Origines des fables .

Cette première édition ne comprenoit que les six premiers livres des fables, et celles-ci sont au nombre de 124. On ne s'attend pas, je l'espère, à me voir justifier pour chacune d'elles les raisons qui me déterminent à leur attribuer l'origine que je vais indiquer ; mais, en les réunissant en plusieurs groupes, on pourra raisonnablement admettre que toutes celles qui composent chacun d'eux reconnoissent une source commune, lorsque la plupart présenteront des signes évidents d'imitation. Ésope, Horace et Phèdre sont les trois anciens auteurs dont je crois devoir m'occuper en premier sous le rapport de ces recherches....lire la suite.

 
 

Qu'est-ce qu'une fable ?
   Nature de la fable .   Parmi les critiques, les uns voient dans la Fable principalement une vérité morale proposée à la raison; d'autres la considèrent comme une exhortation au bien, offerte dans un discours allégorique à la volonté ; d'autres enfin en font un tableau poétique, parlant surtout à l'imagination et ayant pour objet le beau idéal. De là une foule de définitions et de règles contraires sur l'apologue , selon qu'on l'envisageait exclusivement à l'un de ces trois points de vue. Lire la suite
 

 

 

 
Jean de La Fontaine

 Fables - Livre 12

Livre douzième .

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Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue, et le Rat


A Madame de la Sablière

Je vous gardais un Temple dans mes vers :
Il n'eût fini qu'avecque l'Univers.
Déjà ma main en fondait la durée
Sur ce bel Art qu'ont les Dieux inventé,
Et sur le nom de la Divinité
Que dans ce Temple on aurait adorée.
Sur le portail j'aurais ces mots écrits
PALAIS SACRE DE LA DEESSE IRIS ;
Non celle-là qu'a Junon à ses gages ;
Car Junon même et le Maître des Dieux
Serviraient l'autre, et seraient glorieux
Du seul honneur de porter ses messages.
L'Apothéose à la voûte eût paru ;
Là, tout l'Olympe en pompe eût été vu
Plaçant Iris sous un Dais de lumière.
Les murs auraient amplement contenu
Toute sa vie, agréable matière,
Mais peu féconde en ces événements
Qui des Etats font les renversements.
Au fond du Temple eût été son image,
Avec ses traits, son souris, ses appas,
Son art de plaire et de n'y penser pas,
Ses agréments à qui tout rend hommage.
J'aurais fait voir à ses pieds des mortels
Et des Héros, des demi-Dieux encore,
Même des Dieux ; ce que le Monde adore
Vient quelquefois parfumer ses Autels.
J'eusse en ses yeux fait briller de son âme
Tous les trésors, quoique imparfaitement :
Car ce coeur vif et tendre infiniment,
Pour ses amis et non point autrement,
Car cet esprit, qui, né du Firmament,
A beauté d'homme avec grâces de femme,
Ne se peut pas, comme on veut, exprimer.
O vous, Iris, qui savez tout charmer,
Qui savez plaire en un degré suprême,
Vous que l'on aime à l'égal de soi-même
(Ceci soit dit sans nul soupçon d'amour ;
Car c'est un mot banni de votre Cour ;
Laissons-le donc), agréez que ma Muse
Achève un jour cette ébauche confuse.
J'en ai placé l'idée et le projet,
Pour plus de grâce, au devant d'un sujet
Où l'amitié donne de telles marques,
Et d'un tel prix, que leur simple récit
Peut quelque temps amuser votre esprit.
Non que ceci se passe entre Monarques :
Ce que chez vous nous voyons estimer
N'est pas un Roi qui ne sait point aimer :
C'est un Mortel qui sait mettre sa vie
Pour son ami. J'en vois peu de si bons.
Quatre animaux, vivants de compagnie,
Vont aux humains en donner des leçons.
La Gazelle, le Rat, le Corbeau, la Tortue,
Vivaient ensemble unis : douce société.
Le choix d'une demeure aux humains inconnue
Assurait leur félicité.
Mais quoi ! l'homme découvre enfin toutes retraites.
Soyez au milieu des déserts,
Au fond des eaux, en haut des airs,
Vous n'éviterez point ses embûches secrètes.
La Gazelle s'allait ébattre innocemment,
Quand un chien, maudit instrument
Du plaisir barbare des hommes,
Vint sur l'herbe éventer les traces de ses pas.
Elle fuit, et le Rat à l'heure du repas
Dit aux amis restants : D'où vient que nous ne sommes
Aujourd'hui que trois conviés ?
La Gazelle déjà nous a-t-elle oubliés ?
A ces paroles, la Tortue
S'écrie, et dit : Ah ! si j'étais
Comme un Corbeau d'ailes pourvue,
Tout de ce pas je m'en irais
Apprendre au moins quelle contrée,
Quel accident tient arrêtée
Notre compagne au pied léger :
Car, à l'égard du coeur, il en faut mieux juger.
Le Corbeau part à tire d'aile :
Il aperçoit de loin l'imprudente Gazelle
Prise au piège, et se tourmentant.
Il retourne avertir les autres à l'instant.
Car de lui demander quand, pourquoi, ni comment
Ce malheur est tombé sur elle,
Et perdre en vains discours cet utile moment,
Comme eût fait un Maître d'Ecole,
Il avait trop de jugement.
Le Corbeau donc vole et revole.
Sur son rapport, les trois amis
Tiennent conseil. Deux sont d'avis
De se transporter sans remise
Aux lieux où la Gazelle est prise.
L'autre, dit le Corbeau, gardera le logis :
Avec son marcher lent, quand arriverait-elle ?
Après la mort de la Gazelle.
Ces mots à peine dits, ils s'en vont secourir
Leur chère et fidèle Compagne,
Pauvre Chevrette de montagne.
La Tortue y voulut courir :
La voilà comme eux en campagne,
Maudissant ses pieds courts avec juste raison,
Et la nécessité de porter sa maison.
Rongemaille (le Rat eut à bon droit ce nom)
Coupe les noeuds du lacs : on peut penser la joie.
Le Chasseur vient et dit : Qui m'a ravi ma proie ?
Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou,
Le Corbeau sur un arbre, en un bois la Gazelle ;
Et le Chasseur, à demi fou
De n'en avoir nulle nouvelle,
Aperçoit la Tortue, et retient son courroux.
D'où vient, dit-il, que je m'effraie ?
Je veux qu'à mon souper celle-ci me défraie.
Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous,
Si le Corbeau n'en eût averti la Chevrette.
Celle-ci, quittant sa retraite,
Contrefait la boiteuse, et vient se présenter.
L'homme de suivre, et de jeter
Tout ce qui lui pesait : si bien que Rongemaille
Autour des noeuds du sac tant opère et travaille
Qu'il délivre encor l'autre soeur,
Sur qui s'était fondé le souper du Chasseur.
Pilpay conte qu'ainsi la chose s'est passée.
Pour peu que je voulusse invoquer Apollon,
J'en ferais, pour vous plaire, un Ouvrage aussi long
Que l'Iliade ou l'Odyssée.
Rongemaille ferait le principal héros,
Quoiqu'à vrai dire ici chacun soit nécessaire.
Portemaison l'Infante y tient de tels propos
Que Monsieur du Corbeau va faire
Office d'Espion, et puis de Messager.
La Gazelle a d'ailleurs l'adresse d'engager
Le Chasseur à donner du temps à Rongemaille.
Ainsi chacun en son endroit
S'entremet, agit, et travaille.
A qui donner le prix ? Au coeur si l'on m'en croit.

