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Les 12 livres de Jean de la Fontaine : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12
 L'Aigle et l'Escarbot


L'Aigle donnait la chasse à maître Jean Lapin,
Qui droit à son terrier s'enfuyait au plus vite.
Le trou de l'Escarbot se rencontre en chemin.
Je laisse à penser si ce gîte
Etait sûr ; mais ou mieux ? Jean Lapin s'y blottit.
L'Aigle fondant sur lui nonobstant cet asile,
L'Escarbot intercède, et dit :
"Princesse des Oiseaux, il vous est fort facile
D'enlever malgré moi ce pauvre malheureux ;
Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie ;
Et puisque Jean Lapin vous demande la vie,
Donnez-la-lui, de grâce, ou l'ôtez à tous deux :
C'est mon voisin, c'est mon compère. "
L'oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot,
Choque de l'aile l'Escarbot,
L'étourdit, l'oblige à se taire,
Enlève Jean Lapin. L' Escarbot indigné
Vole au nid de l'oiseau, fracasse, en son absence,
Ses oeufs, ses tendres oeufs, sa plus douce espérance :
Pas un seul ne fut épargné.
L'Aigle étant de retour, et voyant ce ménage,
Remplit le ciel de cris ; et pour comble de rage,
Ne sait sur qui venger le tort qu'elle a souffert.
Elle gémit en vain : sa plainte au vent se perd.
Il fallut pour cet an vivre en mère affligée.
L'an suivant, elle mit son nid plus haut.
L'Escarbot prend son temps, fait faire aux oeufs le saut :
La mort de Jean Lapin derechef est vengée.
Ce second deuil fut tel, que l'écho de ces bois
N'en dormit de plus de six mois.
L'Oiseau qui porte Ganymède
Du monarque des Dieux enfin implore l'aide,
Dépose en son giron ses oeufs, et croit qu'en paix
Ils seront dans ce lieu ; que, pour ses intérêts,
Jupiter se verra contraint de les défendre :
Hardi qui les irait là prendre.
Aussi ne les y prit-on pas.
Leur ennemi changea de note,
Sur la robe du Dieu fit tomber une crotte :
Le dieu la secouant jeta les oeufs à bas.
Quand l'Aigle sut l'inadvertance,
Elle menaça Jupiter
D'abandonner sa Cour, d'aller vivre au désert,
Avec mainte autre extravagance.
Le pauvre Jupiter se tut :
Devant son tribunal l'Escarbot comparut,
Fit sa plainte, et conta l'affaire.
On fit entendre à l'Aigle enfin qu'elle avait tort.
Mais les deux ennemis ne voulant point d'accord,
Le Monarque des Dieux s'avisa, pour bien faire,
De transporter le temps où l'Aigle fait l'amour
En une autre saison, quand la race Escarbote
Est en quartier d'hiver, et, comme la Marmotte,
Se cache et ne voit point le jour.

La suite de la fable par Barthélemy de Beauregard.



 

Commentaires et analyses par Chamfort . 1796.

Cette fable est une des plus heureuses et des mieux tournées.
V. 19. Ses œufs, ses tendres œufs, etc. Il semble que l'âme de La Fontaine n'attend que les occasions de s'ouvrir à tout ce qui peut être intéressant. Ce vers est d'une sensibilité si douce , qu'il fait plaindre l'aigle , malgré le rôle odieux qu'elle joue dans cette fable.

Commentaires et observations diverses de MNS Guillon .1803.

Cette fable ressemble fort, dans son intrigue et sa morale, à celle de Pilpay, intitulée : Les deux Moineaux et l'Epervier ( T. I des Contes indiens, pag. 334). Mais quelle différence de modèles à l'imitateur !
(1) Maître Jean Lapin. Cette expression Jean Lapin se montre pour la première fois dans les fables de La Fontaine, et peut-être dans la langue française. On n'a voit point encore soupçonné ce secret d'annoblir l'apologue, de l'humaniser en quelque sorte, en transportant aux animaux les titres, et jusque s aux noms par lesquels les hommes se désignent et se reconnoissent entre eux.
Je laisse à penser si ce gîte était sûr : mais où mieux ? La Fontaine prévient l'objection qu'on pouvoit lui faire contre ce trou d'un insecte où le Lapin va se blottir. D'ailleurs un terrier plus profond eût mis le fugitif animal à l'abri des poursuites de l'Aigle; et la morale de la fable étoit perdue.
(2) Nonobstant cet asile. Le droit d'asile étoit sacré chez les anciens. Dans la fable de Philemon et Baucis, la Perdrix, dont les bons vieillards veulent régaler leurs hôtes célestes, vient chercher asile entre les pieds de Jupiter, qui réclame en sa faveur le droit d'asile.
(3 ) Princesse des Oiseaux, il vous est fort facile. C'est prendre les grands par l'endroit sensible. Hélas ! on a toujours plus d'accès auprès de l'orgueil qu'auprès de l'humanité. Il vous est fort facile d'enlever malgré moi. Ce ton humble, cet aveu modeste de son impuissance conviennent parfaitement à la douleur et à l'amitié suppliante. Enlever: un enlèvement a toujours quelque chose d'odieux. Ce pauvre malheureux. Res est sacra miser; quelle gloire peut-il en revenir a l'Aigle! Quel profit retirer de la dépouille d'un si pauvre animal ?
(4) Donnez-la lui de grâce , ou l'ôtez à tous deux. Ce dévouement de l'amitié est du plus grand pathétique. Il attendrit, il étonne : on a peine à en concevoir le motif. Le poète l'explique : c'est mon voisin, c'est mon compère. On est impatient d'apprendre quel succès aura cette requête.
(5) L'oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot,
Choque de l'aile l'Escarbot
,
L'étourdit, l' oblige à se taire, etc. Voilà toute sa réponse : elle est conforme aux mœurs des grands. Ces vers offrent un modèle parfait de narration. (6) Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance. C'est bien plus que de s'attaquer à elle-même ; c'est la frapper au cœur; c'est la blesser dans ces doux liens, par lesquels la tendresse maternelle se multiplié dans l'avenir, et se survit dans sa postérité. «Ce vers est d'une sensibilité si douce, qu'il fait plaindre l'Aigle, malgré le rôle odieux qu'elle joue dans cette fable.» Champfort, M. l'abbé Aubert a cherché à rendre le même sentiment dans ces vers:
Le précieux trésor qui tenoit renfermée Sa tendresse avec sa couvée.
{Liv. VI.fab.9.)
(7) Pas un seul ne fut épargné. Rien ne manque à la vengeances Un seul du moins eût adouci ses regrets.
(8) L'écho de ces bois
N'en dormit de plus de six mois.
Images dignes de la plus haute poésie. A la constance de sa douleur, on peut reconnoître l'effet terrible dès vengeances de l'Es car bot. Un si foible animal humiliée à ce point le roi des airs !
(9) L'oiseau qui porte Ganimède. Beau jeune homme aimé de Jupiter , qui, pour en jouir, se changea en Aigle, et l'enleva dans le ciel.
(10) Du monarque des dieux enfin implore l'aide. Quel contraste ! Cet oiseau si fier, impuissant contre un insecte ; obligé d'implorer ; qui pas moins que le monarque des dieux, et d'intéresser à sa cause la majesté du tout-puisssant !
(11) Leur ennemi changea de note. Comme fait le musicien pour varier ses tons. — Esope près d'être mis à mort par les ha-bitans de Delphes, se comparoit à l'innocent animal enlevé par l'Aigle, et bientôt vengé par les Dieux.
On fut sourd à la prophétie, mais elle n'en eut pas moins son effet.

 

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