Je ne connais dans tout le recueil de La Fontaine que cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile ; par Jean-Jacques Rousseau. ...lire la suite. La Fontaine a mis a la fin de sa
XVe
fable, intitulée : La Mort et le
Malheureux, une note qui
confirme ce fait, sans que
Despréaux
y soit nommé
...lire la suite. Qu'on cherche ailleurs des débuts plus simples, plus vifs, plus nets, plus riches, d'un tour plus piquants. ...lire la suite.
Proverbes.
" Il n'y a si petit buisson qui ne porte son ombre." Il n'y a si petite chose qui ne puisse, dans l'occasion, avoir son importance, son mérite, ou même son danger. Les anciens disaient dans le même sens, et à peu près dans les mêmes termes, qu'un cheveu même peut faire ombre ; ils disaient encore :
Qu'une fourmi elle-même a sa colère. Nous avons nous-mêmes un autre proverbe familier qui exprime la même idée :
Petit homme abat grand chêne.
Je citerai enfin, comme développement complet de la même pensée, l'aphorisme suivant, qui n'est pas à négliger : Se persuader qu'un petit ennemi ne peut nous nuire,
c'est croire qu'une étincelle ne suffit pas pour
allumer un incendie.
Une Tortue était, à la tête légère,
Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays,
Volontiers on fait cas d'une terre étrangère :
Volontiers gens boiteux haïssent le logis.
Deux Canards à qui la commère
Communiqua ce beau dessein,
Lui dirent qu'ils avaient de quoi la satisfaire :
Voyez-vous ce large chemin ?
Nous vous voiturerons, par l'air, en Amérique,
Vous verrez mainte République,
Maint Royaume, maint peuple, et vous profiterez
Des différentes moeurs que vous remarquerez.
Ulysse en fit autant. On ne s'attendait guère
De voir Ulysse en cette affaire.
La Tortue écouta la proposition.
Marché fait, les oiseaux forgent une machine
Pour transporter la pèlerine.
Dans la gueule en travers on lui passe un bâton.
Serrez bien, dirent-ils ; gardez de lâcher prise.
Puis chaque Canard prend ce bâton par un bout.
La Tortue enlevée on s'étonne partout
De voir aller en cette guise
L'animal lent et sa maison,
Justement au milieu de l'un et l'autre Oison.
Miracle, criait-on. Venez voir dans les nues
Passer la Reine des Tortues.
- La Reine. Vraiment oui. Je la suis en effet ;
Ne vous en moquez point. Elle eût beaucoup mieux fait
De passer son chemin sans dire aucune chose ;
Car lâchant le bâton en desserrant les dents,
Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants.
Son indiscrétion de sa perte fut cause.
Imprudence, babil, et sotte vanité,
Et vaine curiosité,
Ont ensemble étroit parentage.
Ce sont enfants tous d'un lignage.
Commentaires et analyses des fables de Jean La Fontaine par Chamfort . 1796.
V. 1. Une tortue était, etc. . . .
Quoique l'invention de cette fable soit un peu bizarre , quoique la tortue y soit peinte dans ùn costume bien étranger à ses habitudes, on peut ranger cet Apologue parmi les bons. C'est que l'intention en est sage, morale , bien marquée , et que d'ailleurs l'exécution en est très-agréable.
V. 4. Volontiers gens boiteux , etc. ....
La répétition de ce mot volontiers est pleine de grâces ; et ce vers : Volontiers gens boiteux haïssent le logis , fait voir comment La Fontaine sait tirer parti des plus petites^circonstances.
V. 9. . . . Par l'air en Amérique :
Il ne fallait point particulariser, ni nommer l'Amérique : du moins fallait-il ne nommer qu'une contrée de l'ancien hémisphère. Toute action qui forme le nœud ou l'intérêt d'un Apologue , est supposée se passer dans les temps fabuleux, au temps (comme dit le peuple ) où les bêtes parlaient. Il y a, pour chaque genre de poésie, une vraisemblance reçue , une convenance particulière, dont il ne faut pas s'écarter.
V. 13. Ulysse en fit autant.
Ce trait ne pèche point contre la règle que nous venons d'établir, parce que le temps où Ulysse vivait est supposé compris dans l'époque que nous avons indiquée ; d'ailleurs , ce rapprochement des voyages d'Ulysse avec celui de la tortue est si plaisant, que le lecteur s'y rendrait bien moins difficile.
V. i3. . . . On ne s'attendait guère...,
Voilà un de ces traits qui caractérisent un poète supérieur à Son sujet ; nul n'a su s'en jouer à propos comme La Fontaine.