L'Ivrogne et sa Femme.  
C

hacun a son défaut où toujours il revient :
Honte ni peur n'y remédie.
Sur ce propos, d'un conte il me souvient :
Je ne dis rien que je n'appuie
De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus
Altérait sa santé, son esprit et sa bourse.
Telles gens n'ont pas fait la moitié de leur course
Qu'ils sont au bout de leurs écus.
Un jour que celui-ci plein du jus de la treille,
Avait laissé ses sens au fond d'une bouteille,
Sa femme l'enferma dans un certain tombeau.
Là les vapeurs du vin nouveau
Cuvèrent à loisir. A son réveil il treuve
L'attirail de la mort à l'entour de son corps :
Un luminaire, un drap des morts.
Oh ! dit-il, qu'est ceci ? Ma femme est-elle veuve ?
Là-dessus, son épouse, en habit d'Alecton,
Masquée et de sa voix contrefaisant le ton,
Vient au prétendu mort, approche de sa bière,
Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer.
L'Epoux alors ne doute en aucune manière
Qu'il ne soit citoyen d'enfer.
Quelle personne es-tu ? dit-il à ce fantôme.
- La cellerière du royaume
De Satan, reprit-elle ; et je porte à manger
A ceux qu'enclôt la tombe noire.
Le Mari repart sans songer :
Tu ne leur portes point à boire ?

  • Analyses : Chamfort 1796
  • MSN. Guillon 1803.
  • Livre : IIIème.
Commentaires et analyses par Chamfort . 1796.

V. 1.. . Où toujours il revient. Où, pour auquel. Selon d'Olivet, auquel ne peut se supporter en vers : où pour auquel ne peut se dire.
Voilà les poètes bien embarrassés. Racine n'a point reconnu cette règle de d'Olivet.
Commentaires et observations diverses de MNS Guillon .1803.

Cette fiction trouveroit mieux sa place parmi les contes de La Monnoie ou les épigrammes de J. B. Rousseau, que dans un recueil d'apologues, genre auquel la fiction n'appartient, à proprement parler, qu'autant qu'elle a des animaux pour acteurs. Au reste, l'anecdote est vraie : elle eut lieu en 155o. Le personnage étoit un Avocat, ainsi mistifié par sa femme. On peut la lire dans les Diverses Leçons de Louis Guyon. (T. I. L. II. ch. 15. )
(1) A son réveil il treuve,pour il trouve. Vieux mot qui se rencontre fréquemment dans les anciens auteurs : Ne permets point que de mort fasse épreuve, Et que plus que toi pytoiable la treuve. ( Louise Labbe, Elégie III. pag. 118. ) et dans La Fontaine lui-même. (Voyez la fable du Testament expliqué par Esope, L.II. fab. 20.)
(2) Chaudeau, ou potage. Vieux mot qui tient à la même racine que le mot chaudière, chaud-eau (aqua calida); comme celui de bouillon vient de eau bouillante.
(3) La célerière du royaume de Satan. Célerier ou cellerier, celui qui, dans les maisons religieuses, a l'office d' approvisionner le couvent.

Commentaires et analyses des fables : Chamfort et Mns. Guillon -
Illustrées par J.J. Granville.
A lire "les origines des fables de La Fontaine par : A. C. M. Rober ."




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