Le chêne et le Roseau.   

L e Chêne un jour dit au Roseau :
"Vous avez bien sujet d'accuser la Nature ;
Un Roitelet* pour vous est un pesant fardeau.
Le moindre vent, qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau,
Vous oblige à baisser la tête :
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d'arrêter les rayons du soleil,
Brave l'effort de la tempête.
Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphyr.
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrais de l'orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des Royaumes du vent*.
La nature envers vous me semble bien injuste.
- Votre compassion, lui répondit l'Arbuste,
Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci.
Les vents me sont moins qu'à vous redoutables.
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. "Comme il disait ces mots,
Du bout de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L'Arbre tient bon ; le Roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au Ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l'Empire des Morts.

Fables liées :
Le Chêne et le Roseau analysée par B. Van Holleke
Guillaume Haudent : Le Chêne et le Roseau.
"Le Chêne et le Roseau", la fable développée et expliquée par Le Batteux.   
Cette fable développée par Bernardin Saint-Pierre.
Benserade : Le Chêne et le Roseau.
Contes et fables en chansons : Le Chêne et le Roseau, par Marc Constantin.
Contes et fables en chansons : Le Chêne et le Roseau, par Fortoul.
Delia Canna et dell' Olivia. par Verdizotti.
Champeau : Le Chêne et le Roseau.

Commentaires et analyses par Chamfort  - 1796.
Le chêne et le Roseau.
Je ne connais rien de plus parfait que cet Apologue. Il faudrait insister sur chaque mot pour en faire sentir les beautés. L'auteur entre en matière sans prologue, sans morale. Chaque mot que dit le chêne fait sentir au roseau sa faiblesse.
V. 3. Un roitelet pour vous est un pesant fardeau.
Le moindre vent qui d'aventure r
Fait rider la face de l'eau , etc.
Et puis tout d'un coup l'amour-propre lui fait prendre le style le plus pompeux et le plus poétique.
V. 8. Cependant que mon front au Caucase pareil, Aon content, etc.
Puis vient le tour de la pitié qui protège, et d'un orgueil mêlé de bonté.
V. 12. Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage.
Enfin il finit par s'arrêter sur l'idée la plus affligeante pour le roseau, et la plus flatteuse pour lui-même.
V. 18. La nature envers vous me semble bien injuste.
Le roseau dans sa réponse rend d'abord justice à la bonté du cœur
que le chêne a montrée. En effet, il n'a pas été trop impertinent,
et il a rendu aimable le sentiment de sa supériorité. Enfin le roseau
refuse sa protection , sans orgueil, seulement parce qu'il n'en a pas
besoin :
V. 2o. Je plie et ne romp pas.
Arrive le dénouement ; La Fontaine décrit l'orage avec la pompe de style que le chêne a employée en parlant de lui-meme.
V. 37. Le plus terrible des enfant
Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.
..............................................
V. 3o Le vent redouble ses efforts
Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine ,
Et dont les pieds, touchaient à l'empire des morts,
Remarquez que La Fontaine ne s'amuse pas plus a moraliser à la fin de sa fable qu'au commencement. La morale est toute entière dans le récit du fait.
Cet Apologue est non-seulement le meilleur de ce premier livre , mais il n'y en a peut-être pas de plus achevé dans La Fontaine. Si l'on considère qu'il n'y a pas un mot de trop , pas un terme impropre, pas une négligence ; que dans l'espace de trente vers, La Fontaine en ne faisant que se livrer au courant de sa narration , a pris tous les tons, celui de la poésie la plus gra­cieuse , celui de la poésie la plus élevée ; on ne craindra pas d'af­firmer qu'à l'époque où cette fable parut, il n'y avait rien de ce ton là dans notre langue. Quelques autres fables , comme celle des animaux malades de la peste , présentent peut-être des leçons plus importantes, offrent des vérités qui ont plus d'étendue, mais il n'y en a pas d'une exécution plus facile.

