Le Lais de Narcisse .    

S

i ce lai est celui dont parle, dans son Verbum abreviatum , Pierre, chantre de Paris, Videntes cantilenam de Landrico non placere audito-ribus, statim incipiunt de Narcisso cantare, il a été fait sur la fin du douzième siècle. Ce n'est qu'une imitation libre d'Ovide ; mais les détails en sont absolument différents. On croirait presque que notre vieux rimeur, ayant vu cette fable, ingénieuse et contée en très beaux vers, manquer d'intérêt , a cherché, au contraire, à en répandre beaucoup dans la sienne. Rien de plus touchant que son héroïne. Il n'y a pas jusqu'à la mort de ce sot Narcisse qui n'inspire quelque attendrissement.

-- Qui veut se conduire sans consulter la raison, si malheurs lui arrivent, je n'en serai point étonné. En tout il est une règle et une loi dont il ne faut pas s'écarter. Avant de se mettre en mer, le pilote consulte les vents. S'ils lui sont favorables, alors seulement il déploie ses voiles. Ainsi doit agir celui qui veut aimer. Ne vous embarquez point aveuglément sur cette mer orageuse; bientôt vous vous verriez emporté malgré vous. Mais aussi, quand un cœur vous aime, ne lui soyez point trop sévère. Souvent amour se venge : j'en ai vu maint exemple terrible, et ne veux vous citer que celui de Narcisse. Il méprisa l'amour : Amour le punit, et à son tour il mourut d'aimer.
A Thèbes, jadis vivoit un devin célèbre dont jamais les oracles n'avoient trompé. Une mère tendre voulut le consulter sur la destinée de son fils unique. « De longs jours lui sont accordés, « répondit le devin, mais il en abrégera beau-ce coup la durée, si jamais il se regarde». La mère, à cette réponse, crut de bonne foi que l'oracle enfin cessoit d'être inspiré. Elle sortit en se moquant de sa prédiction, et pendant quelque temps on eut lieu de la mépriser; mais hélas! l'événement ne prouva que trop combien elle étoit sûre.
Le Lais de Narcisse.

