Le Coq et le Renard.   
S

ur la branche d'un arbre était en sentinelle
Un vieux Coq adroit et matois.
"Frère, dit un Renard, adoucissant sa voix,
Nous ne sommes plus en querelle :
Paix générale cette fois.
Je viens te l'annoncer ; descends, que je t'embrasse.
Ne me retarde point, de grâce ;
Je dois faire aujourd'hui vingt postes sans manquer.
Les tiens et toi pouvez vaquer
Sans nulle crainte à vos affaires ;
Nous vous y servirons en frères.
Faites-en les feux dès ce soir.
Et cependant viens recevoir
Le baiser d'amour fraternelle.
- Ami, reprit le coq, je ne pouvais jamais
Apprendre une plus douce et meilleur nouvelle
Que celle
De cette paix ;
Et ce m'est une double joie
De la tenir de toi. Je vois deux Lévriers,
Qui, je m'assure, sont courriers
Que pour ce sujet on envoie.
Ils vont vite, et seront dans un moment à nous.
Je descends ; nous pourrons nous entre-baiser tous.
- Adieu, dit le Renard, ma traite est longue à faire :
Nous nous réjouirons du succès de l'affaire
Une autre fois. Le galand aussitôt
Tire ses grègues, gagne au haut,
mal content de son stratagème ;
Et notre vieux Coq en soi-même
Se mit à rire de sa peur ;
Car c'est double plaisir de tromper le trompeur

Commentaires et analyses par Chamfort  - 1796.
Le Pogge ajoute à la réponse du Coq ce nouveau dialogue, « Le Coq: Eh! la paix n'est-elle pas faite entre les animaux? —Le Renard: Peut-être que les deux Chiens n'en savent pas encore la nouvelle». Jacques l'Enfant, qui a publié le Poggiana, voudroit que La Fontaine n'eût pas omis cette-répartie du Renard fugitif, comme ayant, dit-il, beaucoup de sel. Cela est vrai ; mais elle étend la morale de la, fable bien au-delà du but du poète, et par-là devient inutile. Ce n'est pas un combat d'esprit qu'il a voulu rendre ; mais une leçon qu'il donne aus trompeurs.
(1) Faites-en les feux. Feux de joie, illuminations. (3) Je m'assure. Il pouvoitmettre : j'en suis sûr.
(3) Tire ses grègues , ou ses chausses , faire retraite. Expression tirée du langage burlesque et familier. Régnier avoit dit :
Ses grègues aux genoux, au coude son pourpoint.
( Satyre II. vers 45. )
On croit que ce mot vient des chausses à la grecque.
(4) Et notre vieux Coq. Comme il dira plus bas : Cétoit un vieux routier; il savoit plus d'un tour.

Commentaires et observations diverses de MNS Guillon - 1803.
(1) Une Fourmis y tombe. Le mot Fourmi ne prend l's qu'au pluriel. Les lexicographes n'ont point remarqué cette innovation de La Fontaine.
(2) Et dans cet océan. Toute grandeur est relative. Le simple ruisseau est toujours bien vaste quand on s'y noie : il est alors l'océan tout entier, comme la planche qui sauve du naufrage est un promontoire. Ces images ennoblissent les acteurs, et rehaussent le lieu de la scène.
(3) Usa de charité.
La Colombe est tendre, et partant généreuse, a dit M. l'abbé Aubert, Liv. IV. f. 1.
(4) Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté,
Ce fut un promontoire. Florian pensoit sans doute à ces jolis ver s, lorsque dans sa fable du Lapin et de la Sarcelle, il écrivoit :
La Sarcelle le quitte, Et revient traînant un vieux nid Laissé par des Canards. Elle l'emplit bien vite De feuilles de roseaux ; les presse, les unit Des pieds, du bec, en fait un batelet capable De supporter un lourd fardeau. Puis elle attache à ce vaisseau Un brin de jonc qui sert de cable.
(5) Passe un certain croquant. Terme de mépris, un misérable , un homme de néant. Dans le Rolland travesti (Paris, 165o), ou lit :
Les grands coups orbes et piquans Que se tirent ces deux croquans. ( Ch. I. ) Ce mot a passé dans le style familier ; il vient du nom de cro quant, donné à quelques malheureux paysans de la Guyenne, révoltés sous Louis XIII.
(6) Le vilain retourne la tête. Mot ancien qui signifie un paysan. De villa, maison de campagne, a été formé villanus, villain. D'autres transportent bien plus loin l'étymologie de ce mot.


Commentaires et analyses des fables : Chamfort et Mns. Guillon -
Illustrées par J.J. Granville.
A lire "les origines des fables de La Fontaine par : A. C. M. Rober ."




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