Cette première édition ne comprenoit que les six premiers livres des fables, et celles-ci sont au nombre de 124. On ne s'attend pas, je l'espère, à me voir justifier pour chacune d'elles les raisons qui me déterminent à leur attribuer l'origine que je vais indiquer ; mais, en les réunissant en plusieurs groupes, on pourra raisonnablement admettre que toutes celles qui composent chacun d'eux reconnoissent une source commune, lorsque la plupart présenteront des signes évidents d'imitation. Ésope, Horace et Phèdre sont les trois anciens auteurs dont je crois devoir m'occuper en premier sous le rapport de ces recherches....lire la suite.
Qu'est-ce qu'une fable ?
Nature de la fable .
Parmi les critiques, les uns voient dans la Fable principalement une vérité morale proposée à la raison; d'autres la considèrent comme une exhortation au bien, offerte dans un discours allégorique à la volonté ; d'autres enfin en font un tableau poétique, parlant surtout à l'imagination et ayant pour objet le beau idéal. De là une foule de définitions et de règles contraires sur l'apologue , selon qu'on l'envisageait exclusivement à l'un de ces trois points de vue. Lire la suite
La Mort ne surprend point le sage ;
Il est toujours prêt à partir,
S'étant su lui-même avertir
Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage. Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :
Qu'on le partage en jours, en heures, en moments,
Il n'en est point qu'il ne comprenne
Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ;
Et le premier instant où les enfants des rois
Ouvrent les yeux à la lumière,
Est celui qui vient quelquefois
Fermer pour toujours leur paupière.
Défendez-vous par la grandeur,
Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse,
La mort ravit tout sans pudeur Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.
Il n'est rien de moins ignoré, Et puisqu'il faut que je le die,
Rien où l'on soit moins préparé.
Un mourant qui comptait plus de cent ans de vie,
Se plaignait à la Mort que précipitamment
Elle le contraignait de partir tout à l'heure,
Sans qu'il eût fait son testament,
Sans l'avertir au moins. Est-il juste qu'on meure Au pied levé ? dit-il : attendez quelque peu.
Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ;
Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ;
Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile.
Que vous êtes pressante, ô Déesse cruelle !
- Vieillard, lui dit la mort, je ne t'ai point surpris ;
Tu te plains sans raison de mon impatience.
Eh n'as-tu pas cent ans ? trouve-moi dans Paris
Deux mortels aussi vieux, trouve-m'en dix en France.
Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis
Qui te disposât à la chose :
J'aurais trouvé ton testament tout fait,
Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait ;
Ne te donna-t-on pas des avis quand la cause
Du marcher et du mouvement,
Quand les esprits, le sentiment, Quand tout faillit en toi ? Plus de goût, plus d'ouïe :
Toute chose pour toi semble être évanouie :
Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus :
Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus
Je t'ai fait voir tes camarades,
Ou morts, ou mourants, ou malades.
Qu'est-ce que tout cela, qu'un avertissement ?
Allons, vieillard, et sans réplique.
Il n'importe à la république
Que tu fasses ton testament.
La mort avait raison. Je voudrais qu'à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d'un banquet,
Remerciant son hôte, et qu'on fit son paquet ;
Car de combien peut-on retarder le voyage ?
Tu murmures, vieillard ; vois ces jeunes mourir,
Vois-les marcher, vois-les courir A des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.
J'ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret : Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
Commentaires et analyses des fables de Jean La Fontaine par Chamfort . 1796.
Ce premier Apologue est parfait; non qu'il soit aussi brillant, aussi riche de poésie , aussi varié, que le sont quantité d'autres. Ce n'est que le ton d'une raison sage , simple et tranquille. On a dit que Boileau était le premier parmi nous qui eût mis la raison en vers. Il me semble qu'il est le premier qui ait mis en vers lés pré ceptes de la raison, en matière de goût et de littérature ; mais La Fontaine a mis en vers les préceptes de la raison universelle, comme Molière y a mis ceux qui sont relatifs à la société; et ces deux . empires sont plus étendus que ceux du goût et de la littérature. Le ton du Prologue est touchant comme il devait l'être sur un sujet qui intéresse tous les hommes. Quel vers que celui-ci !
V. 5. Ce temps, hélas! embrasse tous les temps. Et à la fut de là pièce, quoi de plus admirable que cet autre :
V. dernier. Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine... - 1803.
(1) La mort ne surprend point le sage, etc. Pourrait-on ne pas reconnaîre dans ce prologue le langage de la raison et de la vérité , puisqu'il se retrouve tout entier dans les écrivains divers qui les ont étudiées avec le plus d'application et de succès ? Lisez Sénèque, dans son traite de la Brièveté de la Vie, particulièrement au chapitre III : ce sont les mêmes pensées revêtues des mêmes expressions. Faudra-t-il en conclure que La Fontaine ait eu sous les yeux ces excellens originaux ? On sait bien qu'il aimait à s'entretenir avec Plutarque, Sénèque , Moutaigne , Charron, autant qu'avec les autres écrivains moins graves, qu'il a achevé d'immortaliser en les imitant. Mais les propositions qui ouvrent ou terminent ce bel apologue, étaient-elles d'un ordre si relevé, quel le seul génie de notre auteur ne put les atteindre ? Et pour inspirer à tous ces philosophes un langage uniforme, ne suffit-il pas d' un livre antérieur à toutes les écoles, ouvert à tous les yeux, du livre de la nature et de l'expérience ?
(2) Un jour le monde entier accroîtra sa richesse. Ce vert est beau l'image en est grande et terrible, l'expression forte et noble. Addisson fait dire la même chose à Caton d'U tique, dans son fameux monologue.
(3) Et, puisqu'il faut que je le die, au lieu de que je le disé. Fréquent dans les auteurs français, jusqu'à Molière. Voyez la scène du Madrigal, dans les Femmes savantesr et celle de l'im-promptu, dans les Précieuses ridicules ( act. I. sc. 9). Clément Marot : Vous voulez faire, et ne voulez qu'on die, ( Epître aux Dames de Paris.)
(4) Au pied levé, dit-il? etc. Ce dialogue parait encore imité de L'Alceste d'Euripide. ( Act. II. sc. 1. T. III. du Théâtre des Grecs, du P. Brumoy, p. 146.)
(5) Quand tout faillit en toi. Voilà ce que Fontenelle appelait envoyer ses bagages en avant.
(6) On sortit de la vie, ainsi que d'un banquet. Depuis les Egyptiens, qui environaient des images de la mort leurs tables de festins , les philosophes de tous les âges out rendu très familière cette riante association de ce qu'il y a de plus lugubre avec les gracieuses idées de banquet, de convive, etc. Qui ne connait ce beau vers de Lucrèce : Car non ut vita ? plenus conviva recedis ? Horace l'a imité par cette expression uti conviva satur, dans la première de ses satyres. Le philosophe Epictete a présente la même pensée, sous les mêmes couleurs; et dans d autres climats, elle s'était également offerte à l'imagination du fabuliste Pilpay.
(7) Vois ces jeunes - il faudrait on substantif à ce mot on ne dit pas plus des jeunes , qu'un vieux.
(8) A des morts , il est vrai, etc. Celles que les gens de guerre rencontrent souvent à la fleur de leur âge. Que de beaux vers dans cette fable, et comme ils sont beaux ! surtout ce dernier : Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.