L'enfant crut en âge, et devint un prodige de beauté. Nature avoit, pour le former, employé tout son art. Amour, quand il le vit, en fut lui-même étonné; et, voulant contribuer aussi à la perfection de tant de charmes, il prêta aux yeux bleus du jouvenceau un regard si tendre, à ses lèvres de rose un sourire si charmant qu'il n'y eut plus de cœur qui pût lui résister.
Déjà Narcisse avoit vingt ans ; mais loin de s'occuper du soin si doux de charmer quelque belle, il les fuyoit toutes, et ne connoissoit d'autres plaisirs que d'aller au fond des forêts attaquer, une flèche en main, les ours, les sangliers et les animaux féroces.
Il revenoit un jour de la chasse. Son cheval bondissoit sous lui et faisoit retentir au loin la terre. Au bruit qu'elle entend, Dane, fille du roi, et la première entre les beautés de Thèbes, s'avance vers les fenêtres de sa tour. Elle regarde et voit paroître le jeune chasseur avec ces couleurs animées, avec ce maintien noble et fier et cet air de courage qui ajoutoient encore à sa beauté. Plus elle le considère, plus il lui plaît. Ses yeux ne peuvent le quitter, et elle-même s'étonne du plaisir qu'elle y trouve. Amour en ce moment la guettoit du haut du ciel; il lui lance une flèche qui la fait tressaillir. Elle se croit blessée, elle met la main sur son cœur; hélas ! la plaie étoit au-dedans.
Triste et pensive, elle se retire pour soupirer. Tout son corps frissonne. Elle se sent brûler, et ses tourmens sont tels qu'en peu d'heures son visage a déjà pâli. La nuit qui survient ne la soulage point, parce que toujours elle songe à Narcisse. Dans l' espoir que le sommeil en effacera l'image, elle se couche ; mais Amour ne la laisse point reposer. En vain elle cherche une situation qui la calme ; toutes lui sont également insupportables, toutes ne font qu'augmenter son malaise et accroître encore l'agitation de son sang. «Qui trouble ainsi mon repos? s'écrie-t-elle? D'où viennent ces tressaillements, ces palpitations involontaires? Un feu intérieur me dévore ; je sens ma raison' se troubler, je ne me connois plus. Pourquoi m'occuper sans cesse d'un homme qui fait mon tourment? Eh! que m'importe qu'il soit beau, s'il n'a point la bonté. Peut-être avec tant de charmes est-il trompeur ou perfide. Mais non, la nature a pris trop de plaisir à le former pour ne lui
avoir pas donné toutes les vertus..... Dane ! qu'as-tu dit? Après avoir été si long-temps es- timable, veux-tu donc enfin te faire mépriser? Quoi! un inconnu te plaît....? Oui, il me plaît plus que tout ce que j'aime au monde; et à qui, grands dieux, ne plairoit-il pas! Sa beauté, sa grâce charmante m'ont ravie; et. sans lui il m'est impossible de vivre. Mais hélas ! peut-il être à moi? mon père me l'accordera-t-il... ? Ah! c'en est fait, je suis née malheureuse, il me faut mourir. »
Ainsi se passa la nuit à pleurer et à gémir, jusqu'à ce que les vents frais du matin vinrent calmer un peu cette douloureuse angoisse. Epuisée d'accablement et de fatigue, l'infortunée princesse s'assoupit; mais l'image de Narcisse la poursuivit jusque pendant son sommeil, et bientôt elle se réveilla plus agitée encore qu'auparavant.
Déjà le soleil commençoit à luire. Dane, hors d'elle-même, va s'appuyer sur sa fenêtre, dans l'espérance qu'elle pourra revoir peut-être le beau chasseur qui l'embrase. En effet, c'étoit l'heure à laquelle il se rendoit dans la forêt. Elle l'aperçoit au loin, et soudain un cri de joie lui échappe. À mesure qu'il approche, son coeur semble s'épanouir de plaisir; elle ne peut presque respirer : on eût dit que ses regards dévorants l'attiroient vers la tour et hâtoient ses pas. Elle le voit enfin, et le trouve mille fois plus beau encore que la veille. Mais à peine a-t-elle cessé de le voir, son corps tremble, ses genoux chancellent, elle tombe sans, connois-sance.
Elle ne se relève que pour maudire son rang et se désespérer.
« Hélas ! s'écrie-t-elle , on m'avoit dit que l'amour étoit si doux.... Quel état affreux ! Non, je ne puis plus le supporter ; je veux faire instruire ce jeune Thébain du doux penchant que sa vue m'a inspiré, ou plutôt je veux qu'il vienne pour avoir le plaisir de le lui déclarer moi-même. Eh ! quel autre que moi, ô ciel! pourroit lui peindre tout ce que je sens? Mais s'il alloit rejeter l'offre de mon cœur? si son indifférence, son orgueil..... Eh bien! j'irai, oui, j'irai sur le chemin de la forêt m'offrir à lui, je me jetterai à ses pieds, je les baignerai de mes larmes, je lui peindrai a tous les maux qu'il me fait souffrir, et s'il n'a point une âme de fer, il en prendra com- passion. »
