Préceptes du genre : Jean-François Marmontel.    

J

ean-François Marmontel, né à Bort-les-Orgues le 11 juillet 1723 et mort à Habloville le 31 décembre 1799 est un encyclopédiste, historien, conteur, romancier, grammairien et poète, dramaturge et philosophe français.

1 - 2 - 3 - 4 - 5

Fable, apologue.
On a fait consister l'artifice de la fable à citer les hommes au tribunal des animaux; c'est comme si l'on prétendait que la comédie citât les spectateurs au tribunal de ses personnages, les hypocrites au tribunal de Tartuffe, les avares au tribunal d'Harpagon, etc. Dans l'apologue, les animaux sont quelquefois les précepteurs des hommes; La Fontaine l'a dit; mais ce n'est que dans les exemples où la fable les représente meilleurs et plus sages que nous.
Dans le discours que La, Motte a mis à la tête de ses fables; il démêle en philosophe l'artifice caché dans ce genre de fiction ; il en a bien vu le principe et la fin; les moyens seuls lui ont échappé. Il traite, en bon critique, de la justesse et de l'unité de l'allégorie, de la vraisemblance des mœurs et des caractères, du choix de la moralité et des images qui l'enveloppent; mais toutes ces qualités réunies ne font qu'une fable régulière; et un poëme qui n'est que régulier, est bien loin d'être un bon poème.
  C'est peu que dans la fable une vérité utile et peu commune se déguise sous le voile d'une allégorie ingénieuse; que cette allégorie, par la justesse et l'unité de ses rapports, conduise directement au sens moral qu'elle se propose; que les personnages qu'on y emploie remplissent l'idée qu'on a d'eux. La Motte a observé toutes ces règles dans quelques-unes de ses fables; il reproche avec raison à La Fontaine de les avoir négligées dans quelques-unes des siennes. D'où vient donc que les plus défectueuses de La Fontaine ont un charme et un intérêt que n'ont pas les plus régulières de La Motte?
Ce charme et cet intérêt prennent leur source, non-seulement dans le tour naturel et facile des vers, dans l'originalité piquante et heureuse de l'expression, dans le coloris des images, dans la justesse et la précision du dialogue, dans la variété,- la richesse, la rapidité des peintures, en un mot, dans le génie poétique, don précieux et rare, auquel tout l'excellent esprit de La Motte n'a pu jamais bien suppléer; mais encore dans la naïveté du récit et du style, caractère dominant du génie de La Fontaine.
On a dit : Le style de la fable doit être simple, familier, riant, gracieux, naturel, et même naïf Il fallait dire, et sur-tout naïf.
Essayons de rendre sensible l'idée que j'attache à ce mot naïveté, qu'on a si souvent employé sans l'entendre.
  La Motte distingue le naïf du naturel; mais il fait consister le naïf dans l'expression fidèle et non réfléchie de ce qu'on sent; et d'après cette idée vague, il appelle naïf le qu'il mourut du vieil Horace. Il me semble qu'il faut aller plus loin, pour trouver le vrai caractère de naïveté qui est essentiel et propre à la fable.
  La vérité de caractère a plusieurs nuances qui la distinguent d'elle-même : ou elle observe les ménagements qu'on se doit et qu'on doit aux autres; et on l'appelle sincérité: ou elle franchit,dès qu'on la presse, la barrière des égards; et on la nomme franchise : ou elle n'attend pas même, pour se montrer à découvert, que les circonstances l'y engagent et que les décences l'y autorisent; et elle devient imprudence, indiscrétion, témérité, suivant qu'elle est plus ou moins offensante pu dangereuse. Si elle découle de lame par un penchant naturel et non réfléchi; elle est simplicité ; si la simplicité prend sa source dans cette pureté de mœurs qui n'a rien à dissimuler ni à feindre; elle est candeur : si à la candeur se joint une innocence peu éclairée, qui croit que tout ce qui est naturel est bien; c'est ingénuité : si L'ingénuité se caractérise par des traits qu'on aurait eu soi-même intérêt à déguiser, et qui nous donnent quelque avantage sur celui auquel ils échappent; on la nomme naïveté ou ingénuité naïve. Ainsi la simplicité ingénue est un caractère absolu et indépendant des circonstances; au lieu que la naïveté est relative,
