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Les 12 livres de Jean de la Fontaine : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12
 La Cour du Lion. 

Sa Majesté Lionne un jour voulut connaître
De quelles nations le Ciel l'avait fait maître.
Il manda donc par députés
Ses vassaux de toute nature,
Envoyant de tous les côtés
Une circulaire écriture,
Avec son sceau. L'écrit portait
Qu'un mois durant le Roi tiendrait
Cour plénière, dont l'ouverture
Devait être un fort grand festin,
Suivi des tours de Fagotin.
Par ce trait de magnificence
Le Prince à ses sujets étalait sa puissance.
En son Louvre il les invita.
Quel Louvre ! un vrai charnier, dont l'odeur se porta
D'abord au nez des gens. L'Ours boucha sa narine :
Il se fût bien passé de faire cette mine,
Sa grimace déplut. Le Monarque irrité
L'envoya chez Pluton faire le dégoûté.
Le Singe approuva fort cette sévérité,
Et flatteur excessif il loua la colère
Et la griffe du Prince, et l'antre, et cette odeur :
Il n'était ambre, il n'était fleur,
Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie
Eut un mauvais succès, et fut encore punie.
Ce Monseigneur du Lion-là
Fut parent de Caligula.
Le Renard étant proche : Or çà, lui dit le Sire,
Que sens-tu ? dis-le-moi : parle sans déguiser.
L'autre aussitôt de s'excuser,
Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire
Sans odorat ; bref, il s'en tire.
Ceci vous sert d'enseignement :
Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire,
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère,
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand

 



 

Commentaires et analyses par Chamfort . 1796.

V. 28. Fut parent de Caligula.
La note de Coste , qui est an bas de la page , n'explique rien. Caligula était non-seulement cruel, mais bizarre et capricieux ; et on ne savait souvent comment échapper à sa férocité. En voici un exemple. Sa sœur Drusile étant morte, il la mit au1 rang des déesses. Il fit mourir ceux qui la pleuraient, et ceux qui ne la pleuraient pas : les premiers, parce qu'ils pleuraient une déesse ; les autres, parce qu'ils étaient contens de sa mort. C'est à ce trait et à quelques autres de la même espèce que La Fontaine fait allusion en parlant du lion de cette fable. C'est ce qui n'est point indiqué par la note de Coste.

Commentaires et observations diverses de MNS Guillon .1803.

(1) Sa majesté Lionne , etc. Le Lion est le roi-né des animaux. Que le génie développe ce germe fécond : Majesté est l'attribut et le protocole des rois. Sa majesté Lionne Royauté suppose des sujets; et le mode de leur convocation en général, quel est-il?
Il manda donc par députés
Ses vassaux de toute nature,
Envoyant de tout les côtés
Une circulaire écriture
Avec son sceau,
Veut-on partciculariser cette assemblée ? elle devient cour plénière, avec ses pompeuses ouvertures, avec ses jeux , ses tours de Fagotin , c'est-à-dire, de singe ; et le palais du monarque un Louvre. Mais pour ramener son lecteur à son sujet ; quel Louvre un vrai charnier.
Le mot charnier ( dépôt de chairs livrées à la mort) caro data neci), présente une idée tout autrement funèbre que celui de cimetière. Ce dernier offre dans son étymologie l'image du sommeil , l'autre celle de lambeaux dégoûtans et putrides que la mort vient d'arracher à la vie.
(2) L'envoya chez Pluton faire Le dégoûté.
Le poète s'est parfaitement identifie avec ses personnages. On remarque dans ce vers une teinte de cette ironie froidement cruelle, dont nos Tibères modernes ont fait plus d'une fois le style familier de leurs décrets de mort.
(3) Et flatteur excessif, etc. Toutes les anciennes éditions écrivent ainsi ces vers :
L'envoya chez Pluton faire le dégoûté.
Le Singe approuva fort cette sévérité.
Et, flatteur excessif, il loua la colère etc. .
Il manque un vers qui puisse rimer avec ce dernier. M. Coste s'est mis à la torture pour expliquer cette omission, comme s'il pouvoit y avoir de bonnes, raisons contre un oubli. Seroit-il injuste de croire que La Fontaine portât dans la composition de ses ouvrages la même préoccupation d'esprit que dans la société ? Dire que' le poète a omis ce vers tout exprès, et l'en justifier, c'est briser la seule barrière qui sépare la prose de la versification française, et ramener notre poésie à son antique barbarie. D'après Montesaut (édit. de 1757 ), nous avons coupé le vers l'envoya chez Pluton, etc. De cette manière ,la rime est rétablie ; mais nous convenons que la variante n'est pas plus heureuse que cette addition :
Par une extrême ardeur de plaire proposée par M. Coste. "
(4) Ce Monseigneur du Lion-là,
Fut parent de Caligula, Les Romains enchaînés sous le joug de ce monstre couronné, disoient sans doute, quand ils n'étoient pas entendus : Ce n'est pas à un homme que nous obéissons , mais à une bête féroce ; et pour eux Caligula étoit un lion. Transportez la scène dans les forêts, et faites des Romains un troupeau de moutons : le Lion sera un Caligula, ou quelqu'un de sa famille.
_ M. l'abbé Aubert a dit d'après La Fontaine:
Ce Monseigneur Léopard-là. ( L. VII. fab, 5.)
(5) Et tâchez quelquefois de répondre en Normand. A double sens. Est-il des cas où la dissimulation soit permise? Ce n'est pas un petit mérite de savoir plaire aux princes, Principibus pla-cuisse vins non ultima laus est, a dit Horace : mais jamais aux dépens de la vérité. Ce vice dans la, morale est la seule tache qui dépare cette excellente fable.

 

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