Je ne connais dans tout le recueil de La Fontaine que cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile ; par Jean-Jacques Rousseau. ...lire la suite. La Fontaine a mis a la fin de sa
XVe
fable, intitulée : La Mort et le
Malheureux, une note qui
confirme ce fait, sans que
Despréaux
y soit nommé
...lire la suite. Qu'on cherche ailleurs des débuts plus simples, plus vifs, plus nets, plus riches, d'un tour plus piquants. ...lire la suite.
Proverbes.
" Il n'y a si petit buisson qui ne porte son ombre." Il n'y a si petite chose qui ne puisse, dans l'occasion, avoir son importance, son mérite, ou même son danger. Les anciens disaient dans le même sens, et à peu près dans les mêmes termes, qu'un cheveu même peut faire ombre ; ils disaient encore :
Qu'une fourmi elle-même a sa colère. Nous avons nous-mêmes un autre proverbe familier qui exprime la même idée :
Petit homme abat grand chêne.
Je citerai enfin, comme développement complet de la même pensée, l'aphorisme suivant, qui n'est pas à négliger : Se persuader qu'un petit ennemi ne peut nous nuire,
c'est croire qu'une étincelle ne suffit pas pour
allumer un incendie.
Deux compagnons pressés d'argent
A leur voisin Fourreur vendirent
La peau d'un Ours encor vivant,
Mais qu'ils tueraient bientôt, du moins à ce qu'ils dirent.
C'était le Roi des Ours au compte de ces gens.
Le Marchand à sa peau devait faire fortune.
Elle garantirait des froids les plus cuisants,
On en pourrait fourrer plutôt deux robes qu'une.
Dindenaut prisait moins ses Moutons qu'eux leur Ours :
Leur, à leur compte, et non à celui de la Bête.
S'offrant de la livrer au plus tard dans deux jours,
Ils conviennent de prix, et se mettent en quête,
Trouvent l'Ours qui s'avance, et vient vers eux au trot.
Voilà mes gens frappés comme d'un coup de foudre.
Le marché ne tint pas ; il fallut le résoudre :
D'intérêts contre l'Ours, on n'en dit pas un mot.
L'un des deux Compagnons grimpe au faîte d'un arbre ;
L'autre, plus froid que n'est un marbre,
Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,
Ayant quelque part ouï dire
Que l'Ours s'acharne peu souvent
Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.
Seigneur Ours, comme un sot, donna dans ce panneau.
Il voit ce corps gisant, le croit privé de vie,
Et de peur de supercherie
Le tourne, le retourne, approche son museau,
Flaire aux passages de l'haleine.
C'est, dit-il, un cadavre ; Otons-nous, car il sent.
A ces mots, l'Ours s'en va dans la forêt prochaine.
L'un de nos deux Marchands de son arbre descend,
Court à son compagnon, lui dit que c'est merveille
Qu'il n'ait eu seulement que la peur pour tout mal.
Eh bien, ajouta-t-il, la peau de l'animal ?
Mais que t'a-t-il dit à l'oreille ?
Car il s'approchait de bien près,
Te retournant avec sa serre.
- Il m'a dit qu'il ne faut jamais.
Vendre la peau de l'Ours qu'on ne l'ait mis par terre.
Commentaires et analyses des fables de Jean La Fontaine par Chamfort . 1796.
V. 4. ... Du moins à ce qu'ils dirent.
Cette suspension fait un effet charmant. Jusqu'à ce mot, on croirait que l'ours est mort, ou du moins pris et enchaîné.
V. 15. ... IL fallut le résoudre. . . se défaire.
Ce mot de résoudre se prenait autrefois dans le sens que lui donne La Fontaine.
V. 28. . . Otons-nous, car il sent.
Peut-on peindre mieux l'effet de la prévention? Cela me rappelle une farce, dans laquelle Arlequin est représenté, couchant dans là
rue. Il se plaint du froid. Scapin fait avec sa bouche le bruit d'un rideau qu'on tire le long de sa tringle. Il demande à Arlequin comment il se trouve à présent. Oh ! dit celui-ci, il n'y a pas de comparaison. .
