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Les 12 livres de Jean de la Fontaine : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12

Le magnifique. 

Un peu d'esprit, beaucoup de bonne mine,
Et plus encor de libéralité,
C'est en amour une triple machine
Par qui maint fort est bientôt emporté;
Rocher fût-il; rochers aussi se prennent.
Qu'on soit bien fait, qu'on ait quelque talent,
Que les cordons de la bourse ne tiennent:
Je vous le dis, la place est au galant.
On la prend bien quelquefois sans ces choses.
Bon fait avoir néanmoins quelques doses
D'entendement, et n'être pas un sot:
Quant à l'avare, on le hait; le magot
A grand besoin de bonne rhétorique:
La meilleure est celle du libéral.
Un Florentin nommé le Magnifique
La possédait en propre original.
Le Magnifique était un nom de guerre
Qu'on lui donna; bien l'avait mérité:
Son train de vivre et son honnêteté,
Ses dons surtout, l'avaient par toute terre
Déclaré tel; propre, bien fait, bien mis,
L'esprit galant, et l'air des plus polis.
Il se piqua pour certaine femelle
De haut état. La conquête était belle:
Elle excitait doublement le désir:
Rien n'y manquait, la gloire et le plaisir.
Aldobrandin était de cette dame
Bail et mari: pourquoi bail? Ce mot-là
Ne me plaît point; c'est mal dit que cela;
Car un mari ne baille point sa femme.
Aldobrandin la sienne ne baillait;
Trop bien cet homme à la garder veillait
De tous ses yeux; s'il en eût eu dix mille,
Il les eût tous à ce soin occupés:
Amour le rend, quand il veut, inutile;
Ces Argus-là sont fort souvent trompés.
Aldobrandin ne croyait pas possible
Qu'il le fût onc; il défiait les gens.
Au demeurant il était fort sensible
A l'intérêt, aimait fort les présents.
Son concurrent n'avait encor su dire
Le moindre mot à l'objet de ses voeux:
On ignorait, ce lui semblait, ses feux,
Et le surplus de l'amoureux martyre;
(Car c'est toujours une même chanson).
Si l'on l'eût su, qu'eût-on fait? Que fait-on?
Jà n'est besoin qu'au lecteur je le die.
Pour revenir à notre pauvre amant,
Il n'avait su dire un mot seulement
Au médecin touchant sa maladie.
Or le voilà qui tourmente sa vie,
Qui va, qui vient, qui court, qui perd ses pas:
Point de fenêtre et point de jalousie
Ne lui permet d'entrevoir les appas
Ni d'entr'ouïr la voix de sa maîtresse.
Il ne fut onc semblable forteresse.
Si faudra-t-il qu'elle y vienne pourtant.
Voici comment s'y prit notre assiégeant.
Je pense avoir déjà dit, ce me semble,
Qu'Aldobrandin homme à présents était;
Non qu'il en fît, mais il en recevait.
Le Magnifique avait un cheval d'amble,
Beau, bien taillé, dont il faisait grand cas:
Il l'appelait, à cause de son pas,
La haquenée. Aldobrandin le loue:
Ce fut assez; notre amant proposa
De le troquer; l'époux s'en excusa:
Non pas, dit-il, que je ne vous avoue
Qu'il me plaît fort; mais à de tels marchés
Je perds toujours. Alors le Magnifique,
Qui voit le but de cette politique,
Reprit: Eh bien, faisons mieux; ne troquez;
Mais, pour le prix du cheval, permettez
Que, vous présent, j'entretienne Madame.
C'est un désir curieux qui m'a pris.
Encor faut-il que vos meilleurs amis
Sachent un peu ce qu'elle a dedans l'âme.
Je vous demande un quart d'heure sans plus.
Aldobrandin l'arrêtant là-dessus:
J'en suis d'avis; je livrerai ma femme?
Ma foi, mon cher, gardez votre cheval.
- Quoi, vous présent? - Moi présent. - Et quel mal
Encore un coup peut-il en la présence
D'un mari fin comme vous arriver?
Aldobrandin commence d'y rêver:
Et raisonnant en soi: Quelle apparence
Qu'il en mévienne en effet moi présent?
C'est marché sûr; il est fol; à son dam;
Que prétend-il? Pour plus grande assurance,
Sans qu'il le sache, il faut faire défense
A ma moitié de répondre au galant.
Sus, dit l'époux, j'y consens. - La distance
De vous à nous, poursuivit notre amant,
Sera réglée, afin qu'aucunement
Vous n'entendiez. Il y consent encore;
Puis va quérir sa femme en ce moment.
Quand l'autre voit celle-là qu'il adore,
Il se croit être en un enchantement.
Les saluts faits, en un coin de la salle
Ils se vont seoir. Notre galant n'étale
Un long narré, mais vient d'abord au fait.
Je n'ai le lieu ni le temps à souhait,
Commença-t-il; puis je tiens inutile
De tant tourner; il n'est que d'aller droit.
Partant, Madame, en un mot comme en mille,
Votre beauté jusqu'au vif m'a touché.
