Observations et réflexions critiques sur le genre de l'apologue, et en particulier sur les fables de La Fontaine.
Par M. DECAMPE,
un des quarante Mainteneurs.
O BSERVATION.I.
Quand on fait volontiers sa lecture du recueil des Fables de la Fontaine, on ne tarde pas à s'apercevoir que SES FABLES LES PLUS COURTES SONT EN GENERALE LES plus médiocres , tandis que les plus belles, celles qu'on relit avec plus d'attrait, sont d'une longueur qui semble quelquefois dépasser les bornes du genre; telles sont:
— les Animaux malades de la peste;
— le Chat, la Belette et le petit Lapin;
— L'Alouette, ses Petits et le Maître d'un champ;
— les deux Pigeons ;
— L' Homme et la Couleuvre ;
— L'Hirondelle et les petits Oiseaux;
— le Jardinier et son Seigneur;
— le Meunier , son Fils et L'Ane;
— le Fermier, le Chien et le Renard, etc..
La raison de cette différence est dans la manière particulière dont la Fontaine a conçu et traité le genre de l'Apologue. Et véritablement, à n'en juger que d'après les idées communes, puisqu'il est reconnu que la brièveté est une qualité recommandée dans cette sorte de récit, il semblerait qu'entre deux fables composées par le même auteur, et louables au même point pour le fond du sujet et la moralité, la plus courte dût être la meilleure. C'est précisément le contraire qui arrive ordinairement dans la Fontaine. Encore qu'on puisse dire avec raison que son style a, suivant la circonstance, toutes les sortes de mérites, la précision est un de ceux qui s'y montrent le plus rarement. Une imagination riche et variée, une sensibilité exquise, une singulière disposition de l'esprit à se pénétrer des objets qu'il traite, une habileté merveilleuse à tracer des caractères, à décrire les lieux et les individus , à faire ressortir les petits détails, à mêler au récit, pour en rompre l'uniformité, des discours, des dialogues, des réflexions, des allusions, des souvenirs, des digressions dans lesquelles on se sent entraîné comme par un charme irrésistible: voilà ce qui donne aux compositions de la Fontaine cet intérêt incomparable qui fait oublier la longueur; voilà comment il est l'auteur auquel on revient le plus volontiers, et dont on se fatigue le moins.
Avec de telles qualités, il a dû voir l'Apologue sous un point de vue tout nouveau, ou qui n'avait été qu'à peine aperçu par ses devanciers. Il a étendu, développé ses plans ; il s'est donné du champ, pour être plus lui-même; il a fait consister le principal mérite de sa composition dans le nombre et la beauté des accessoires; et peu content de placer sa moralité dans le fond même de la Fable, il a voulu la mettre partout, dans ses réflexions, ses discours, ses conversations , ses monologues, ses portraits : c'est une critique de mœurs continuelle, c'est la comédie en récit.
Il ne faut donc pas s'étonner, si, lorsqu'il cherche à être court, il cesse, pour ainsi dire, d'être lui-même. Alors il abandonne sa manière favorite, à laquelle il nous a fait trouver tant d'agréments ; il est comme à la gène dans l'étroit espace où il s'est renfermé : une esquisse mesquine remplace une riche et brillante peinture ; nous trouvons un squelette, au lieu d'un corps plein de fraîcheur, de grâce et de santé. Ce malheur n'arriverait pas aux écrivains qui ont plus de trait que d'imagination, et qui, au lieu d'une tête épique, d'un génie heureux et facile, possèdent un esprit fin et délié, le tour vif et épigrammatique et, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, le laconisme de la pensée. C'est a ceux-là qu'il appartient d'essayer avec succès l'Apologue en dix ou douze vers. Pour la Fontaine, il y échoue complètement. Qu'il me suffise d'en indiquer quelques exemples, pris au hasard dans les six premiers livres :
— le Coq et la Perle;
— L'Oiseau blessé dune flèche;
— le Lion abattu par l'homme;
— te Renard et le Buste;
— la Montagne qui accouche;
— les Médecins;
— le Chien qui lâche sa proie pour t'ombre.
Voilà ce que devient la Fontaine quand il veut réduire son rôle à copier, en quelque sorte, ou à traduire ses prédécesseurs, qu'il appelle bonnement ses maîtres. Mais, lorsqu'il se contente d'emprunter leurs sujets pour les disposer à sa manière, et qu'il donne pleinement l'essor à son génie, ce n'est plus le même homme; ou pour mieux dire, il est alors tout à fait lui, et l'on ne songe plus à ses devanciers que pour s'étonner de la stérilité de leur imagination, qui ne leur avait rien fait découvrir dans des sujets où il sait trouver tant de richesses. Les exemples fourmilleraient ici ; contentons-nous de citer au hasard. Je tombe sur la fable intitulée le Charretier embourbé. Qu'on la compare avec la pièce de Faerne, Bubulcus et Hercules : on verra de quoi sont capables l'agrément et l'attrait des détails. L'une est un simple récit ; l'autre est une scène animée et dramatique : le lecteur voit et entend tout ce qui se passe. Qui ne connaît point l'Apologue du Villageois et du Serpent ? Cette fable n'a que six vers dans Phèdre ; elle en a quatre, suivant l'usage, dans le laconique Gabrias. Quel est celui, des trois fabulistes, que l'on prendrait pour l'inventeur? Sans parler des grâces du style et du mérite des vers de l'auteur français, qu'on observe de quelle manière sa fable est disposée et conduite. La totalité du récit se compose de quatre tableaux bien distincts, et qui fourniraient à un peintre quatre modèles différents, également pleins d'intérêt et de vérité :
— le Serpent ramassé ;
— le Serpent réchauffé;
— le Serpent révolté;
— le Serpent puni.
Ces tableaux sont achevés, dans la Fontaine; ils ne sont seulement pas indiqués chez les autres, qui ne décrivent pas , et se bornent à raconter. Faites les mêmes réflexions sur le Chat et le vieux Rat, si habilement composée de deux fables assez médiocres d'Esope, de Phèdre et de Faerne; sur le Cheval et le Loup, si supérieure de toutes façons à celle de Gabrias et de Faerne; sur l'Ane qui change de maîtres , auprès de laquelle la fable correspondante dans Esope et dans Faerne est absolument dépourvue d'intérêt; sur la Vieillle et les deux Servantes, dont on n'eût jamais soupçonné quel pourrait être l'agrément, si on n'eût connu que la fable d'Esope qui en a fourni le fond; enfin, sur un grand nombre d'autres, que la Fontaine s'est véritablement appropriées par la manière dont il a conçu, distribué et étendu le sujet.
Par M. DECAMPE,
un des quarante Mainteneurs.
Recueil de l'Académie des jeux floraux - 1852 -
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