 

Commentaires et analyses des fables de Jean La Fontaine par Chamfort . 1796.

V. 6. Que dans ce temple on aurait adorée.
Il me semble que les six vers suivans ne disent pas grand chose : Junon et le maître des dieux, qui seraient fiers de porter les messages de la déesse Iris ; cela n'ajoute pas beaucoup à l'idée qu'on avait de madame de la Sablière. Il faut, dans la louange , le ton de la vérité. C'est lui seul qui accrédite la louange, en même temps qu'il honore et celui qui la reçoit et celui qui la donne.
V. 22. Son art de plaire et de n'y penser pas.
Voilà un de ces vers qui font pardonner mille négligences, un de ces vers après lequel on n'a presque plus le courage de critiquer La Fontaine.
V. 26. Même des dieux : ce que le monde adore
Vient quelquefois parfumer ses autels.

Sa société était en effet très-recherchée, et cela déplaisait à plus d'une princesse. Mademoiselle de Montpensier, qui ne la connaissait pas, qui même ne l'avait jamais vue, dit, dans ses Mémoires, que le marquis de Lafare et nombre d'autres passaient leur vie chez une petite bourgeoise, savante et précieuse, qu'on appelait madame de la Sablière. » Cela veut dire seulement, en style de princesse, que madame de la Sablière avait de l'esprit et de l'instruction , qu'elle voyait bonne compagnie à Paris, et n'avait pas l'honneur de vivre à la cour.
V. 32. Car cet esprit qui, né du firmament.
Ces quatre rimes masculines de suite sont aussi trop négligées. Et puis le firmament est presque un mot de théologie qui paraît ici déplacé.
V. 38. Ceci soit dit sans nul soupçon d'amour.
Il ne fallait pas revenir là-dessus, après avoir dit beaucoup mieux et sans apprêt :
V. 39. Car ce Cœur vif et tendre infiniment
Pour ses amis, et non point autrement
.
Le reste me paraît faible.
Je trouve aussi l'idée de la fable un peu bizarre , mais il y a des vers heureux. J'en remarquerai quelques-uns.
V. 55. . . Douce société. A la bonne heure, quoique je la trouve un peu singulière.
V.56. Le choix d'une demeure aux humains inconnue.
La Fontaine ne passe point pour misanthrope. C'est qu'il n'a point la mauvaise humeur attachée à ce défaut. Mais nous avons déjà vu plusieurs traits sanglans de satire contre l'humanité : et ce dernier montre assez ce qu'il pensait des hommes.
V. 77. Car, à l'égard du cœur, il en faut mieux juger.
C'est-là un trait charmant d'amitié, de ne pas croire à l'oubli, aux torts, au refroidissement de ses amis.
V. 134. A qui donner le prix ? au cœur , si l'on m'en croit.
C'est donc La Fontaine qui aura ce prix : car on ne peut mieux prendre le ton du cœur qu'il ne le prend dans ce dernier morceau. Il rappelle en quelque sorte celui qui termine la fable des deux amis, celle des deux pigeons. Mais le sujet ne permettait pas une effusion de sentimens aussi touchante. Il y a , entre ce morceau et les deux que je cite, la même différence qui se trouve entre l'intérêt d'une société aimable et le charme d'une amitié parfaite.
Il paraît que cette fable avait été laissée dans le porte-feuille de l'auteur , et qu'elle était faite depuis long-temps ; car il y parle un peu d'amour : ce qui eût été ridicule à l'âge où il était, quand ce douzième livre parut. Au reste , peut-être n'y regardait-il pas de si près ; peut-être croyait-il que, tant que l'âme éprouve des sentimens, elle peut les énoncer avec franchise. Il ne songeait point à une vérité triste qu'un autre poète a , depuis La Fontaine , exprimée dans un vers très-heureux ; la voici :
Quand on n'a que son cœur, il faut s'aller cacher.

