Jean de la Fontaine   Sa vie     Fables    Contes   Proverbes    Théatre    Poésies    Epitaphe 
Les 12 livres de Jean de la Fontaine : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12
L'hermite, ou Frère Luce. 

Nouvelle tirée de Boccace

Dame Vénus, et dame Hypocrisie,
Font quelquefois ensemble de bons coups;
Tout homme est homme, les hermites sur tous;
Ce que j'en dis, ce n'est point par envie.
Avez-vous soeur, fille ou femme jolie,
Gardez le froc; c'est un maître Gonin;
Vous en tenez, s'il tombe sous sa main
Belle qui soit quelque peu simple et neuve:
Pour vous montrer que je ne parle en vain,
Lisez ceci, je ne veux autre preuve.
Un jeune hermite était tenu pour saint:
On lui gardait place dans la Légende.
L'homme de Dieu d'une corde était ceint,
Pleine de noeuds; mais sous sa houppelande
Logeait le coeur d'un dangereux paillard.
Un chapelet pendait à sa ceinture
Long d'une brasse, et gros outre mesure;
Une clochette était de l'autre part.
Au demeurant, il faisait le cafard,
Se renfermait voyant une femelle,
Dedans sa coque, et baissait la prunelle:
Vous n'auriez dit qu'il eût mangé le lard.
Un bourg était dedans son voisinage,
Et dans ce bourg une veuve fort sage,
Qui demeurait tout à l'extrémité.
Elle n'avait pour tout bien qu'une fille,
Jeune, ingénue, agréable, et gentille;
Pucelle encor; mais, à la vérité,
Moins par vertu que par simplicité;
Peu d'entregent, beaucoup d'honnêteté;
D'autre dot point, d'amants pas davantage.
Du temps d'Adam, qu'on naissait tout vêtu,
Je pense bien que la belle en eût eu,
Car avec rien on montait un ménage:
Il ne fallait matelas ni linceul:
Même le lit n'était pas nécessaire.
Ce temps n'est plus. Hymen qui marchait seul,
Mène à présent à sa suite un notaire.
L'anachorète, en quêtant par le bourg,
Vit cette fille, et dit sous son capuce:
Voici de quoi; si tu sais quelque tour,
Il te le faut employer, frère Luce.
Pas n'y manqua, voici comme il s'y prit.
Elle logeait, comme j'ai déjà dit,
Tout près des champs, dans une maisonnette,
Dont la cloison par notre anachorète
Etant percée aisément et sans bruit,
Le compagnon, par une belle nuit
(Belle, non pas, le vent et la tempête
Favorisaient le dessein du galant)
Une nuit donc, dans le pertuis mettant
Un long cornet, tout du haut de la tête
Il leur cria: Femmes, écoutez-moi.
A cette voix, toutes pleines d'effroi,
Se blottissant, l'une et l'autre est en transe.
Il continue, et corne à toute outrance:
Réveillez-vous créatures de Dieu,
Toi femme veuve, et toi fille pucelle:
Allez trouver mon serviteur fidèle
L'hermite Luce, et partez de ce lieu
Demain matin, sans le dire à personne;
Car c'est ainsi que le Ciel vous l'ordonne.
Ne craignez point, je conduirai vos pas,
Luce est bénin. Toi veuve tu feras
Que de ta fille il ait la compagnie;
Car d'eux doit naître un pape, dont la vie
Réformera tout le peuple chrétien.
La chose fut tellement prononcée,
Que dans le lit l'une et l'autre enfoncée,
Ne laissa pas de l'entendre fort bien.
La peur les tint un quart d'heure en silence.
La fille enfin met le nez hors des draps,
Et puis, tirant sa mère par le bras,
Lui dit d'un ton tout rempli d'innocence:
Mon Dieu! maman, y faudra-t-il aller?
Ma compagnie? hélas! qu'en veut-il faire?
Je ne sais pas comment il faut parler;
Ma cousine Anne est bien mieux son affaire
Et retiendrait bien mieux tous ses sermons.
- Sotte, tais-toi, lui repartit la mère,
C'est bien cela! va, va, pour ces leçons
Il n'est besoin de tout l'esprit du monde:
Dès la première, ou bien dès la seconde,
Ta cousine Anne en saura moins que toi.
- Oui? dit la fille, hé mon Dieu, menez-moi.
Partons bientôt, nous reviendrons au gîte.
- Tout doux, reprit la mère en souriant.
Il ne faut pas que nous allions si vite;
Car que sait-on? le diable est bien méchant,
Et bien trompeur; Si c'était lui, ma fille,
Qui fût venu pour nous tendre des lacs?
As-tu pris garde? il parlait d'un ton cas,
Comme je crois que parle la famille
De Lucifer. Le fait mérite bien
Que sans courir ni précipiter rien,
Nous nous gardions de nous laisser surprendre.
Si la frayeur t'avait fait mal entendre:
Pour moi, j'avais l'esprit tout éperdu.
- Non, non, maman, j'ai fort bien entendu,
