Analyses des fables .

Je ne connais dans tout le recueil de La Fontaine que cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile ; par Jean-Jacques Rousseau.
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La Fontaine a mis a la fin de sa XVe fable, intitulée : La Mort et le Malheureux, une note qui confirme ce fait, sans que Despréaux y soit nommé
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Qu'on cherche ailleurs des débuts plus simples, plus vifs, plus nets, plus riches, d'un tour plus piquants.
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Proverbes.
 " Il n'y a si petit buisson qui ne porte son ombre."
Il n'y a si petite chose qui ne puisse, dans l'occasion, avoir son importance, son mérite, ou même son danger. Les anciens disaient dans le même sens, et à peu près dans les mêmes termes, qu'un cheveu même peut faire ombre ; ils disaient encore : Qu'une fourmi elle-même a sa colère. Nous avons nous-mêmes un autre proverbe familier qui exprime la même idée : Petit homme abat grand chêne. Je citerai enfin, comme développement complet de la même pensée, l'aphorisme suivant, qui n'est pas à négliger : Se persuader qu'un petit ennemi ne peut nous nuire, c'est croire qu'une étincelle ne suffit pas pour allumer un incendie.
G. Duplessis - 1851.
 

 

 

 
Marmontel.

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Marmontel, Jean-François, poète, conteur, romancier, philosophe etc...
Né en Corrèze en 1723 et décédé en 1799.

Fable. Préceptes du genre .