Le lendemain, aux premiers rayons de l'aurore, elle sort du lit, et sans bruit ouvrant su chambre, s'échappe par une porte dérobée, vêtue pour tout habillement d'une chemise et d'un simple manteau. Tel est l'amour. Voilà où il a conduit une fille sage et timide. Raison, prudence, respect de son rang et de soi-même, elle a tout oublié; ce n'est plus qu'une amante désespérée, entraînée hors d'elle-même par une passion aveugle. Tremblante et sans guide, elle s'avance à grands pas vers la forêt. Là elle s'assied au pied d'un arbre en attendant l'arrivée du chasseur, et demande aux dieux de lui inspirer des paroles capables de l'attendrir.
Déjà il étoit en route. Dane entend au loin l'aboi des chiens. Bientôt elle aperçoit les valets; enfin elle le voit lui-même qui les suit à une légère distance, un trait en main et le carquois sur l'épaule. Elle vient à lui. Surpris de trouver en ce lieu écarté une aussi belle personne, Narcisse croit voir une déesse ou une fée, et il descend de cheval pour la saluer avec respect. A cette marque de déférence, la triste princesse oublie tout-à-coup ce qu'elle s'étoit proposée de lui dire ; elle n'a plus la force de parler, et ne peut qu'ouvrir les bras el le serrer en rougissant contre son cœur. Il la repousse, et demande qui elle est. « Je suis, répond-elle, une infortunée qu'Amour a conduite vers vous, et qui depuis qu'elle vous a vu déteste le jour. Mes maux sont assez grands pour mériter qu'ils vous touchent ; sans cet espoir je ne vivrois déjà plus : rendez- moi la vie et le bonheur. Mais pourquoi dé- tourner vos yeux? Regardez-moi : je suis Dane, la fille de votre roi. Plus d'un prince m'a de- mandé mon cœur, en me disant que j'étois belle. Beau jeune homme, je te l'offre à toi tout entier ; permets qu'il t'aime, et en retour accorde-moi le tien. Àh! tu ne sais pas quel est le plaisir d'aimer ! »
L'inhumain fut insensible à une douleur si touchante. « Si Amour vous fait souffrir, réponte dit-il, chassez-le ; moi je ne le connois point, « et puisqu'il cause de pareils tourments, je ne veux point le connoître ». A ces mots il s'éloigne. Dane, pour l'arrêter, se jette à ses genoux, elle les arrose de ses larmes , et lui tendant les mains le conjure de l'écouter encore un moment avant de la faire mourir. Tandis qu'elle parle, son manteau s'échappe, et laisse voir à découvert des appas qui eussent fait le bonheur du plus grand roi de la terre. Mais rien ne touche Narcisse, ni les charmes de cette innocente beauté, ni les larmes que versent ses yeux si tendres, ni même le sang qui coule de ses pieds déchirés par les ronces et les cailloux. Un tyran barbare, une bête féroce eussent été attendris : il ne le fut point; il monta sur son cheval, et disparut. « Plus d'espoir , s'écria l'infortunée , plus d'espoir ; il faut mourir. Eh ! qu'ai-je donc fait pour lui déplaire? Mais il me fuit en vain, je ne puis l'oublier. Quelsquesoient les tourments qu'il me cause, je les lui pardonne , et veux toujours l'aimer en dépit de lui-même. Bientôt peut-être il rougira de tant de cruauté; peut- être viendra-t-il à mes genoux me redemander ce coeur qu'il a rejeté et qui ne veut jamais
être qu'à lui.....Non, je veux le prévenir et le fléchir moi-même. Je lui écrirai, je ferai solliciter sa compassion. Pourrait-il résister à mes prières et à mes larmes ? Il cédera au moins àmes importunités.....Ah ! Dane, Dane, quelle est ta folie ! Tu te flattes d'amollir un cœur sans pitié, tu ne veux pas t'apercevoir qu'il te hait... Dieux de la mer, de la terre et du ciel, qui avez aimé; toi, Vénus, toi, son fils, qui m'as trahie, soulagez mes maux, et vengez-moi de l'ingrat dont l'insensibilité va me coûter la vie. Qu'il apprenne à connoître aussi ce que c'est qu'Amour; qu'à son tour il pleure et gémisse et qu'il ne puisse éprouver aucune consola-tion. »
Dane à ces mots s'enfonça clans la forêt pour retrouver celui qu'elle venoit de maudire , et sans lequel elle ne pouvoit plus vivre. Mais les justes dieux exaucèrent sa prière en dépit d'elle, et Amour lui-même jura dans sa colère qu'avant le coucher du soleil elle seroit vengée.
Narcisse pendant ce temps poursuivoit un cerf. Vers le milieu du jour, accablé de chaleur et de fatigue , dévoré de soif, il s'écarta de sa troupe pour aller se désaltérer à quelque fontaine.(1) Il en trouve une dont les eaux transparentes, entourées d'une herbe fraîche et épaisse, couloient sur un gravier luisant. On y descendoit par un perron de marbre. Narcisse s'approche et veut boire : mais la mort étoit là qui l'attendoit. En se baissant il aperçoit dans l'eau son image; et ses yeux fascinés par la vengeance des dieux croient voir la nymphe qui préside à la fontaine.