Dit la fillette. - Or bien, reprit la mère,
Puisque ainsi va, mettons-nous en prière.
Le lendemain, tout le jour se passa
A raisonner, et par-ci, et par-là,
Sur cette voix, et sur cette rencontre.
La nuit venue, arrive le corneur;
Il leur cria d'un ton à faire peur:
Femme incrédule et qui vas à l'encontre
Des volontés de Dieu ton créateur,
Ne tarde plus, va-t'en trouver l'hermite,
Ou tu mourras. La fillette reprit:
Hé bien, maman! l'avais-je pas bien dit?
Mon Dieu partons; allons rendre visite
A l'homme saint; je crains tant votre mort
Que j'y courrais, et tout de mon plus fort,
S'il le fallait. - Allons donc, dit la mère.
La belle mit son corset des bons jours,
Son demi-ceint, ses pendants de velours,
Sans se douter de ce qu'elle allait faire:
Jeune fillette a toujours soin de plaire
Notre cagot s'était mis aux aguets,
Et par un trou qu'il avait fait exprès
A sa cellule, il voulait que ces femmes
Le pussent voir, comme un brave soldat
Le fouet en main, toujours en un état
De pénitence, et de tirer des flammes
Quelque défunt puni pour ses méfaits,
Faisant si bien, en frappant tout auprès,
Qu'on crût ouïr cinquante disciplines.
Il n'ouvrit pas à nos deux pèlerines
Du premier coup, et pendant un moment
Chacune peut l'entrevoir s'escrimant
Du saint outil. Enfin, la porte s'ouvre,
Mais ce ne fut d'un bon Miserere.
Le papelard contrefait l'étonné.
Tout en tremblant, la veuve lui découvre,
Non sans rougir, le cas comme il était.
A six pas d'eux la fillette attendait
Le résultat, qui fut que notre hermite
Les renvoya, fit le bon hypocrite.
Je crains, dit-il, les ruses du malin:
Dispensez-moi, le sexe féminin
Ne doit avoir en ma cellule entrée.
Jamais de moi saint-père ne naîtra.
La veuve dit, toute déconfortée:
Jamais de vous? et pourquoi ne fera?
Elle ne put en tirer autre chose.
En s'en allant, la fillette disait:
Hélas! maman, nos péchés en sont cause.
La nuit revient, et l'une et l'autre était
Au premier somme, alors que l'hypocrite
Et son cornet font bruire la maison.
Il leur cria, toujours du même ton:
Retournez voir Luce le saint hermite.
Je l'ai changé, retournez dès demain.
Les voilà donc derechef en chemin.
Pour ne tirer plus en long cette histoire,
Il les reçut. La mère s'en alla,
Seule, s'entend, la fille demeura,
Tout doucement il vous l'apprivoisa,
Lui prit d'abord son joli bras d'ivoire,
Puis s'approcha, puis en vint au baiser,
Puis aux beautés que l'on cache à la vue,
Puis le galant vous la mit toute nue,
Comme s'il eût voulu la baptiser.
O papelards! qu'on se trompe à vos mines!
Tant lui donna du retour de matines,
Que maux de coeur vinrent premièrement,
Et maux de coeur chassés, Dieu sait comment.
En fin finale, une certaine enflure
La contraignit d'allonger sa ceinture:
Mais en cachette, et sans en avertir
Le forge-pape, encore moins la mère.
Elle craignait qu'on ne la fît partir:
Le jeu d'amour commençait à lui plaire.
Vous me direz: D'où lui vint tant d'esprit?
D'où? de ce jeu, c'est l'arbre de science.
Sept mois entiers la galande attendit;
Elle allégua son peu d'expérience.
Dès que la mère eut indice certain
De sa grossesse, elle lui fit soudain
Trousser bagage, et remercia l'hôte.
Lui de sa part rendit grâce au Seigneur,
Qui soulageait son pauvre serviteur.
Puis, au départ, il leur dit que sans faute,
Moyennant Dieu, l'enfant viendrait à bien.
Gardez pourtant, dame, de faire rien
Qui puisse nuire à votre géniture.
Ayez grand soin de cette créature,
Car tout bonheur vous en arrivera.
Vous régnerez, serez la signora,
Ferez monter aux grandeurs tous les vôtres,
Princes les uns et grands seigneurs les autres.
Vos cousins ducs, cardinaux vos neveux:
Places, châteaux, tant pour vous que pour eux,
Ne manqueront en aucune manière,
Non plus que l'eau qui coule en la rivière.
Leur ayant fait cette prédiction,
Il leur donna sa bénédiction.
La signora, de retour chez sa mère,
S'entretenait jour et nuit du saint-père,
Préparait tout, lui faisait des béguins:
Au demeurant prenait tous les matins
La couple d'oeufs, attendait en liesse
Ce qui viendrait d'une telle grossesse.
Mais ce qui vint détruisit les châteaux,
Fit avorter les mitres, les chapeaux
Et les grandeurs de toute la famille:
La signora mit au monde une fille.