Commentaires et observations diverses de MNS Guillon - 1803.
Le chêne et le Roseau.
Une sentence de Pilpay auroit pu présenter à La Fontaine le germe de cet apologue, quand il n'en eût point trouvé le type dans le fabuliste grec. La voici : Quoique le vent ne fasse pas de mal à l'herbe qui plie devant lui, il arrache néanmoins les arbres les plus gros et les plus puissant (T. I. p. 3oo). Cette sentence mise en action, devient l'apologue d'Esope : il suffit de lui donner des acteurs. C'est au goût à les choisir ; plus les contrastes seront saillans, plus aussi l'action aura d'intérêt et la morale d'énergie. C'est un Roseau et un Olivier que l'apologue grec met en scène. Qu'il y a bien plus de délicatesse dans La Fontaine ! Ce n'est pas un simple Olivier qui sera l'objet de la lutte des vents : c'est le plus robuste des arbres, le Chêne ; et Borée qui se joue de lui.
(1) Le Chêne un jour dit au Roseau. Début simple : c'est l'art des grands écrivains de préparer les lecteurs aux plus sublimes beautés, par des exordes de la plus grande modestie. Qu'on se rappelle, le précepte de Boileau et l'exemple des maîtres de l'art.
(2) Vous avez bien sujet d'accuser la nature. Le discours est direct. Le Chêne ne dit point au Roseau qu'il a raison, etc ,mais vous avez bien raison. Cette manière est beaucoup plus vive : on croît entendre les acteurs mêmes ; le discours est ce qu'on appelle dramatique. Ce second vers d'ailleurs contient la proposition du sujet, et marque quel sera le ton de tout le discours. Le Chêne montre déjà du sentiment et de la compassion, mais de cette compassion orgueilleuse par laquelle on, fait sentir au malheureux les avantages qu'on a sur lui.
(3) Un Roitelet, etc. Cette réflexion est humiliante pour le Roseau; elle tient de l'insulte : le plus petit des oiseaux, un far-deau pesant ! Quant au mot lui-même, « Ceux qui voudront savoir
pourquoi il est devenu le nom de ce petit oiseau, peuvent consulter Plutarque dans son traite intitulé : Instruction pour ceux qui manient les affaires d'état, chap, 7 de la traduct. d'Amyot.» (Coste.)
(4) Le moindre vent, etc. Même pensée sous une autre image.
Le Chêne ne raisonne que par des exemples. C'est la manière de raisonner la plus sensible, la plus à la portée de l'ignorant et du foible : elle parle tout ensemble à l'imagination, à l'esprit et aux sens.
(5) D'aventure, terme un peu vieux, mais poétique. Il ne faut pas un grand effort, mais un simple hasard.
(6) Fait rider la face de l'eau. Ce ne sont pas de ces tempêtes épouvantables qui bouleversent les abîmes de la mer; non, il suffît du vent le plus léger qui fait rider la surface du mobile élément. En voilà assez pour obliger le Roseau à baissée la tête et à plier.
(7) Cependant que mon front, etc. Quelle différence dans la manière dont il parle de soi ! quelle noblesse dans les images ! quelle fierté dans les expressions et dans les tours ! Cependant ,que
est emphatique. ( Voyez sur ce mot, le Malherbe de Ménage , page 258 ). Mon front, terme noble et majestueux. Au Caucase pareil: la plus haute des montagnes, la plus voisine du ciel,
ne l'est pas plus que lui. Non content d' arrêter, marque une sorte de supériorité, sur qui? sur le soleil lui-même. Brave l'effort, ne dit pas seulement résiste, mais résiste avec empire
à tout l'effort.
(8) Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphir. Le Chêne revient son parallèle : il est trop flatteur pour son amour-propre; et pour le rendre plus sensible, il le réduit en deux mots , tout vous est réellement, tout me semble Zéphir. Quelle précision dans ce contraste ! quel gracieux naturel dans cette image, où tout ce qu'il y a de plus. fort dans 1a nature, se trouve rapproché de tout ce qu'elle a de plus foible !
(9) Encor si vous naissiez. L'orgueil du chêne étoit content Peut-être même qu'il avoit rougi. Il reprend son premier ton de compassion, pour engager adroitement le Roseau à consentir aux louanges qu'il s'est données, et à flatter encore son amour-propre par un aveu plaintif de sa foiblesse. Mais avec cet air de compassion , il saura toujours mêler à son discours les exprès sions du ton avantageux. A l'abri, sent bien son protecteur. Du feuillage : de mon feuillage eût été trop succinct et trop simple. Dont je couvre , étend l' idée et fait image. Le voisinage , n'est pas sans enflure. Je vous défendrais, . . . je : on goûte un cer tain plaisir à se donner soi-même pour le défenseur des opprimés,! Vainqueur des élémens , non seulement il n'en craint point les coups pour lui-même; il est assez fort pour en sauver tout ce qui l'entoure.
(10) Mais vous naissez, le plus souvent
Sur les humides bords des royaumes du vent. Ce tour est poétique et même de la plus haute poésie, ce qui ne mésied pas dans-1e Chêne.
(11) La nature envers vous me semble bien injuste. C'est la conclusion que le Cbéne prononce, sans doute en appuyant, et avec une pitié désobligeante, quoique réelle et véritable.
On attend avec impatience la réponse du Roseau ; elle sera modeste , mais ferme ; polie, mais sèche.
(12) Votre compassion. . .. part d'un bon naturel. Il ne faut pas lui dire qu'elle est orgueilleuse , mais le lui faire entendre, et il n'y a pas de mal de mêler un peu d'ironie.
(13) Comme il disoit ces mots. Les acteurs n'ont plus rien à se dire, c'est au poète à achever le récit : il prend le ton de sa matière ; il peint un orage furieux. Homère n'a rien de plus sublime, dans sa majestueuse et brillante simplicité. Le plus terrible des enfans , au lieu de dire : un vent de nord. On le personnifie: Les flancs du nord, image bien plus grande que n'en présente cette outre d'Eole, d'où Virgile épanche les vents conjures contre les vaisseaux d'Enée. Eût porté jusques-là. Puisques le Chêne a résisté à tous les orages qui ont soufflé jusqu'à ce moment, il falloit bien qu'il fut plus fort qu'eux. Pour en venir à bout, le Nord enfante tout exprès et déchaîne contre lui un ennemi tout nouveau. •
(14) L'arbre tient bon, le Roseau plie. Voila nos deux acteurs en situation parallèle. Les caractères se soutiennent à merveille) mais quelle sera l'issue de cette lutte terrible ?
(15) Et fait si Bien qu'il déracine. La Victoire est complette; le vent pénètre; il fouille bien avant dans la terre pour en briser , et arracher ces racines si profondes, si étendues, sur lesquelles repose, comme sur d'antiques fondemens, toute la masse du colosse.
(16) Celui de qui la tête au ciel étoit voisine ,
Et dont les pieds touchoient à l'empire des morts. L'antithèse et l'hyperbole qui régnent dans ces deux derniers vers, les rendent sublimes. On croit voir réunies dans un même tableau ,les deux extrémités de la création.
On sait gré à Malherbe d'avoir dit (Ode à Henry IV, p.27), les Chênes et leurs Racines, qu'il avoit sans doute imité d'Homère (Iliad, L. XI. v. 537 ). Il y a bien plus de poésie à animer ces racines en les appelant des pieds.
Les deux vers, de la Fontaine sont une belle traduction de ce passage de Virgile :
Qua quantum vertice ad auras OEtheruns, tantum radice ad Tartara tendit.
( Georg. L. II. vers 291, 292.)
Virgile avoit dû lui-même cette image à deux poètes grecs d'avant lui. Callimaque, dans son hymne à Cérès, peint d'un seul trait un Chêne consacré à cette déesse ; A' IBIgI xugor; content de cette image, il l'applique bientôt à la déesse elle-même, « Ses pieds, dit-il, touchent à la terre, et sa tête à l'olympe.» C'est l'image sous laquelle Homère, le père de l'antique poésie, musé fait voir la discorde : Elle rampe, et bientôt levant son front d'airain, Porte sa tête aux cieux et marche sur la terre.
( Traduct. de Rochefort).
La Fontaine n'a point altéré le sublime de ces peintures.
La mémoire se recueille et l'esprit se repose avec intérêt sur ces magnifiques trophées de la victoire que le vent a temportée. On admire encore ce Chêne même après sa chûte ; et le lecteur, à la vue de ces tableaux, à la fois magnifiques et lugubres, n'a pas besoin que le poète lui donne une leçon directe de la fragilité des grandeurs , et du bonheur qui accompagne la médiocrité.

