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Analyses et commentaires sur les fables.

Observations et réflexions critiques sur le genre de l'apologue, et en particulier sur les fables de La Fontaine.

  Par M. DECAMPE, un des quarante Mainteneurs.

introduction.  observation -I    observation -II   observation -III   observation -IV   observation -V   observation -VI   observation -VII

   III OBSERVATION.
    Il n'y a point d'êtres dans la nature qui ne puissent être acteurs dans l'Apologue : on y voit figurer comme  interlocuteurs, des animaux, des corps inanimés , des hommes, des divinités, et jusqu'à des êtres intellectuels ou imaginaires , tels que la Mort, le Temps, la Vérité, la Justice. Cela posé, lesclassificateurs méthodiques , les inventeurs de divisions et de dénominations inutiles, sont venus , et ont dit gravement : — Quand les personnages de l'Apologue sont des animaux ou des êtres inanimés, la fable se nomme wto-raie ; — quand ce sont des êtres pensants , elle est qualifiée de raisonnable ; — on l'appelle mixte, quand un personnage raisonnable agit concurremment avec un autre qui ne l'est point. Ainsi, le Loup et l'Agneau, le Chêne et le Roseau, sont dans la première classe; le Berger et le Roi, la Mort et le Bûcheron, dans la seconde; l'Homme et la Couleuvre, l'Ours et l'Amateur des Jardins , dans la troisième.
    Je ne vois ni le mérite ni le but d'une pareille distinction ; mais elle nous fournira l'occasion d'une remarque plus utile. La voici.
Je regarde comme un défaut et une véritable MALADRESSE DE FAIRE INTERVENIR L'HOMME DANS LA FABLE , EN QUALITÉ d'ACTEUR PRINCIPAL , c'est-à-dire d'attribuer à des êtres pensants l'action qui fait le sujet de l'Apologue. En effet, quelle est l'essence de ce genre ? C'est de donner à l'homme une leçon déguisée sous le voile de l'allégorie ; c'est de lui cacher sa propre image sous des traits empruntés, afin que la fidélité de la peinture n'offense pas son amour-propre. Les animaux, par leur instinct, par leurs habitudes plus ou moins semblables à celles de l'homme, les êtres inanimés, par leurs qualités, leurs propriétés particulières, leur manière d'être plus ou moins comparable a la nôtre, sont on ne peut plus convenables pour jouer un rôle dans cette petite action allégorique. Qui n'approuverait pas le choix des personnages dans le Loup et l'Agneau , la Cigale et la Fourmi, le Corbeau et le Renard, le Lièvre et la Tortue ; ou dans le Chêne et le Roseau , les Membres et l'Estomac , Phébus et Borée , le Pot de terre et le Pot de fer? Substituez des êtres humains à ces personnages allégoriques , il n'y aura plus rien d'ingénieux et de piquant ; la leçon sera moins agréable , moins attachante, et par cela même moins utile ; enfin , et c'est surtout ce dernier point que je prétends faire remarquer ici , le genre sera dénaturé, et vous quitterez l'Apologue pour entrer dans le Conte ou dans la Comédie. C'est un défaut que ne rachèteront ni tout l'agrément des détails, ni tout l'art de l'exécution. Or, ce défaut se remarque beaucoup trop souvent dans les Fables de la Fontaine. Il convient toutefois de ne pas se méprendre sur la véritable portée de ce reproche. Je sais qu'il arrive souvent qu'encore que l'homme soit acteur dans la Fable, il n'y joue pas le rôle essentiel et principal, celui d'où se déduit la moralité. Dès lors, ce n'est pas sur lui que roule proprement l'action, et par conséquent le sujet de l'apologue. Par exemple, dans la jolie fable du Vieillard et ses Enfants, ce sont les dards séparés ou réunis en faisceau qui renferment véritablement l'apologue ; dans la fable intitulée le Gland et la Citrouille, je m'occupe beaucoup moins de Garot que de cet exemple de la citrouille et du gland, si bien choisi pour justifier la Providence. Disons-en autant du voyageur, dans Phébus et Borée, ou dans le Torrent et la Rivière. Ce n'est donc pas contre de tels sujets que je prétends m'élever ici. le n'entends pas interdire , non plus , ceux où l'action attribuée aux hommes est purement allégorique; car alors c'est dans cette action , toute allégorique , que consiste l'apologue, abstraction faite des personnages auxquels elle est attribuée. Ainsi, dans Florian,  le Danseur de corde et le Balancier,
— le Prêtre de Jupiter,
— l'Aveugle et le Paralytique, sont de très-jolis sujets d'apologue;et de même, dans la Fontaine,
— l'Astrologue qui tombe dans un puits,
— l' Homme et l'Idole de bois ,
— le Charretier embourbé,
— l'Homme entre deux âges et ses deux Maîtresses.
    Mais peut-on, je le demande, regarder comme des apologues des récits d'aventures ou d'anecdotes dans lesquels la moralité n'est revêtue d'aucune allégorie, et qui sont des tableaux de la vie humaine telle que nous la voyons tous les jours ? Non, sans doute ; et quand je lis, dans la Fontaine, la jeune Veuve,
— la Fille à marier,
