La Belette entrée dans un grenier.   
D

amoiselle Belette, au corps long et flouet,
Entra dans un Grenier par un trou fort étroit :
Elle sortait de maladie.
Là, vivant à discrétion,
La galante fit chère lie,
Mangea, rongea : Dieu sait la vie,
Et le lard qui périt en cette occasion !
La voilà, pour conclusion,
Grasse, mafflue et rebondie.
Au bout de la semaine, ayant dîné son soû,
Elle entend quelque bruit, veut sortir par le trou,
Ne peut plus repasser, et croit s'être méprise
Après avoir fait quelques tours,
"C'est, dit-elle, l'endroit : me voilà bien surprise ;
J'ai passé par ici depuis cinq ou six jours. "
Un Rat, qui la voyait en peine,
Lui dit : "Vous aviez lors la panse un peu moins pleine.
Vous êtes maigre entrée, il faut maigre sortir.
Ce que je vous dis là, l'on le dit à bien d'autres ;
Mais ne confondons point, par trop approfondir,
Leurs affaires avec les vôtres. "




  • Analyses : Chamfort 1796
  • MSN. Guillon 1803.
  • Livre : IIIème.
Commentaires et analyses par Chamfort . 1796.

V. 19. Ce que je vous dis-là , on le dit à bien d'autres :
La Fontaine , avec sa délicatesse ordinaire , indique les traitans d'alors, tourne court bien vite, comme s'il se tirait d'un mauvais pas.
Cette fable est charmante d'un bout à l'autre pour le naturel, la gaîté, surtout pour la vérité des tableaux.
Commentaires et observations diverses de MNS Guillon .1803.

(1) Damoiselle Belette, au corps long et fluet. Outre le charme de cette description, on en remarquera l'à-propos. Comment avec un autre corps aurait-elle pu se glisser dans ce trou ?
(2) Elle sortoit de maladie. L'oeil du poète est semblable à la muse d'Homère, qui a tout vu ; elle connoît non seulement les événemens, mais jusqu'à leurs causes les plus éloignées. L'appétit d'un convalescent se conçoit par le jeûne qui a précédé.
(3) Fït chère lie. Grand'chère; chère joyeuse, dit M. Coste. Le mot lie n'est plus guère entendu dans ce sens-là, quoiqne liesse, qui en a été formé, ne soit encore ni barbare, ni tout-à-fait hors d'usage : témoin Notre-Dame de Liesse, et ce vers de La Fontaine , qui est entendu de tout le monde :
Aux noces d'un tyran, tout le peuple en liesse.
(L. VI. fab. 12.)
La Fontaine paroît l'avoir emprunté de Rabelais. ( Voy. Gargant, T. I. p. 182. ) Il vient; non de lœta, comme dit M. Le Duchat, mais du mot liœus, nom de Bacchus, pere de la joie. L'étymo-logie en est dans le grec, solvo ; curis solutus, disent les latins ; libre de soins, joyeux.
(4) Maflue, plus ordinairement maflè, bouffi ; vieux et familier. L'abbé Rouband, oppose ce mot à celui de joufflu ; mais, d'une manière plus subtile que solide.
(5) C'est, dit-elle, l'endroit. Ce monologue vendaves une vérité frappante l'embarras et la surprise de l'animal.
(6) Ce que je vous dis là, l'on le dit à bien d'autres,
Gardez des mauvais sons le concours odieux,
a dit Boileau. Il est difficile qu'il s'en trouve de plus mauvais que ceux-ci.
(7) Par trop approfondir. Notre poète emploie avec quelque affectation ces infinitifs changés en substantifs. Son exemple ne pourroit prévaloir contre l'usage. Ceux qui aiment à comparer, liront ici avec quelque plaisir ces vers de La Motte ( Fable de l'En fant et des Noisettes ) :
Un jeune enfant, je le tiens d'Epictète,
Moitié gourmand et moitié sot,
Mit un jour sa main dans un pot, Où logeoit mainte figue avec mainte noisette. Il en remplit sa main, tant qu'elle en put tenir, Puis veut la retirer ; mais l'ouverture étroite , Ne la laisse point revenir, etc.

Commentaires et analyses des fables : Chamfort et Mns. Guillon -
Illustrées par J.J. Granville.
A lire "les origines des fables de La Fontaine par : A. C. M. Rober ."




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