V. 37.Il m'a dit qu'il ne faut jamais
Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre.
La morale dans la bouche de celui qui vient d'être châtié , fait ici un effet d'autant meilleur que lé trait est saillant et l'épigramme excellente.
Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine... - 1803.
(1) Deux Compagnons. Compagnon est souvent synonyme d'a venturier :
Quand Compagnons sont desbauchés,
Ils ne cherchent que compagnie.
(Villon, IIe. Part. Franch. Repues, p. 35.) On lit en tête de la 5e. Nouvelle de la 8e. Journée du Décameron, " Trois bons Compagnons avallèrent (abaissèrent) les brayes (cu lottes) à un Juge de Florence, (p. 159. T. IV. )
Voyez tous les auteurs qui ont écrit sur notre langue ; combien de divers sentimens sur l'étymologie de ce mot ! Les uns le font venir de cum et panis; les autres de pagus; les autres de com bino; d'autres du celtique; et enfin, d'autres de combenno, qui
eodem curru utitur. Mais sans aller chercher si loin : un compagnon est l'associé d'un autre ; il est joint à lui ; il a sa com pagnie. Compagnon vient de compagnie, qui est le mot latin tout
pur à l'ablatif, compagine, de compago , qui signifie assemblage. ( Barbazan, Glossaire, page 205. )
(2) Mais qu'ils tueroient bientôt, du moins à ce qu'ils dirent. «Cettes suspension fait un effet charmant. Jusqu'à ce mot, on croiroit que l'Ours est mort, ou du moins pris et enchaîné ». ( Champ fort.) Toute cette fable est travaillée avec soin: l'écrivain sait si bien se plier à tous les tons, et parler la langue propre à chaque
état qu'il met en scène ! Ce vers sur-tout :
On en pourroit fourrer deux robes plutôt qu'une,
peint à merveille le charlatanisme fanfaron du vendeur.
(3) Dindenaut. Marchand de moutons dans Rabelais (Pantagr. L. IV ). Son histoire et l'entretien de ce marchand avec Panurge,qui convoite ses moutons, est prise de Merlin Coccaie. ( Ma caron. XI.)
(4) Le marché ne tint pas, il fallut le résoudre. Voila le premier exemple, et l'unique peut-être dans La Fontaine, d'un vers où la naïveté ait l'air de la niaiserie : il est d'ailleurs obscuré ment conçu. Mais les petites taches au milieu de tant de beautés, sont, comme l'a dit un grand homme, de petites pierres entourées de diamans : elles en reçoivent de l'éclat, et n'en ôtent point.
(5) Ayant quelque part ouï dire. C'est là un conte démenti par les témoignages les plus respectables. Il paroît certain, dit M. de Buffon, que les Ours dévorent les animaux vivans, et mangent même les voiries les plus infectes. ( Hist. Nat. T. VllI. p. 25. éd. in-12. Imp. roy.)
(6) Otons-nous, car il sent. Excellent. Que l'homme manque son rôle : il est victime, et le comique disparoît ; mais qu'il le joue au point de tromper l'Ours, et de le persuader qu'il est réellement mort : voilà le comble de l'art ; voilà ce qui suppose dans le poète une intelligence profonde de la nature. En effet, la fureur de croire va toujours plus loin qu'on ne l'eut espéré. Quoi donc ? La Fonuine étoit-il doué d'un sens plus exquis et d'une perspicacité plus que naturelle ? Ainsi dans Molière , M. de Sotenville repoussant un homme à jeûn, lui dit: Retirez-vous, vous puez le vin.
(7) Il m'a dit qu'il ne faut jamais, etc. La morale mise dans la bouche du personnage a plus d'autorité ; le poète s'y déguise mieux, et le lecteur jouit de la variété que cette différence répand dans la collection des apologues.