— l'Enfant et le Maître d'école,
—le Vieillard et les trois jeunes Hommes ,
— l'Avare qui a perdu son trésor,
— le Berger et le Roi ,
— le mal Marié,
— le Juge arbitre ,
— l' Hospitalier et le Solitaire , et une foule d'autres fables du même genre, qu'on remarque surtout dans les six derniers livres, je ne puis m'empêcher de trouver ce genre vicieux et contraire à l'esprit de l'Apologue, quoique les détails du récit soient d'une grâce inimitable, et que le fond de l'aventure présente d'ailleurs un sens moral.
    Mais que sera-ce, si ce sens moral lui-même vient à manquer entièrement, et si la fable n'offre plus que le récit d'une aventure singulière, d'une anecdote plus ou moins piquante ? C'est pourtant ce qu'on remarque fréquemment dans la Fontaine, et dans beaucoup d'autres fabulistes avant et après lui. Qu'on lise, dans notre admirable conteur, les fables intitulées,
— L'Ivrogne et sa Femme,
— le Charlatan,
— les Devineresses,
— le Dépositaire infidèle,
— le Testament expliqué par Ésope,
—L'Enfouissseur et son Compère,
— le Mari , la Femme et le Voleur,
— le Trésor et les deux Hommes,
—Les Aventuriers et le Talisman ; on se demandera si c'est bien sérieusement que l'auur a voulu nous donner de pareils récits pour des Fables, quoiqu'il ait essayé quelquefois d'y faire apercevoir un sens moral ; et l'on sera contraint d'avouer que c'est ici tout-à-fait le genre du Conte, et non celui de l'Apologue,
Souvent même cette anecdote que le poète nous raconte, n'est autre qu'un fait historique, un bon mot ou une repartie d'un personnage connu.
— Le Paysan du Danube,
— Simonide sauvé par les Dieux,
— le mot de Socrate sur sa maison,
— un Fou et un Sage ou AEsopus et Petulansy et autres semblables, appartiennent à cette dernière classe : on sent le jugement qu'il en faut porter, sous le rapport du sujet.
Enfin, une saillie plaisante, un trait piquant et satirique terminent quelquefois ces fables dont des hommes sont les acteurs : de ce genre sont, la Femme noyée,
— le Médecin tant pis et le Médecin tant mieux; et ceci rentre évidemment dans le domaine de l'Épigramme.
    Il résulte de ces réflexions, que l'homme doit le plus rarement possible figurer dans l'Apologue comme personnage principal.
Quant aux divinités du paganisme, aux êtres intellectuels , abstraits ou purement allégoriques, leur intervention dans l'Apologue exige aussi quelques observations.
    Et d'abord, il faut distinguer entre ces diverses classes de personnages.
    Les dieux de la Fable, Jupiter, Pluton, Mercure, Apollon, Minerve on Vénus, sont proprement pareils à des créatures humaines ; ils peuvent donc être admis dans l'Apologue aux mêmes conditions que l'homme lui-même. Leur physionomie antique convient assez, d'ailleurs, au ton de simplicité et de bonhomie crédule qui caractérise l'Apologue.
    A l'égard des divinités allégoriques et des êtres purement intellectuels , il n'en est pas tout-à-fait de même. Ce n'est pas que les personnages allégoriques que l'on connaît dès longtemps, et avec lesquels les poètes nous ont familiarisés, tels que la Fortune , la Mort, le Temps, ne puissent fort bien figurer dans l'Apologue. Hais vouloir ériger en personnages parlants et agissants, des passions ou des facultés morales , telles que le désir, la mémoire , la raison ; des maladies, comme la fièvre , la lèpre , la goutte ; des propriétés physiques ou de simples accidents de la matière, comme la couleur, la saveur, le plein et le vide, l'étendue et le poids; ce serait, comme il est inutile de le dire, tomber dans une affectation et dans un entortillage pédantesque entièrement opposés à la simplicité patriarcale de l'Apologue. On s'est moqué, avec raison, de Lamotte, qui croyait être plaisant en faisant discourir ensemble dont Jugement, dame Mémoire , demoiselle Imagination. Personne n'est tenté d'envier à la Fontaine sa bizarre invention de la Goutte et de l'Araignée; et quand je vois le même poète faire une fable sur l'Amour et la Folie, et une autre sur la Discorde, à laquelle il donne pour père Tien et mien, pour frère Que si que non, et pour demeure l'auberge de l'hyménée ; non-seulement je suis choqué, comme tout lecteur judicieux doit l'être, de ces burlesques travestissements, mais je ne saurais m'empêcher d'apercevoir que je suis sorti du genre de l'Apologue, pour entrer dans le domaine de l'Allégorie proprement dite, sorte de composition particulière qui suppose autant de subtilité et d'ingénieuse recherche 9 qu'on aime a trouver dans l'Apologue de bonhomie et de naïveté.
Concluons, qu'il ne faut introduire que rarement et avec précaution, dans l'Apologue, des personnages raisonnables ou des êtres intellectuels, sous peine d'altérer la simplicité de ce genre, ou même d'en méconnaître entièrement l'essence et les premières conditions.


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