Penseriez-vous que ce fût un péché
Que d'y répondre? Ah je vous crois, Madame,
De trop bon sens. Si j'avais le loisir,
Je ferais voir par les formes ma flamme,
Et vous dirais de cet ardent désir
Tout le menu. Mais que je brûle, meure,
Et m'en tourmente, et me dise aux abois,
Tout ce chemin que l'on fait en six mois,
Il me convient le faire en un quart d'heure:
Et plus encor; car ce n'est pas là tout.
Froid est l'amant qui ne va jusqu'au bout,
Et par sottise en si beau train demeure.
Vous vous taisez? pas un mot! Qu'est-ce là?
Renvoyrez-vous de la sorte un pauvre homme?
Le Ciel vous fit, il est vrai, ce qu'on nomme
Divinité; mais faut-il pour cela
Ne point répondre alors que l'on vous prie?
Je vois, je vois; c'est une tricherie
De votre époux: il m'a joué ce trait;
Et ne prétend qu'aucune repartie
Soit du marché; mais j'y sais un secret.
Rien n'y fera pour le sûr sa défense.
Je saurai bien me répondre pour vous:
Puis ce coin d'oeil, par son langage doux,
Rompt à mon sens quelque peu le silence.
J'y lis ceci: Ne croyez pas, Monsieur,
Que la nature ait composé mon coeur
De marbre dur. Vos fréquentes passades,
Joutes, tournois, devises, sérénades,
M'ont avant vous déclaré votre amour.
Bien loin qu'il m'ait en nul point offensée,
Je vous dirai que dès le premier jour
J'y répondis, et me sentis blessée
Du même trait. Mais que nous sert ceci?
- Ce qu'il nous sert? Je m'en vais vous le dire:
Etant d'accord, il faut cette nuit-ci
Goûter le fruit de ce commun martyre;
De votre époux nous venger et nous rire;
Bref le payer du soin qu'il prend ici;
De ces fruits-là le dernier n'est le pire.
Votre jardin viendra comme de cire:
Descendez-y; ne doutez du succès:
Votre mari ne se tiendra jamais
Qu'à sa maison des champs, je vous l'assure,
Tantôt il n'aille éprouver sa monture.
Vos douagnas en leur premier sommeil,
Vous descendrez sans nul autre appareil
Que de jeter une robe fourrée
Sur votre dos, et viendrez au jardin.
De mon côté l'échelle est préparée.
Je monterai par la cour du voisin:
Je l'ai gagné: la rue est trop publique.
Ne craignez rien. - Ah mon cher Magnifique
Que je vous aime! et que je vous sais gré
De ce dessein! Venez, je descendrai.
- C'est vous qui parle; et plût au Ciel, Madame,
Qu'on vous osât embrasser les genoux!
- Mon Magnifique, à tantôt; votre flamme
Ne craindra point les regards d'un jaloux.
L'amant la quitte; et feint d'être en courroux;
Puis, tout grondant: Vous me la donnez bonne,
Aldobrandin; je n'entendais cela.
Autant vaudrait n'être avecque personne
Que d'être avec Madame que voilà.
Si vous trouvez chevaux à ce prix-là,
Vous les devez prendre sur ma parole.
Le mien hennit du moins; mais cette idole
Est proprement un fort joli poisson.
Or sus, j'en tiens; ce m'est une leçon;
Quiconque veut le reste du quart d'heure
N'a qu'à parler; j'en ferai juste prix.
Aldobrandin rit si fort qu'il en pleure.
Ces jeunes gens, dit-il, en leurs esprits
Mettent toujours quelque haute entreprise.
Notre féal vous lâchez trop tôt prise;
Avec le temps on en viendrait à bout.
J'y tiendrai l'oeil; car ce n'est pas là tout;
Nous y savons encor quelque rubrique:
Et cependant, Monsieur le Magnifique,
La haquenée est nettement à nous:
Plus ne fera de dépense chez vous.
Dès aujourd'hui, qu'il ne vous en déplaise,
Vous me verrez dessus fort à mon aise
Dans le chemin de ma maison des champs.
Il n'y manqua, sur le soir; et nos gens
Au rendez-vous tout aussi peu manquèrent.
Dire comment les choses s'y passèrent,
C'est un détail trop long; lecteur prudent,
Je m'en remets à ton bon jugement.
La dame était jeune, fringante et belle,
L'amant bien fait, et tous deux fort épris.
Trois rendez-vous coup sur coup furent pris:
Moins n'en valait si gentille femelle.
Aucun péril, nul mauvais accident,
Bons dormitifs en or comme en argent
Aux douagnas, et bonne sentinelle.
Un pavillon vers le bout du jardin
Vint à propos; messire Aldobrandin
Ne l'avait fait bâtir pour cet usage.
Conclusion, qu'il prit en cocuage
Tous ses degrés; un seul ne lui manqua,
Tant sut jouer son jeu la haquenée:
Content ne fut d'une seule journée
Pour l'éprouver; aux champs il demeura
Trois jours entiers; sans doute ni scrupule.
J'en connais bien qui ne sont si chanceux;
Car ils ont femme, et n'ont cheval ni mule,
Sachant de plus tout ce qu'on fait chez eux.