Notes sur la fable:
*roitelet : l'oiseau le plus léger de nos contrées.
*royaume du vent : les marais et rivières.
Sources : - Le roseau et l'olivier - Le roseau et l'olivier se querellaient au sujet de leur résistance, de leur force, de la tranquillité de leur vie. Comme l'olivier invectivait le roseau, lui reprochant d'être faible et de céder facilement à tous les vents, celui-ci resta sans mot dire. Il n'attendit pas longtemps. Un vent violent ayant soufflé, le roseau, qui était secoué et ployait sous la tempête, se tira d'affaire facilement. L'olivier au contraire, qui s'était raidi contre le vent, fit brisé brutalement. Cette fable signifie que ceux qui ne résistent pas aux circonstances et aux puissants sont dans une condition meilleure que ceux qui entrent en lutte  contre les forts. Esope - Nevelet -
- Le chêne et roseau - ..." Toi, dit-il, tu méprises les vents impétieux et les tempêtes furieuses, et sous la poussée de leur forces réunies, tu t'abas. Moi j'attends l' Auster qui peu à peu s'élève et, prudent, je cède au Notus, même léger. Contre les branches robustes se heurte l'orage déchaîné; déjouée par mes mouvements, la force du vent s'évanouit." - Avianus -




Commentaires et analyses des fables : Chamfort et Mns. Guillon -
Illustrées par J.J. Granville.
A lire "les origines des fables de La Fontaine par : A. C. M. Rober ."




blog comments powered by