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Les 12 livres de Jean de la Fontaine : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12
L'Ingratitude et l'Injustice des hommes envers la fortune.   

Un trafiquant sur mer par bonheur s'enrichit.
Il triompha des vents pendant plus d'un voyage,
Gouffre, banc, ni rocher, n'exigea de péage
D'aucun de ses ballots ; le sort l'en affranchit.
Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune
Recueillirent leur droit tandis que la Fortune
Prenait soin d'amener son marchand à bon port.
Facteurs, associés, chacun lui fit fidèle.
Il vendit son tabac, son sucre, sa canèle.
Ce qu'il voulut, sa porcelaine encor :
Le luxe et la folie enflèrent son trésor ;
Bref il plut dans son escarcelle.
On ne parlait chez lui que par doubles ducats.
Et mon homme d'avoir chiens, chevaux et carrosses.
Ses jours de jeûne étaient des noces.
Un sien ami, voyant ces somptueux repas,
Lui dit : Et d'où vient donc un si bon ordinaire ?
- Et d'où me viendrait-il que de mon savoir-faire ?
Je n'en dois rien qu'à moi, qu'à mes soins, qu'au talent
De risquer à propos, et bien placer l'argent.
Le profit lui semblant une fort douce chose,
Il risqua de nouveau le gain qu'il avait fait :
Mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait.
Son imprudence en fut la cause.
Un vaisseau mal frété périt au premier vent.
Un autre mal pourvu des armes nécessaires
Fut enlevé par les Corsaires.
Un troisième au port arrivant,
Rien n'eut cours ni débit. Le luxe et la folie
N'étaient plus tels qu'auparavant.
Enfin ses facteurs le trompant,
Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie,
Mis beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup,
Il devint pauvre tout d'un coup.
Son ami le voyant en mauvais équipage,
Lui dit : D'où vient cela ? - De la fortune, hélas !
- Consolez-vous, dit l'autre ; et s'il ne lui plaît pas
Que vous soyez heureux ; tout au moins soyez sage.
Je ne sais s'il crut ce conseil ;
Mais je sais que chacun impute, en cas pareil,
Son bonheur à son industrie,
Et si de quelque échec notre faute est suivie,
Nous disons injures au sort.
Chose n'est ici plus commune :
Le bien nous le faisons, le mal c'est la fortune,
On a toujours raison, le destin toujours tort.



 

Commentaires et analyses par Chamfort . 1796.

V. 3. . . . N'exigea de péage.
Belle expression qui rajeunit une idée commune.
V. 12. Bref, il plut dans son escarcelle.
La Fontaine, en disant qu'il plut dans la bourse de ce marchand, a voulu exprimer avec force qu'il avait fait fortune , sans qu'il l'eût mérité par ses soins et par sa prévovance; comme il a soin de dire ensuite que, s'il fut ruiné , ce fut par son imprudence, par sa faute, et même pour avoir trop dépensé. Mais, à la fin de son Apologue, il en exprime trop longuement la moralité. Il fallait passer bien vite à ces deux vers admirables :
Le bien nous le faisons : le mal c'est la Fortune. On a toujours raison, le Destin toujours tort.

Commentaires et observations diverses de MNS Guillon .1803.

(1) Atropos et Neptune. A tropos , une des trois, Parques. Celle-ci coupe le fil de la vie. Neptune, Dieu de la mer. Tournure poétique, pour dire que les compagnons de ce commerçant moururent tous, et furent ensevelis dans les eaux de la mer. (2) Escarcelle. Nous avons déjà rencontre ce mot. « De l'autre côté pendoit son escarcelle , dit le traducteur de Merlin Coccaie : ice le estoit pleine, de deniers et de liards ». ( Hist. maccaron. L.VII.p. 199.)
(3) De risquer à propos, et bien placer l'argent. Il seroit plus exact de dire : et de placer ; mais la poésie doit avoir ses licences, comme elle a ses entraves.
(4) Ses Facteurs, ou commis, Terme technique.
(5) Chère lie. Ce n'est pas la première fois que ce vieux mot se rencontre ici. On lit dans Jean Dozzonvillc (Hist. de Louis II, duc de Bourbon) : Vint le jour des Rois , où le duc de Bourbon feit grande feste et lye chère ( chap. V.p. 17). Et dans Rabelais . A leur souper , pour faire chiere lye, cela feut faict ( Pantagr. L.lV.ch.44).
(6) Cette fable un peu prolixe, se termine par deux vers pleins de sens et parfaitement rendus. —On lit une pensée semblable dans le Fureteriana : « La Fortune est malheureuse ; nous l'accusons de tous les mauvais succès , et nous ne lui savons pas gré des bons ». ( Col. des Ana. T. I. Paris, 1789, p. 3. ) Elle n'a point ete inutile à Florian, pour la composition de sa fable Pan et la Fortune. (L. V. fab. 9.)

 

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