  Hors les puces qui m'ont la nuit inquiétée,ne serait dans Agnès qu'un trait de simplicité, si elle parlait à ses compagnes.
Jamais je ne m'ennuie,ne serait qu'ingénu, si elle ne lésait pas cet aveu à un homme qui doit s'en offenser Il en est de même de L'argent qu'en ont reçu notre Alain et Georgette, etc.
  Par conséquent, ce qui est( compatible avec le caractère naïf dans tel temps, dans tel lieu, dans tel état, ne le, serait pas dans tel autre.   est naïve autrement qu'Agnès; Agnès, autrement que ne doit l'être une jeune fille élevée à la cour ou dans le monde : celle - ci peut dire et penser ingénument des choses que l'éducation lui a rendues familières, et qui paraîtraient réfléchies et recherchées dans la première. Ainsi la naïveté est susceptible de tous les tons. Joas est naïf dans sa scène avec Athalie, mais d'une naïveté noble, qui fait frémir pour les jours de ce précieux enfant; et lorsque M. de Fontenelle a dit que le naïf était une nuance du bas, il a prouvé qu'il n'avait pas le sentiment de la naïveté. Cela posé, voyons ce qui constitue la naïveté dans la fable, et l'effet qu'elle y produira. La Motte a observé que le succès constant et universel de la fable venait de ce ,que l'allégorie y ménageait et flattait l'amour-propre : rien n'est plus vrai ni mieux senti ; mais cet art de ménager et de flatter l'amour-propre, au lieu de le blesser, n'est autre, chose que l'éloquence naïve, l'éloquence d'Ésope chez les anciens, et de La Fontaine chez les modernes.
  De toutes les prétentions des hommes, la plus générale et la plus décidée regarde la sagesse et les mœurs ; rien n'est donc plus capable de nous indisposer, que des préceptes de, morale et de sagesse présentés comme des leçons. Je ne parle point de la satire; le succès en est assuré: si elle en blesse un, elle en flatte mille. Je parle d'une philosophie sévère, mais honnête, sans amertume et sans poison, qui n'insulte personne, et qui s'adresse à tous : c'est précisément de celle-là qu'on s'offense. Les poètes l'ont déguisée au théâtre et dans l'épopée en forme d'action; et ce ménagement l'a fait recevoir sans répugnance. Mais toute vérité ne peut, pas avoir au théâtre son tableau particulier : chaque pièce ne peut aboutir qu'à une moralité principale; et les préceptes répandu dans le cours de l'action passent trop rapidement pour ne pas s'effacer l'un l'autre : l'intérêt même les absorbe, et ne nous laisse pas la liberté d'y réfléchir. D'ailleurs l'instruction théâtrale exige un appareil qui n'est ni de tous les lieux ni de tous les temps : c'est un miroir public qu'on n'élève qu'à grands frais et à force de machines. Il en est à-peu-près de même de l'épopée. On a donc voulu nous donner des glaces portatives, aussi fidèles et plus commodes, où chaque vérité isolée eût son image distincte; et de là l'invention des petits poèmes.

Oeuvres complètes de Marmontel, de l'Académie française 1818 Par Jean-François Marmontel.





N'hésitez-pas à laisser des commentaires, de donner votre avis sur la fable ou l'article ; si vous le souhaitez répondez à ceux qui demandent des renseignements...
Dans vos réponses soyez polis et affables. Ici vous êtes chez vous, ce site est fait pour vous, participez, réagissez, enfin faites comme chez vous. Merci.

blog comments powered by