleux financier : ainsi parle la Junon de l'Enéide, Ast ego quœ Supertûm, etc. Jovisque et soror et conjux,
(9) La Tanche rebutée, il trouva du goujon. Non pas un mais du goujon. Il y a loin de ce mets à nn plat de brochets ou de tanches ; mais ce n'est- point encore là le morceau par où il faudra finir ; et par où ? par un limaçon : c'est le dernier mot de la fable, comme la dernière découverte du Héron.
Portrait biographique de Jean de La Fontaine . Sa jeunesse. |
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