 

Jean de La Fontaine



 

Les Contes de Jean de la Fontaine :

1ère. partie
Préface
Joconde
Le Cocu battu et content
Le Mari confesseur
Le Savetier
Le Paysan qui avoit offensé son seigneur
Le Muletier
La Servante justifiée
La gageure des trois commères
Le calendrier des vieillards
A femme avare galant escroc
On ne s'avise jamais de tout
Le Gascon puni
La fiancée du roi de Garbe
La coupe enchantée
Le petit chien qui secoue de l'argent et des pierreries
Paté d'Anguille
Le Magnifique
La Matrone d'Héphèse
Belphégor
La clochette
Le Glouton
Les deux amis
Le baiser rendu
Le Faucon.
Alix malade
Le Juge de Mesle
Soeur Jeanne
Le portrait d' Iris
L' Amour mouillé
Les quiproquo
Les Arrest d'amour
Les Amours de Mars et de Vénus


*** Epitaphe de La Fontaine ( faite par lui_même)
2ème. partie
Les oies de Frère Philippe
Richard Minutolo
Les Cordeliers de Catalogne
Le Berceau
L'Oraison de Saint-Julien
Le Villageois qui cherche son veau
L'anneau d'Hans Carvel
L'Hermite, ou Frère Luce
Mazet de Lamporechio
La Mandragore
Les Rémois
La Courtisane amoureuse
Nicaise
Comment l'esprit vient aux filles
L'Abbesse malade
Les troqueurs
Le cas de conscience
Le Diable de Papefiguière
Féronde, ou le purgatoire
Le Psautier
Le Roi Candaule et le maître en droit
Le Diable en Enfer
La jument compère Pierre
Les lunettes
Le cuvier
La chose impossible
Le tableau
Le Bât
Le faiseur d'oreilles et le raccommodeur de moules
Le fleuve Scamandre
La confidente sans le savoir ou le tratagème
Le remède
Les aveux indiscrets
Conte tiré d'Athéné

Les gravures des contes
de Jean de La Fontaine proviennent de :
" Contes mis en vers - 1777".

 

Articles et fabulistes à voir...
Portrait biographique de Jean de La Fontaine . Sa jeunesse.
— Jean de la Fontaine naquit, le 8 juillet 1621, à Château-Thierry. Son père était maître des eaux et forêts, et sa mère, Françoise Pidoux, fille d'un bailli de Coulommiers. Son éducation paraît avoir été fort négligée; on lui laissait lire, à l'aventure, tout ce qui lui tombait sous la main; et, de bonne heure, il prit l'habitude d'obéir à son caprice ou aux impressions du moment. Quelques livres de piété prêtés par un chanoine de Soissons ayant ému son imagination, il crut d'abord qu'il avait du goût pour l'état ecclésiastique ; et, vers sa vingtième année, il entrait à l'institut de l'Oratoire, puis au séminaire de Saint-Magloire, à Paris1. Mais il s'aperçut vite de sa méprise, et en 1641 revint chez son père, la suite....

La continuation des Mille et une Nuits.
Avant de parler de la continuation des Mille et une Nuits qu’on publie aujourd’hui, il est nécessaire de dire quelque chose de l’original arabe, et de la partie déjà traduite par M. Galland.
Les manuscrits complets des Mille et une Nuits sont rares, non-seulement en Europe, mais même en Orient ; et tous ne se ressemblent pas exactement. La Bibliothèque Impériale de Paris possède deux exemplaires des Mille et une Nuits, qui sont tous deux fort incomplets. la suite ...

La Moralité de chaque Fable de La Fontaine développée et prouvée par un trait historique ou biographique.
En publiant le La Fontaine en action, nous n'avons qu'un but, c'est de vulgariser l'admirable morale des maximes du grand fabuliste, en les appuyant d'un exemple qui les fixe plus facilement et plus profondément dans l'esprit des jeunes gens ; c'est en un mot de leur venir en aide pour qu'ils fassent d'eux-mêmes l'application de la règle, et profitent des excellents conseils de cet écrivain immortel. Les exemples choisis, se rapportant pour la plupart aux grands faits historiques , la suite....

Origine des fables de Jean de la Fontaine.
Je n'hésiterais donc pas à regarder comme empruntés par La Fontaine tous les sujets qu'il renferme et que l'on retrouve dans les six premiers livres de notre fabuliste, si Phèdre et Horace n'en réclamaient pas un certain nombre : ce n'est pas sans balancer que j'indique les quatre fables suivantes comme ayant leurs sources dans les satires et dans les épîtres du lyrique latin.. la suite....

Franc-Nohain:
Maurice Étienne Legrand, dit Franc-Nohain, né le 25 octobre 1872 à Corbigny et mort le 18 octobre 1934 à Paris, avocat, sous-préfet, écrivain, librettiste, poète.
Il choisit Nohain comme nom en hommage au cours d'eau traversant Donzy, lieu de ses vacances d'enfance. Avec André Gide et Pierre Louÿs , il fonde "Potache revue" la suite.... .

blog comments powered by    
 

Website templates