 

Jean de La Fontaine



 

Les Contes de Jean de la Fontaine :

1ère. partie
Préface
Joconde
Le Cocu battu et content
Le Mari confesseur
Le Savetier
Le Paysan qui avoit offensé son seigneur
Le Muletier
La Servante justifiée
La gageure des trois commères
Le calendrier des vieillards
A femme avare galant escroc
On ne s'avise jamais de tout
Le Gascon puni
La fiancée du roi de Garbe
La coupe enchantée
Le petit chien qui secoue de l'argent et des pierreries
Paté d'Anguille
Le Magnifique
La Matrone d'Héphèse
Belphégor
La clochette
Le Glouton
Les deux amis
Le baiser rendu
Le Faucon.
Alix malade
Le Juge de Mesle
Soeur Jeanne
Le portrait d' Iris
L' Amour mouillé
Les quiproquo
Les Arrest d'amour
Les Amours de Mars et de Vénus


*** Epitaphe de La Fontaine ( faite par lui_même)
2ème. partie
Les oies de Frère Philippe
Richard Minutolo
Les Cordeliers de Catalogne
Le Berceau
L'Oraison de Saint-Julien
Le Villageois qui cherche son veau
L'anneau d'Hans Carvel
L'Hermite, ou Frère Luce
Mazet de Lamporechio
La Mandragore
Les Rémois
La Courtisane amoureuse
Nicaise
Comment l'esprit vient aux filles
L'Abbesse malade
Les troqueurs
Le cas de conscience
Le Diable de Papefiguière
Féronde, ou le purgatoire
Le Psautier
Le Roi Candaule et le maître en droit
Le Diable en Enfer
La jument compère Pierre
Les lunettes
Le cuvier
La chose impossible
Le tableau
Le Bât
Le faiseur d'oreilles et le raccommodeur de moules
Le fleuve Scamandre
La confidente sans le savoir ou le tratagème
Le remède
Les aveux indiscrets
Conte tiré d'Athéné

Les gravures des contes
de Jean de La Fontaine proviennent de :
" Contes mis en vers - 1777".

 

Articles et fabulistes à voir...
Portrait biographique de Jean de La Fontaine . Sa jeunesse.
— Jean de la Fontaine naquit, le 8 juillet 1621, à Château-Thierry. Son père était maître des eaux et forêts, et sa mère, Françoise Pidoux, fille d'un bailli de Coulommiers. Son éducation paraît avoir été fort négligée; on lui laissait lire, à l'aventure, tout ce qui lui tombait sous la main; et, de bonne heure, il prit l'habitude d'obéir à son caprice ou aux impressions du moment. Quelques livres de piété prêtés par un chanoine de Soissons ayant ému son imagination, il crut d'abord qu'il avait du goût pour l'état ecclésiastique ; et, vers sa vingtième année, il entrait à l'institut de l'Oratoire, puis au séminaire de Saint-Magloire, à Paris1. Mais il s'aperçut vite de sa méprise, et en 1641 revint chez son père, la suite....

La continuation des Mille et une Nuits.
Avant de parler de la continuation des Mille et une Nuits qu’on publie aujourd’hui, il est nécessaire de dire quelque chose de l’original arabe, et de la partie déjà traduite par M. Galland.
Les manuscrits complets des Mille et une Nuits sont rares, non-seulement en Europe, mais même en Orient ; et tous ne se ressemblent pas exactement. La Bibliothèque Impériale de Paris possède deux exemplaires des Mille et une Nuits, qui sont tous deux fort incomplets. la suite ...

La Moralité de chaque Fable de La Fontaine développée et prouvée par un trait historique ou biographique.
En publiant le La Fontaine en action, nous n'avons qu'un but, c'est de vulgariser l'admirable morale des maximes du grand fabuliste, en les appuyant d'un exemple qui les fixe plus facilement et plus profondément dans l'esprit des jeunes gens ; c'est en un mot de leur venir en aide pour qu'ils fassent d'eux-mêmes l'application de la règle, et profitent des excellents conseils de cet écrivain immortel. Les exemples choisis, se rapportant pour la plupart aux grands faits historiques , la suite....

Origine des fables de Jean de la Fontaine.
Je n'hésiterais donc pas à regarder comme empruntés par La Fontaine tous les sujets qu'il renferme et que l'on retrouve dans les six premiers livres de notre fabuliste, si Phèdre et Horace n'en réclamaient pas un certain nombre : ce n'est pas sans balancer que j'indique les quatre fables suivantes comme ayant leurs sources dans les satires et dans les épîtres du lyrique latin.. la suite....

Franc-Nohain:
Maurice Étienne Legrand, dit Franc-Nohain, né le 25 octobre 1872 à Corbigny et mort le 18 octobre 1934 à Paris, avocat, sous-préfet, écrivain, librettiste, poète.
Il choisit Nohain comme nom en hommage au cours d'eau traversant Donzy, lieu de ses vacances d'enfance. Avec André Gide et Pierre Louÿs , il fonde "Potache revue" la suite.... .

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