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Les 12 livres de Jean de la Fontaine : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12
 Le Chat, la Belette, et le petit Lapin. 

Du palais d'un jeune Lapin
Dame Belette un beau matin
S'empara ; c'est une rusée.
Le Maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
Elle porta chez lui ses pénates un jour
Qu'il était allé faire à l'Aurore sa cour,
Parmi le thym et la rosée.
Après qu'il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
Janot Lapin retourne aux souterrains séjours.
La Belette avait mis le nez à la fenêtre.
O Dieux hospitaliers, que vois-je ici paraître ?
Dit l'animal chassé du paternel logis :
O là, Madame la Belette,
Que l'on déloge sans trompette,
Ou je vais avertir tous les rats du pays.
La Dame au nez pointu répondit que la terre
Etait au premier occupant.
C'était un beau sujet de guerre
Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant.
Et quand ce serait un Royaume
Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
En a pour toujours fait l'octroi
A Jean fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi.
Jean Lapin allégua la coutume et l'usage.
Ce sont, dit-il, leurs lois qui m'ont de ce logis
Rendu maître et seigneur, et qui de père en fils,
L'ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.
Le premier occupant est-ce une loi plus sage ?
- Or bien sans crier davantage,
Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis.
C'était un chat vivant comme un dévot ermite,
Un chat faisant la chattemite,
Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,
Arbitre expert sur tous les cas.
Jean Lapin pour juge l'agrée.
Les voilà tous deux arrivés
Devant sa majesté fourrée.
Grippeminaud leur dit : Mes enfants, approchez,
Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause.
L'un et l'autre approcha ne craignant nulle chose.
Aussitôt qu'à portée il vit les contestants,
Grippeminaud le bon apôtre
Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre.
Ceci ressemble fort aux débats qu'ont parfois
Les petits souverains se rapportants aux Rois.



 
Fables liées :
Les fables en chansons : Le Chat, la Belette et le petit Lapin.

Commentaires et analyses par Chamfort . 1796.

V. 6 .. Faire à l'Aurore sa cour , Parmi le thym et la rosée.
La Fontaine possède cet art, qui dit sans s'avilir les plus petites choses , selon l'expression de Boileau ; mais nous verrons cette idée exprimée encore bien plus poétiquement clans la fable quinzième du livre 10.
Elle voudrait en dégoûter Jeannot Lapin , car elle n'est pas elle-même bien sûre de ses droits.
V. 19.....Où lui-même il n'entrait qu'en rampant!
Elle voudrait en dégoûter Jeannot Lapin , car elle n'est pas elle-même bien sûre de ses droits.
V. 20. Et quand ce serait un royaume.
Il est plaisant de voir l'importante question de la propriété très-bien discutée à l'occasion d'un trou de lapin. Le dénouement de cette fable ressemble un peu à celui de l'huitre et des plaideurs , sauf qu'il est plus tragique pour les parties disputantes.

Commentaires et observations diverses de MNS Guillon .1803.