Commentaires et observations diverses de MNS Guillon   sur les fables de La Fontaine... - 1803.

1) Je vous gardois un temple. Voiture a de même élevé en l'honneur de madame de Rambouillet, un de ces temples allégoriques , qui ne coûtent point a leurs auteurs de grands frais d'architecture. A vOUS, lui dit-il:
A vous, il vous faut un temple ;
Il sera fait dans un an ;
Et j'en ai déjà le plan.
Je doute qu'il eût été aussi magnifique que l' Ebauche confuse dessinée par La Fontaine. Le célèbre ami de La Fontaine, Montcrif, suppose que ce temple avoil existe : mais il y placoit une autre divinité :
Autrefois un Temple étoit;
La fête en est passée :
Chaque Amant y répétoit
Sa plus douce pensée.
Si ce Temple se trouvoit
Pour ce tant doux mystère,
Que de fois on entendroit :
« J'adore La Vallière » !
(Elite de Poés. fugitif. T. I. p. 210.)
(2) Son art de plaire et de'n'y penser pas. « Voilà un de ces vers qui font pardonner mille négligences ; un de ces vers après lesquels on n'a presque plus le courage de critiquer La Fontaine». ( Champfort. ) Ce vers délicieux a souvent été applique à son auteur.
(3) Ce que le monde adore Paient quelquefois parfumeries autels. Mademoiselle de Mont- pensier a remarque dans ses mémoires , que le marquis de la Fare et nombre d'autres passoient leur vie chez cette Dame, recommandable à plus d'un titre.
(4) Quoiqu'imparfaitement, etc. Quatre vers de rime masculine, de suite. Négligence.
(5) Mais quoi, l'hnmme, etc-. Cette réflexion pleine de sensibilité et de philosophie ne seroit pas tombée dans une âme froide. La sensibilité est le vrai foyer du talent.
6) S'alloit ébattre. Vieille expression , mais qui n'a pas perdu sa fraîcheur. Clém. Marot : A
un tel inoys qu'on doibt s'esbattre et rire.
Delà le mot prendre ses ébats. (Elég. II. Du mois de Mai, )
(7) Un Chien, maudit instrument, etc. On aime , on partage cette vertueuse indignation du poète contre les perfides arts de l'homme et ses cruels complices.
(8) La Gazelle déjà, etc. Le reproche affectueux exprimée par ce mot déjà, n'échappera, point à un lecteur délicat.
(9) Car, à l'égard du cœur, il en faut mieux juger. La véritable amitié ne s'emporte point à
des soupçons injustes; elle juge autrui d'après elle-même. La Fontaine est autant le peintre du cœur que de la nature
10) Comme eût fait un maître d'Ecole. Témoin celui de la
fable 5 du Lme IX.
11) Vole et revole. On diroit qne La Fontaine éloit aussi de
cette douce société , tant il a su donner à ses expressions , en les répétant, l'empreinte de l'agitation à laquelle sont livrés les trois amis.
12) Avec son marcher lent. Il ne nomme point la Tortue,
parce que c'est là une vérité désobligeante ; mais on la devine bien.
13) Pauvre Chevrette de montagne. Qu'il est gracieux ce diminutif ! Pourquoi? C'est qu'il est à la fois un sentiment et une image.
14) La voila comme eux, etc. Tout est action et mouvement.
Quel talent que celui qui met en jeu tant de ressorts , distribue sans embarras tous ses rôles de manière à les faire ressortir l'un par l'autre , et ne laisse ni vide ni langueur sur la scène !
15) J'en vais servir un autre. L'amitié , sentiment plus calme que celui de l'amour, et par-là plus durable et plus heureux. Toute cette péroraison est charmante, à commencer par ce vers :
A qui donner le prix ? Au cœur, si l'on m'en croit.
On y reconnoît la muse enchanteresse qui dicta la fable des deux Pigeons et celle des deux Amis.

 







 

 

 



 

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