On a dit : Le style de la fable doit être simple, familier, riant, gracieux, naturel, et même naïf. il fallait dire : et surtout naïf.
La naïveté est susceptible de tous les tons. Joas est naïf dans sa scène avec Athalie, mais d'une naïveté noble, qui fait frémir pour les jours de ce précieux enfant.
L'instruction théâtrale exige un appareil qui n'est ni de tous les lieux ni de tous les temps : c'est un miroir public qu'on n'élève qu'à grands frais et à force de machines : il en est à peu près de même de l'épopée. On a donc voulu nous donner des glaces portatives, aussi fidèles et plus commodes, où chaque vérité isolée eût son image distincte, et de là l'invention des petits poëmes allégoriques.
Dans ces tableaux, on pouvait nous peindre à nos yeux sous trois symboles différens : ou sous les traits de nos semblables, comme dans la fable du Savetier eldu Financier, dans celle du Berger et du Roi, dans celle du Meunier et de son Fils, etc. ; ou sous le nom des êtres surnaturels et allégoriques, comme dans la fable de Phébus et de Borée, dans celle de la Discorde, dans les fictions poétiques, dans les contes des Fées; ou sous la figure des animaux et des êtres matériels, que le poëte fait agir et . parler à notre manière. C'est ici le genre le plus étendu, et peut-être le seul vrai genre de la fable, par la raison même qu'il est le plus dépourvu de vraisemblance à notre égard.
Tout ce qui concourt à nous persuader la simplicité et la crédulité du poëte, rend la fable plus intéressante, au lieu que tout ce qui nous fait douter de la bonne foi de son récit, en affaiblit l'intérêt.
Quelle est l'espèce d'illusion qui rend la fable si séduisante ? On croit entendre un homme assez simple et assez crédule pour répéter sérieusement les contes puérils qu'on lui a faits ; et c'est dans cet air de bonne foi que consiste la naïveté du récit et du style.
On reconnaît la tonne foi d'un historien à l'attention qu'il a de saisir et de marquer les circonstances , aux reflexions qu'il y mêle , à l'éloquence qu'il emploie à exprimer ce qu'il sent : c'est là surtout ce qui met La Fontaine au-dessus de tous ses modèles. Esope raconte simplement, mais en peu de mots ; il semble raconter fidèlement ce qu'on lui a dit. Phèdre y met pins de délicatesse et d'élégance, mais aussi moins de vérité. On croirait en effet que rien ne dût mieux caractériser la naïveté qu'un style dénué d'ornemens ; cependant La Fontaine a répandu dans le sien tous les trésors de la poésie, et il n'en est que plus naïf: ces couleurs si variées et si brillantes sont elles-mêmes les traits dont la Nature vient se peindre dans les écrits de ce poëte, avec tant de grâce et de simplicité. Ce prestige dé l'art paraît d'abord inconcevable ; mais, dès qu'on remonte à la cause, on n'est plus surpris de l'effet.
Non seulement La Fontaine a ouï dire ce qu'il raconte, mais il l'a vu, il croit le voir encore. Ce n'est pas un poëte qui imagine, ce n'est pas un conteur qui plaisante; c'est un témoin présent à l'action , et qui veut vous y rendre présent vous-même ;. son érudition, son éloquence, sa philosophie , sa politique, tout ce qu'il a d'imagination, de mémoire et de sentiment, il met tout en œuvre, de la meilleure foi du monde , pour vous persuader ; et c'est cet air de bonne foi, c'est le sérieux avec lequel il mêle les plus grandes choses avec les plus petites, c'est l'importance qu'il attache à des jeux d'enfans, c'est l'intérêt qu'il prend pour un lapin et pour une belette, qui font qu'on est tenté de s'écrier à chaque instant: Le bon homme! On le disait de lui dans la société. Son caractère n'a fait que passer dans ses fables. C'est du fonds de son caractère que sont émanés ces tours si naturels, ces expressions si naïves, ces images si fidèles.
La Fontaine raconte la guerre des vautours ; son génie s'élève ; il plut du sang. Cette image lui paraît encore faible; il ajoute, pour exprimer la dépopulation :
Et sur son roc Prométhée espéra
De voir bientôt une fin à sa peine.
La querelle de deux coqs pour une poule lui rappelle ce que l'amour a produit de plus funeste :
Amour, tu perdis Troie !
Deux chèvres se rencontrent sur un pont trop étroit pour y passer ensemble ; aucune des deux ne veut reculer ; il s'imagine voir
Avec Louis-le-Grand
Pliilippe-Quatre qui s'avance
Dans l'île de la Conférence.
Un renard est entré la nuit dans, un poulailler; comment exprimer ce désastre ?
Les marques de sa cruauté
Parurent avec l'aube ; on vit un étalage
De corps sanglans et de carnage. ..
Peu s'en fallut que le Soleil
Ne rebroussât d'horreur vers le manoir liquide, etc.
La Fontaine a toujours le style de la chose.
Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel, en sa fureur,
Inventa pour punir les crimes de la terre.
Les tourterelles se fuyaient..
Plus d'amour, partant plus de joie.
Ce n'est jamais la qualité des personnages qui le décide. Jupiter n'est qu'un homme dans les choses familières ; le moucheron est un héros lorsqu'il combat le lion : rien de plus philosophique, et en même temps de plus naïf que ces contrastes. La Fontaine est peut-être celui de tous les poè'tes qui passe d'un extrême à l'autre avec le plus de justesse et de rapidité. Il n'a pas dessein de faire croire qu'il s'égaie à rapprocher le grand du petit : il veut que l'on pense, au contraire, que le sérieux qu'il met aux petites choses les lui fait mêler et confondre de bonne foi avec les grandes ; et il réussit, en effet à produire cette illusion. De là vient qu'il n'est jamais contraint, ni dansle style familier, ni dans le haut style. Si ses réflexions et ses peintures l'emportent vers l'un, ses sujets le ramènent à l'autre, et toujours si à propos , que le lecteur n'a pas le temps de désirer qu'il prenne l'essor ou qu'il se modère. En lui, chaque idée réveille soudain l'image et le sentiment qui lui est propre ; on peut le voir dans ses peintures, dans son dialogue, dans ses harangues. Qu'on lise, pour les peintures, la fable de Phébus et de Borée, celle du Chêne et du Roseau ; pour le dialogue, celle de la Mouche et de la Fourmi, celle des Compagnons d'Ulysse; pour les monologues et les harangues, celle du Loup et des Bergers, celle du Berger et du Roi, celle de l'Homme et de la Couleuvre, modèles à la fois de philosophie et de poésie. On a dit souvent que l'une nuisait à l'autre ; qu'on nous cite, ou parmi les anciens ou parmi les modernes, quelque poëte plus riant, plus fécond, plus varié, quelque moraliste plus sage.
