Cette première édition ne comprenoit que les six premiers livres des fables, et celles-ci sont au nombre de 124. On ne s'attend pas, je l'espère, à me voir justifier pour chacune d'elles les raisons qui me déterminent à leur attribuer l'origine que je vais indiquer ; mais, en les réunissant en plusieurs groupes, on pourra raisonnablement admettre que toutes celles qui composent chacun d'eux reconnoissent une source commune, lorsque la plupart présenteront des signes évidents d'imitation. Ésope, Horace et Phèdre sont les trois anciens auteurs dont je crois devoir m'occuper en premier sous le rapport de ces recherches....lire la suite.
Qu'est-ce qu'une fable ?
Nature de la fable .
Parmi les critiques, les uns voient dans la Fable principalement une vérité morale proposée à la raison; d'autres la considèrent comme une exhortation au bien, offerte dans un discours allégorique à la volonté ; d'autres enfin en font un tableau poétique, parlant surtout à l'imagination et ayant pour objet le beau idéal. De là une foule de définitions et de règles contraires sur l'apologue , selon qu'on l'envisageait exclusivement à l'un de ces trois points de vue. Lire la suite
L'Eléphant et le Singe de Jupiter
Autrefois l'Eléphant et le Rhinocéros,
En dispute du pas et des droits de l'Empire,
Voulurent terminer la querelle en champ clos.
Le jour en était pris, quand quelqu'un vint leur dire
Que le Singe de Jupiter,
Portant un Caducée, avait paru dans l'air.
Ce Singe avait nom Gille, à ce que dit l'Histoire.
Aussitôt l'Eléphant de croire
Qu'en qualité d'Ambassadeur
Il venait trouver sa Grandeur.
Tout fier de ce sujet de gloire,
Il attend maître Gille, et le trouve un peu lent
A lui présenter sa créance.
Maître Gille enfin, en passant,
Va saluer son Excellence.
L'autre était préparé sur la légation ;
Mais pas un mot : l'attention
Qu'il croyait que les Dieux eussent à sa querelle
N'agitait pas encor chez eux cette nouvelle.
Qu'importe à ceux du Firmament
Qu'on soit Mouche ou bien Eléphant ?
Il se vit donc réduit à commencer lui-même :
Mon cousin Jupiter, dit-il, verra dans peu
Un assez beau combat, de son Trône suprême.
Toute sa Cour verra beau jeu.
- Quel combat ? dit le Singe avec un front sévère.
L'Eléphant repartit : Quoi ! vous ne savez pas
Que le Rhinocéros me dispute le pas ;
Qu'Eléphantide a guerre avecque Rhinocère ?
Vous connaissez ces lieux, ils ont quelque renom.
- Vraiment je suis ravi d'en apprendre le nom,
Repartit Maître Gille : on ne s'entretient guère
De semblables sujets dans nos vastes Lambris.
L'Eléphant, honteux et surpris,
Lui dit : Et parmi nous que venez-vous donc faire ?
- Partager un brin d'herbe entre quelques Fourmis :
Nous avons soin de tout. Et quant à votre affaire,
On n'en dit rien encor dans le conseil des Dieux :
Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux.
Commentaires et analyses des fables de Jean La Fontaine par Chamfort . 1796.
V. 1. Autrefois l'éléphant et le rhinocéros...
Nous retrouvons pourtant un véritable Apologue , c'est-à-dire, une action d'où naît une vérité morale voilée dans le récit de cette action même.
Cette fable est excellente, et on la croirait du bon temps de La Fontaine. La vanité de l'éléphant, le besoin qu'il a de parler voyant que Gille ne lui dit mot, l'air de satisfaction et d'importance qui déguise mal son amour-propre , le ton qu'il prend en parlant du combat qu'il va livrer et de sa capitale: tout cela est parfait. La réponse du singe ne l'est pas moins , et le dénouement du brin d'herbe à partager entre quelques fourmis, est digne du reste.
Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine... - 1803.
(1) Autrefois l'Eléphant, etc. Le fonds de cette fable en grec est très -stérile. C'étoit une monnoie d'un bas titre , que la Fontaine a refondue, et à laquelle il a ajoute de la matière pour lui donner cours dans son pays. Pour la seconde fois il attaque la vaine manie des préséances. La première, dans la fable des deux Chèvres ; l'autre , dans la personne de l'Eléphant et du Rhinocéros. On aime à voir le talent lutter contre lui-même. On pourroit être étonné qu'il ait donné ce ridicule travers à l'Eléphant. Ce n'est pas lui qui est le roi des animaux : il a d'ailleurs dans la poésie un caractère dont il n'est pas permis de sortir.
(2) Ce Singe avait nom Gille. Le Singe peut se nommer ainsi quand il fait ses tours de passepasse ; mais ce n'est plus un Gille, quand il est revêtu de la qualité d'ambassadeur, et qu'il porte le caducée de Mercure.
(3) Sa créance. Pour lettres de créance ; ou mieux : instruction secrète donnée a un négociateur.
(4) l'attention qu'il croyoit ,etc. Comment l'attention de l'Eléphant à croire, etc., pauvoit-elle agiter ou non une nouvelle parmi les Dieux ? Construction embarrassée, termes impropres, obscurs.
(5) Qu'importe à ceux du firmament. «La moralité' ne doit pas être trop tôt indiquée : c'est autant de retranché sur le plaisir que la suspension nous ménage. Le poète, dans eette fable, a négligé cette maxime. Après m'avoir appris par ces deux vers :
Qu'importe à ceux du firmament,
Qu'on soit Mouche ou bien Eléphant?;
Après, dis-je, m'avoir appris qu'aux yeux des Dieux, tous les hommes sont égaux, je ne suis plus frappé de la pensée qni termine :
Les petits et les grands sont égaux a leurs yeux. Elle n'est plus que froide et inutile ».,.. ( Dardenne. ),
(6) Qu'Eféphantide etc. Supposez une royauté parmi les animaux , il leur faut un empire, une capitale qui porte le nom de ses souverains : toutes ces idées se touchent.
(7) D'en apprendre le nom. Comment le Singe peut-il ignorer encore le nom d'un Empire considérable, dont il est venu saluer le Souverain?
(8) On ne t'entretient guère, etc. C'est le mot de Didon, dans les accès de son désespoir amoureux :
Scilicet is Superis labor est, ea cura quietos Sollicitât,
AEneid. Liv.IV.)
Observez que cette amante passionnée n'accuse les Dieux de cette indifférence, que parce qu'Enée se dit issu de leur sang. Mais le Singe , messager des Dieux, n'a point de passion qui l'aigrisse contre ses maîtres.
(9) Dans nos vastes lambris. Il faudroit: sous nos vastes lambris.
(10) Partager un brin d'herbe entre quelques Fourmis, Imité de ce vers d'un ancien poète, en parlant de Dieu :
Il voit comme Fourmis marcher nos légions.
Cette fable , composée dans la vieillesse de l'auteur, est digne des plus beaux fruits de sa maturité.