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Antoine Houdar de La Motte.

L'Ecrevisse qui se romp la jambe.

Nous autres inventeurs de fables
nous avons droit pour orner nos tableaux,
et sur le vraisemblable, et même sur le faux.
Nous pouvons, s' il nous plaît donner pour véritables
les chimeres des temps passés.
Un fait est faux ; n' importe ; on l' a cru ; c' est assez
phenix, sirenes, sphinx, sont de notre domaine.
Ce naturalisme menteur
sied bien dans une fable ; et le vrai qu' il amene
n' en perd rien aux yeux du lecteur.
Mais, quoi des vérités modernes
ne pourrons-nous user aussi dans nos besoins ?
Qui peut le plus, ne peut-il pas le moins ?
Les plines d' autrefois, ce sont les subalternes ;
ceux d' aujourd' hui, voilà les bons témoins.
Ils sçavent rejetter l' opinion commune
qui n' a de fondement que la crédulité.
Ils veulent voir, revoir, trente fois plûtôt qu' une :
sçavent douter d' un fait par tout autre attesté ;
tout est vû, touché, discuté.
Sur leur scrupuleux témoignage,
j' ose donc mettre en oeuvre un des plus jolis faits.
L' écrevisse a, dit-on, des jambes de relais.
S' en rompt-elle une ? Il s' en trouve au passage
une autre que nature y substituë exprès.
Une jambe est enfin un magazin de jambes.
Vous riez ; vous prenez ceci
pour l' histoire des sevarambes.
N' en riez point. C' est un fait éclairci.
Mais remarquez que ces jambes nouvelles
pour renaître n' ont pas même facilité.
Il est certains endroits favorables pour elles.
Or l' écrevisse sent cette inégalité :
et lorsque sa jambe se casse
à l' endroit le moins propre à la production,
elle se la va rompre elle-même à la place
d' où renaîtra bien-tôt sa consolation.
Vous êtes avertis. Passons à l' action.
Une écrevisse allant chercher fortune,
se rompit une jambe. Il est tant d' accidens !
Pour les bêtes et pour les gens
c' est une misere commune ;
nul ne s' en sauve. Or avec bien du mal,
à peine se traînoit l' invalide animal.
Alors du bord de la riviere,
la grenouille lui dit, raillant hors de saison :
tu ne trotteras plus en avant, en arriere,
à droite, à gauche, ainsi que tu le trouvois bon.
Il faudra, mon enfant, rester à la maison.
Point du tout, reprit la boiteuse ;
nous trotterons encor avec l' aide de Dieu.
J' ai des jambes de reste. Où, ma mie, en quel lieu
les mets-tu ? Lui dit la railleuse.
Oüi, j' en trouve quand il m' en faut ;
et je sçaurai bien-tôt m' en faire une meilleure,
dit l' écrevisse, qui sur l' heure.
Se casse la jambe plus haut.
Que fais-tu là ? Dit la grenoüille.
Est-ce-là ton remede ? Oüi. Tu n' y penses pas ;
c' est se plonger dans l' eau, de peur qu' on ne se moüille.
Attends cinq ou six jours, dit l' autre, et tu verras.
En effet, de par la nature,
la jambe en peu de jours revint.
La raison quelquefois fait ce que fit l' instinct.
Il est des maux de difficile cure.
Les remèdes en sont d' autres maux apparens.
En discerner les temps, en appliquer l' usage,
n' est pas le fait des ignorans :
c' est le vrai chef-d' oeuvre du sage.

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