Mais ni sa philosophie ni sa poésie ne nuisent à s'a naïveté; au contraire , plus il met de l'une et de l'autre dans ses récits, dans ses réflexions, dans ses peintures, plus il semble persuadé, pénétré de ce qu'il raconte, et plus, par conséquent, il nous paraît simple et crédule.
Le premier soin du fabuliste doit donc être de paraître persuadé ; le second, de rendre sa persuasion amusante ; le troisième, de rendre cet amusement utile.
Son caractère de naïveté une fois établi, nous devons trouver possible qu'il ajoute foi à ce qu'il raconte ; et de là vientla règle de suivre les mœurs, ou réelles, ou supposées. Son dessein n'est pas de nous persuader que le lion, l'âne et le renard ont parlé, mais d'en paraître persuadé lui-même ; et pour cela, il faut qu'il observe les convenances, c'est-à-dire qu'il fasse parler et agir le lion, l*âne et le renard, chacun selon le caractère et.les intérêts qu'il est supposé leur attribuer: ainsi, la règle de suivre les mœurs dans la fable est une suite de ce principe, que tout doit y concourir à nous persuader la crédulité du poëte. La Fontaine a quelquefois lui-même oublié cette règle, comme dans la fable du Lion , de la Chèvre et de la Génisse.
Il faut de plus que la crédulité du conteur soit amusante. La Fontaine évite avec soin tout ce qui a l'air de la plaisanterie; et, s'il lui en échappe quelque trait, il a grand soin de l'émousser.
A ces mots, l'animal pervers,
C'est le serpent que je veux dire.
Voilà une excellente épigramme, et le poëte s'en serait tenu là, s'il avait voulu être fin ; mais il voulait être, ou plutôt il était naïf; il a donc achevé :
C'est le serpent que je veux dire,.
Et non l'homme; on pourrait aisément s'y tromper.
De même, dans ces vers qui terminent la fable du Rat solitaire :
Qui désignais-je, à votre avis,
Par ce rat si peu secourable ?
Un moine? Non, mais un dervis.
Il ajoute:
Je suppose qu'un moine est toujours charitable.
La finesse du style consiste à se laisser deviner; la naïveté,à dire tout ce qu'on pense.
La Fontaine nous fait rire , mais, à ses dépens , et c'est sur lui-même qu'il fait tomber le ridicule , quand , pour rendre raison de la maigreur d'une belette, il observe <qu'elle sortait de maladie; quand , pour expliquer commuent un .cerf ignorait upe maxime de Salomon, il se croit obligé .de nous avertir que ce cerf n'avait pas accoutumé de lire; Quand, pour nous prouver l'expérienpe d'un vieux rat, et les danger qu'il avait courus, il remarque qu'il avait même perdu sa queue à la bataille: quand, pour nous. peindre la bonne intelligence des chiens et des chats, il nous dit :
Ces animaux vivaient entre eux comme cousins;
Cette union si douce, et presque fraternelle,
Edifiait tous les voisins.
Cependant, comme ce n'est pas uniquement à nous amuser, mais surtout à nous instruire , que la fable est destinée, l'illusion doit se terminer au développement de quelque vérité utile : je dis au développement, et non pas à la preuve, car il faut bien observer que la fable ne prouve rien. Quelque bien adapté que soit l'exemple à la moralité, l'exemple est un fait particulier, la moralité une maxime générale ; et l'on sait que du particulier au général il n'y a rien à conclure. 11 faut donc que la moralité soit une vérité copnue par elle-même, et à iaquelle on n'ait besoin que de réfléchir pour en être persuadé. L'exemple contenu dans la fable en est l'indication, et non la preuve : son but est d'avertir, et non pas de convaincre; et son office est de rendre sensible à l'imagination ce qui est avoué par la raison ; mais pour cela, il faut que l'exemple mène droit à la moralité, sans diversion , sans équivoque ; et c'est ce que les plus grands maîtres semblent avoir oublié quelquefois.
La vérité doit naître de la fable.
La Motte l'a dit et l'a pratiqué ; il ne le cède même à personne en cette partie : comme elle dépend de la justesse et de la sagacité de l'esprit, et que La Motte avait supérieurement l'une et l'autre, le sens moral de ses fables est presque toujours bien saisi, bien déduit, bien préparé.
La Fontaine s'est plus négligé que lui sur le choix de la moralité. il semble quelquefois la chercher après avoir composé sa fable, soit qu'il affecte cette incertitude pour cacher jusqu'au bout le dessein qu'il avait d'instruire ; soit qu'en effet il se soit livré d'abord à l'attrait d'un tableau favorable à peindre, bien sûr que d'un sujet moral, il est facile de tirer une réflexion morale. Cependant sa conclusion n'est pas toujours également heureuse ; le plus souvent profonde, lumineuse, intéressante, et amenée par un chemin de fleurs, mais quelquefois aussi commune, fausse ou mal déduite.
En général, le respect de La Fontaine pour les anciens ne lui a pas laissé la liberté du choix dans les sujets qu'il en a pris ; presque toutes ses beautés sont de lui, presque tous ses défauts sont des autres : ajoutons que ses défauts sont rares et tous faciles à éviter, et que ses beautés sans nombre sont peut-être inimitables.
J'aurais beaucoup à dire sur sa versification, dont les beautés ravissent d'admiration les hommes de l'art les plus exercés et les hommes de goût les plus délicats ; mais la richesse, la vérité, l'originalité, l'heureuse hardiesse de son langage, ne sont pas des qualités qu'on puisse rendre sensibles en les définissant. Pour en avoir l'idée et le sentiment, il faut le lire , et le lire encore ; c'est un plaisir qui ne s'épuise point.
Marmonteil. Élémens de Littérature, t. II








 

 

 



 

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