allégoriques.
Dans ces tableaux, on pouvait nous peindre à nos yeux sous trois symboles différents : ou sous les traits de nos semblables, comme dans la fable du savetier et du financier, dans celle du berger et du roi, dans celle du meunier et de son fils, etc. ; ou sous le nom des êtres surnaturels et allégoriques, comme dans la fable d'Apollon et Borée, dans celle de la Discorde, dans les fictions poétiques, dans les contes de fées; ou sous la figure des animaux et des êtres matériels, que le poète fait agir et parier à notre manière. C'est ici le genre le plus étendu, et peut-être le seul vrai genre de la fable, par la raison même qu'il est le plus dépourvu de vraisemblance à notre égard.
Il s'agit de ménager la répugnance que chacun sent à être corrigé par son égal. On s'apprivoise aux leçons des morts, parce qu'on n'a rien à démêler avec eux et qu'il ne se prévaudront jamais de l'avantage qu'on leur donne. On ne s'offense point du ton d'un misanthrope solitaire et farouche, qu'on ne voit point : il est au rang des morts; et notre imagination en fait un être d'une espèce étrangère. Mais le sage qui vit simplement et familièrement avec nous, et qui, sans chaleur et sans violence, ne nous parle que le langage de la vérité et de la vertu, nous laisse toutes nos prétentions à l'égalité : c'est donc à lui à nous persuader, par une illusion passagère, qu'il est, non pas au-dessus de nous (il y aurait de l'imprudence à le tenter), mais au contraire si fort au-dessous, qu'on rie daigne pas même se piquer d'émulation à son égard, et qu'on reçoive les vérités qui semblent lui échapper, comme autant de traits de naïveté sans conséquence.
Si cette observation est fondée, voilà le prestige de la fable rendu sensible, et l'art réduit à un point déterminé. Or on va voir que tout ce qui concourt à nous persuader la simplicité et la crédulité du poète, rend la fable plus intéressante; au lieu que tout ce qui nous fait douter de la bonne foi de son récit, en affaiblit l'intérêt.
Quintilien pensait que les fables avaient surtout du pouvoir sur les esprits bruts et ignorants; il parlait sans doute des fables où la vérité se cache sous une enveloppe grossière; mats le goût, le sentiment, les grâces, que la Fontaine y a ré-pandus, en ont fait la nourriture et les délices des esprits les plus délicats, les plus cultivés, et les plus profonds.
Or l'intérêt qu'ils y prennent, n'est certainement pas le vain plaisir d'en pénétrer le sens; la beauté de cette allégorie est d'être simple et transparente ; et il n'y a guère que les sots qui puissent s'applaudir d'en avoir percé le voile.
Le mérite de prévoir la moralité que La Motte veut qu'on ménage aux lecteurs, parmi lesquels il compte les sages eux-mêmes, se réduit donc à bien peu de chose : aussi La Fontaine, à l'exemple des anciens, ne s'est-il guère mis en peine de la donner à deviner; il l'a placée tantôt au commencement, tantôt à la fin de la fable; ce qui ne lui aurait pas été indifférent, s'il eût regardé la fable comme une énigme,
Quelle est donc l'espèce d'illusion qui rend la fable si séduisante? On croit entendre un homme assez simple et assez crédule pour répéter sérieusement les contes puérils qu'on lui a faits; et c'est dans cet air de bonne foi que consiste la naïveté du récit et du style.
On reconnaît la bonne foi d'un historien à l'attention qu'il a de saisir et de marquer les circonstances, aux réflexions qu'il y mêle, à l'éloquence qu'il emploie à exprimer ce qu'il sent: c'est là sur-tout ce qui met La Fontaine au-dessus de tous ses modèles. Ésope raconte simplement, mais en peu de mots; il semble répéter fidèlement ce qu'on lui a dit. Phèdre y met plus de délicatesse et d'élégance, mais aussi moins de vérité. On croirait en effet que rien ne dût mieux caractériser la naïveté, qu'un stylé dénué d'ornements; cependant La Fontaine a répandu dans le sien tous les trésors de la poésie, et il n'en est que plus naïf : ces couleurs si variées et si brillantes sont elles-mêmes les traits dont la nature vient se peindre , dans les écrits de ce poète, avec tant de grâce et de simplicité. Ce prestige de l'art paraît d'abord inconcevable; mais dès qu'on remonte à la cause, on n'est plus; surpris de l'effet.
Non-seulement La Fontaine a ouï dire ce qu'il raconte, mais il l'a vu, il croit le voir encore. Ce n'est pas un poète qui imagine, ce n'est pas un conteur qui plaisante; c'est un témoin présent à l'action, et qui veut vous y rendre présent vous-même; son érudition, son éloquence, sa philosophie , sa politique, tout ce qu'il a d'imagination, de mémoire, et de sentiment, il met tout en œuvre, de la meilleure foi du monde, pour vous persuader; et c'est cet air de bonne foi, c'est le sérieux avec lequel il mêle les plus grandes choses avec les plus petites, c'est l'importance qu'il attache à des jeux d'enfants, c'est l'intérêt qu'il prend pour un lapin et une belette, qui font qu'on est tenté de s'écrier à chaque instant, Le bon homme ! On le disait de lui dans la société ; son caractère n'a fait que passer dans ses fables. C'est du fond de ce caractère que sont émanés ces tours si naturels, ces expressions si naïves, ces images si fidèles; et quand La Motte a dit,
Du fond de sa cervelle un trait naïf s'arrache,ce n'est pas le travail de La Fontaine qu'il a peint dans un vers si dur.
La Fontaine raconte la guerre des vautours ; son génie s'élève : Il plut du sang. Cette image lui paraît encore faible; il ajoute, pour exprimer la dépopulation,
Et sur son roc Prométhée espéra De voir bientôt une fin à sa peine.
La querelle de deux coqs pour une poule, lui rappelle ce que l'amour a produit de plus funeste;
Amour, tu perdis Troie.
Deux chèvres se rencontrent sur un pont trop étroit pour y passer ensemble; aucune des deux ne veut reculer; il s'imagine voir,
*** La fable Le Chêne et le Roseau, par Bernardin Saint-Pierre.
*** La fable "Le Corbeau et le Renard" expliquée par J.J. Rousseau.
*** La fable : Le Vieillard et les trois Hommes. expliquée par Charles Batteux.
*** La fable Le Chêne et le Roseau, par Charles Batteux.
*** La fable "Les Lapin" devloppée par Batteux.
*** La fable " La Cigale et la Fourmi" analysée par Alfred de Courcy.
Portrait biographique de Jean de La Fontaine . Sa jeunesse. |
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