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Jupiter et le Métayer.

Jupiter eut jadis une ferme à donner,
Mercure en fit l'annonce ; et gens se présentèrent,
Firent des offres, écoutèrent :
Ce ne fut pas sans bien tourner.
L'un alléguait que l'héritage
Etait frayant et rude, et l'autre un autre si.
Pendant qu'ils marchandaient ainsi,
Un d'eux, le plus hardi, mais non pas le plus sage,
Promit d'en rendre tant, pourvu que Jupiter
Le laissât disposer de l'air,
Lui donnât saison à sa guise,
Q
u'il eût du chaud, du froid, du beau temps, de la bise,
Enfin du sec et du mouillé,
Aussitôt qu'il aurait bâillé.
Jupiter y consent. Contrat passé ; notre homme
Tranche du Roi des airs, pleut, vente et fait en somme
Un climat pour lui seul : ses plus proches voisins
Ne s'en sentaient non plus que les Américains.
Ce fut leur avantage ; ils eurent bonne année,
Pleine moisson, pleine vinée.
Monsieur le Receveur fut très mal partagé.
L'an suivant voilà tout changé.
Il ajuste d'une autre sorte
La température des Cieux.
Son champ ne s'en trouve pas mieux,
Celui de ses voisins fructifie et rapporte.
Que fait-il ? Il recourt au Monarque des Dieux :
Il confesse son imprudence.
Jupiter en usa comme un Maître fort doux.
Concluons que la Providence
Sait ce qu'il nous faut, mieux que nous.

Commentaires et analyses des fables de Jean La Fontaine par Chamfort . 1796.

V. 9. . . Pourvu que Jupiter, etc..
L'idée de rendre sensible par une fable , que la Providence sait ce qu'il nous faut mieux que nous , est très-morale et très-philosophique; mais je ne sais si le fait par lequel La Fontaine veut la prouver est vraisemblable. Il paraît certain que le laboureur qui disposerait des saisons, aurait un grand avantage sur ceux qui sont obligés de les prendre comme elles viennent, et qu'il consentirait volontiers à laisser doubler ses baux à cette condition. A cela près, la fable est très-bonne , quoiqu'un goût sévère critiquât peut-être comme trop familiers et voisins du bas ces deux vers : V. 15. Enfin du sec et du mouillé , Aussi-tôt qu'il aurait baillé.
V. 16. Tranche du roi des airs , pleut, vente, etc.
Ces mots pleut, vente, pour, dire, fait pleuvoir, fait venter, ne sont pas français en ce sens.
Ce sont de ces verbes que les grammairiens appellent impersonnels, parce que personne n'agit par eux ; mais La Fontaine a si bien préparé ces deux expressions, par ce mot tranche de roi des airs ; ces mots, pleut, vente , semblent en cette occasion si naturels et si nécessaires, qu'il y aurait de la pédanterie à les critiquer. L'auteur brave la langue française et a l'air de l'enrichir. Ce sont de ces fautes qui ne réussissent qu'aux maîtres.

Commentaires et observations diverses de MNS Guillon sur les fables de La Fontaine... - 1803.

(1) Mercure en fit l'annonce. Comme messager des Dienx et Dieu du commercé.
(2) Etoit frayant... Entraînant des frais , comme défrayer, payer des frais. Ce terme n'est usité que dans les provinces de Picardie et de Champagne.
(3) Et l'autre, un autre si, c'est-à-dire, une autre objection. Les difficultés que l'on propose dans un marche , commencent toujours par quelqu'un de ces mots : si, mais, etc. Anne d'Urfé:
Que rend l'amour ? à l'homme quelque si.
(4) Aussitôt qu'il aurait baillé, passé bail. Ce vers et celui qui précède sont bien foibles; mais combien on est dédommagé par ceux qui suivent !
(5) Pleut, vente, ne sont point actifs ; mais l'usage qu'en fait ici l'écrivain, les met si bien à leur place, qu'on s'en prend à la langue et non à lui.
Florian justifie de même la Providence dans ces vers :
Jupiter, mieux que nous, sait bien ce qu'il nous faut,
Prétendre le guider seroit folie extrême,
Sachons prendre le temps comme il veut l'envoyer,
L'homme est plus cher aux Dieux qu'il ne l'est à lui-même,
Se soumettre, c'est les prier.
(L.V. fab.6.)


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