(1) C'est une rusée. J'ai vu des jeunes gens embarrassés sur le sens de ce vers. L'habitude de rencontrer de vieux mots dans La Fontaine éloignoit de leur esprit l'idée que ce fût l'adjectif rusé, et leur faisoit soupçonner quelque substantif inconnu au langage moderne. J'ai vu d'autres critiques d'un âge plus mûr chercher vainement à l'accorder, soit avec le vers suivant : quelle adresse y a-t-il à s'emparer d'un gîte ouvert, et dont le maître est absent ? soit avec le dénouement : est-ce être bien rusé que de s'enferrer sous la griffe d'un chat ? Ce que j'oserois répondre à tous, c'est qu'un vers n'est pas bon , quand on ne l'entend pas, ou qu'on l'entend mal.
(2) Qu'il étoit allé faire à l'Aurore sa cour, etc. La prose eût dit : brouter avant le lever au soleil. La poésie fait naître le thym et la rosée ; elle personnifie le jour commençant ; elle amène à la cour de l'Aurore le jeune Lapin. Ce sont des images riantes à la place d'une idée vulgaire et stérile. Ce qui suit est naïf, et d'une aimable familiarité.
(3) Janot lapin. Un Janot est celui dont une bonhommie simple excite en nous l'enjouement, et finit par nous faire rire à ses dépens. Tel Janot de la société est le Lapin de la fable.
(4) O Dieux hospitaliers ! que vois-je ? etc. Le premier cri de l'innocence qu'on opprime est une invocation à la divinité. Le poète l'a bien senti ; et la Philosophie est forcée de convenir qne l'homme est aussi essentiellement religieux , qu'il est raisonnable.
M. de la Harpe , Eloge de La Fontaine , p. 20. « Ecoutez la Belette et le Lapin plaidant pour un terrier. Est-il possible de mieux discuter une cause ? Tout y est mis en usage, coutume , autorité , droit naturel , généalogie. On y invoque les Dieux hospitaliers. Ce sérieux qui est si plaisant, excite en nous ce rire de l'âme que feroit naître la vue d'un enfant heureux de peu de chose. »
(5) Or bien. Comme dans Malherbe : bien est- il mal aisé, (Paraphr. du.ps. 128.) Bien semble être la mer une barre assez forte, etc. Sur quoi Vaugelas a dit : « En vers, M. de Malherbe en a souvent usé ; et je trouve qu'il a aussi bonne grâce en vers qu'il l'a mauvaise en prose , pourvu qu'il soit bien placé , comme cet excellent ouvrier avoit accoutumé de s'en servir. »
(6) Raminagrobis. Rabelais donne ce nom à un vieux poète. ( Voyez Pantagr. Liv. III. ch. 21. ) L'abbé Massieu y reconnoît le chanoine Crétin, loué par Clém. Marot (V. Hist. de la Poésie
franc, p. 326.) Selon le Commentateur de Rabelais, il se coraposeroit des mots : Raoul , ermine et gros bis ; ce qui signifie proprement; un Chat qui fait le gros monsieur sous sa robe d'hermine. (Rabelais, T. III. p. 114. note. ) Il est plus vieux que Rabelais ; car on le trouve dans La Démoniaque, (Seconde journée, fol, 58. vol. in-8°. de la Passion de J. C. à personnages, )
(7) Un Chat faisant la chattemite,
Un saint homme de Chat , bien fourré, gros et gras. Vers pleins de gaîté. La chattemite s'emploie plus communément en adjectif. H.Etienne: caffards, patepelues, chattemites, loups ravissans, etc. ( apologie pour Hérodote , ch. 38. Tom. III. p. 220. ) d'où vient l'adverbe chatemitiquement, dit l'éditeur, (Ibid. p. 217.) C'est se moquer que de dériver chattemite de catamitus : qui ne voit que ce mot vient de cata et mites, chatte douce? Il faut voir dans les Nouvelles récréations, imprimées sous le nom de Bonaventure Desperriers (elles sont de J. Pelletier et de Nic. Denizot ), le conte de l'Ecolier qui fit valoir le latin de son Curé. (V. Rabelais, Pantagr. T. IV. second prologue , p. XIX.) — Bien fourré, gros et gras. Voltaire et Florian se sont emparés de ces riantes images, le premier, dans sa fable du Loup moraliste.
Et vient, bien fourré, gros et gras, etc.
L'autre, dans ces vers :
L'un étoit gras à lard,
C'étoit l'aîné ; sans son ermine ,
D'un chanoine il avoit la mine,
Tant il étoit dodu, potelé , frais et beau.
( Le vieux chat et le vieux rat.)
(8) Grippeminaud, le bon apôtre. Antre nom burlesque imité de Rabelais, comme celui de Raminagrobis, dont il paroît être l'inverse, " Grippeminaut, Raminagrobis , minon à robe d'hermine , et duquel les griffes sont plus fortes que celles des simples chats fourrés. » M. Le Duchat (Notes sur Pantagruel, Liv. V. ch. XI. note 2. — Le bon apôtre. J. B. Rousseau, ( Liv. I. Epître I. )
Ne vous y fiez pas, C'est un matois ; il fait le bon apôtre.
Les détails de cette fable en font un chef-d'oeuvre de narration : mais la morale n'en est pas consolante. Etre dépouillé par la Belette et mangé par le Chat ! Voilà donc le cercle dans lequel la foiblesse et la bonhommie se trouvent enfermées ! Si c'est là une vérité, certes elle n'est pas honorable pour l'espèce humaine. Encore si le poète laissoit entrevoir quelque asyle ou quelque dédommagement contre cette triste expectative ! Mais falloit-il tant d'esprit pour nous apprendre qu'ici-bas les bonnes-gens sont faits pour être d'abord dupes, et puis victimes?

 

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