Je supprime la suite de l'aventure dont tout le monde sait le dénouaient, et qui, dans l'original, diffère peu de l'auteur latin. Eperdu d'amour pour son ombre, le jeune chasseur s'épuise en larmes eten prières insensées. Enfin il succombe à la violence des désirs qui le consument, et tombe mourant sur l'herbe.

En ce moment il voit Dane arriver. Amour l'avoit conduite à la fontaine. Ce dieu vouloit lui montrer comment étoit puni l'ingrat pour lequel il l'avoit en vain enflammée. Narcisse la reconnoît et veut lui parler ; mais la voix lui manque. Il lui tend la main, en levant les yeux vers le ciel, comme pour lui demander pardon et reconnoître la juste punition des dieux. Dane consternée s'asseoit à ses côtés; elle lui pose la tète sur son sein, le couvre de mille baisers brûlants, le baigne de larmes. Mais c'en est fait, il n'est plus temps , et elle le voit expirer clans ses bras. Alors son désespoir s'exhale en longs cris douloureux. Elle cherche encore à rappeler son amant à la vie par les caresses les plus douces qu'Amour puisse prodiguer. Mais convaincue enfin qu'il n'est plus d'espérance, furieuse et détestant la vie qu'elle ne conservoit que pour aimer Narcisse , elle se jette sur ce corps sans vie, elle colle sa bouche sur sa bouche, pousse un soupir, et meurt.

Que le ciel, ajoute l'auteur, préserve d'un sort pareil ceux qui aimeront comme elle. Mais profitez bien de cet exemple , vous surtout qui avez inspiré de l'amour à quelqu'un.
Quar si vous le lessez mourir,
payer
Dieu le vous saura bien môrir.


On trouve dans la Bibliothèque du Théâtre-François, tome 1, page 21, une moralité à trois personnages, faite exactement d'après le fabliau. La pièce finit, comme celle-ci , par un avis aux filles et aux garçons de ne pas être si cruels quand on les aime.
Recueil de Barbazan, tome IV, page 143.


(1.) Il trouve une fontaine.....on y descendait par un perronde marbre.
L'art du jardinage étant très peu connu au temps des fabliaux, et les seigneurs n'ayant pour promenade dans leurs terres que des vergers ou des parcs , on se piquoit, quand on y trouvoit une fontaine, de l'embellir par une enceinte en maçonnerie, et quelquefois par des degrés de marbre. Ces degrés se trouvent très fréquemment chez les romanciers. Il en sera mention dans le Paradis d'Amour. On verra aussi dans le Lai de l'Oiselet quelle étoit alors la sorte de beauté propre à ces vergers-jardins

Autres fabliaux :
Le Loup-garou.
La Villageoise.
Le pélerin.
La Jeune Fée.
L'oiseau Vert.
- Légendes, Baliades et Fabliaux. (en 2 vol. in-18, 1829) BAOUR-LORMIAN  (Louis-pierre- Marie-François) est mort à Paris le 18 décembre .





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