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Analyses et commentaires sur les fables.

Observations et réflexions critiques sur le genre de l'apologue, et en particulier sur les fables de La Fontaine.

  Par M. DECAMPE, un des quarante Mainteneurs.

introduction.  observation -I    observation -II   observation -III   observation -IV   observation -V   observation -VI   observation -VII

   VII OBSERVATION.
    Je terminerai ces Observations, que je crains d'avoir trop prolongées, par de courtes réflexions sur un genre de badinage particulier à la Fontaine, et qui semble avoir échappé à la sagacité de ses critiques. Ces réflexions auront pour but de démontrer jusqu'à quel point il avait approfondi la théorie du plaisant, du facétieux , dans l'Apologue, et combien il était habile à découvrir ce que les gens de lettres ont appelé les sources du riant. On a déjà relevé mille fois ses proverbes, ses dictons familiers, ses expressions heureuses empruntées a la vieille langue, ses dénominations plaisantes de sire, de messire, de maître, de compère, de commère, de compagnon, de dame, de demoiselle , de monsieur, appliquées à des animaux ; ses allusions grotesques à la fable ou à l'histoire, Ulysse , Sixte-quint, Agamemnon , Ajax, Louis-le-Grand et Philippe IV, Hélène et la Guerre de Troie. Mais il est un genre d'artifice qui n'a jamais été, je crois , signalé par les observateurs. Cet artifice consiste dans des anachronisxes fort divertissants , QU'ON DIRAIT AVOIR ÉCHAPPÉ A L'lGNORANCE OU A LA DISTRACTION DU NAÏF CONTEUR D'APOLOGUES, mais qui , ne pouvant évidemment provenir de l'une ni de l'autre cause, n'ont été placés dans le récit que pour faire rire le lecteur.
Expliquons-nous plus clairement.
    L'action de l'Apologue, c'est-à-dire le petit événement que le fabuliste met en scène, et dont les animaux sont ordinairement les acteurs, est presque toujours censé s'être passé dans des temps reculés, dans des siècles fabuleux dout nous n'avons conservé que les traditions merveilleuses; en un mot, au temps ou les bêtes parlaient. Il n'y a donc rien que d'assez naturel à prêter à ces animaux la connaissance de la mythologie, à les faire parler des dieux du paganisme, des héros des temps fabuleux : toutes ces choses-là sont voisines, plus ou moins, de l'époque à laquelle l'imagination du lecteur se transporte. Mais qu'arrivera-t-il si l'on met en même temps, dans la bouche de ces interlocuteurs des siècles passés, des allusions à des événements, à des mœurs, à des personnages modernes? C'est de ces rapprochements disparates que je prétends parler ici. La Fontaine en fournit fréquemment des exemples; et, loin de l'en blâmer, comme l'ont fait certains critiques, je crois qu'il est permis d'en rire, conformément à ses intentions. Dans une de ses fables, deux ânes se faisant compliment sur la beauté de leur voix, l'un d'eux dit à l'autre :
... Quant aux merveilles
Dont votre divin chant vient frapper les oreilles,
Philomèle est, au prix, novice dans cet art.
Jusque-là c'est fort bien ; mais notre Ane ajoute :
Vous surpassez Lambert.....
Voilà l'anachronisme plaisant, dans un récit où il s'agit d'un lion qui, pour bien gouverner ses sujets, se fait donner des leçons de morale.
Dans la fable intitulée le Singe et le Dauphin, qui rappelle au lecteur l'aventure d'Arion, le dauphin demande au singe, qu'il transporte sur son dos à travers les mers de la Grèce :
Êtes-vous d'Athènes la grande ?
Voici la réponse du singe, qui veut que le dauphin continue de le prendre pour un homme :
Oui, dit l'autre ; on m'y connaît fort.
S'il vous y survient quelque affaire,
Employez-moi, car mes parents
Y tiennent tous les premiers rangs :
Un mien cousin est juge-maire.
Ce cousin juge-maire, à côté d'Athènes et du Pirée, dériderait l'homme le moins enclin à rire.
Les canards emportant dans les airs la tortue voyageuse suspendue à un bâton, et lui proposaot pour modèle les voyages et Ulysse, lui disent :
Nous vous voîturerons, par l'air, en Amérique.
  Il eût été facile, et tout-à-fait dans l'ordre, de nommer une partie de l'ancien continent.
Ailleurs, un loup, se plaignant de la guerre que les hommes font à son espèce, dit d'abord :
Chiens, chasseurs, villageois s'assemblent pour sa perte ;
Jupiter est là-haut étourdi de leurs cris.
Puis il ajoute :
C'est par là que de loups l'Angleterre est déserte : On y mit notre tête à prix.
Ceci me rappelle ce charretier embourbé, que l'auteur nomme si poétiquement le Phaèton d'une voiture à foin, et qui invoque h son secours Hercule,.....
... Ce Dieu dont les travaux
Sont si célèbres dans le monde ;
le tout,
Dans un certain canton de la Basse-Bretagne,
Appelé Quimper-Corentin.
On sait assez que le destin
Adresse là les gens quand il veut qu'on enrage.
Dans une autre fable, où l'auteur introduit un païen impie et incrédule qui cherche à mettre en défaut l'oracle d'Apollon, il qualifie ainsi ce personnage :
Un païen qui sentait quelque peu le fagot.
Cette plaisanterie est tout-à-fait du genre de celles qu e nous venons de remarquer.
    Dans la fable intitulée la Mouche et la Fourmi, où la Fontaine a fait entrer des détails si plaisants, quoique peut-être un peu forcés, il n'est personne qui n'ait pu faire le même genre de remarques. L'action se passe évidemment au temps du paganisme, puisque la mouche y parle de Jupiter, des sacrifices que l'on fait à ce dieu, des victimes dont elle goûte la première; et pourtant les deux interlocuteurs n'en connaissent pas moins les mouches de cour, les mouchards de la police, et même les mouches de taffetas qu'appliquaient sur leur visage les petites-mat tresses du temps de la Fontaine.
    On a relevé, je le sais, comme des fautes ou des négligences, une partie des traits que je viens d'indiquer. Chamfort en fait quelquefois de graves reproches à l'auteur, et parait croire que ces anachronismes sont involontaires. Quant à moi, sans prétendre les justifier tous sous le rapport du goût, je persiste à les regarder comme un moyen employé sciemment pour provoquer l'hilarité. Je ne doute point que la Fontaine ne considérât les rapprochements de cette espèce comme une source féconde de plaisant; et je crois qu'il avait raison. Les faiseurs de parodies, les auteurs de facéties et d'ouvrages travestis, ne manquent guère de tirer parti de ces sortes de disparates. On peut s'en convaincre en feuilletant leurs productions. Je me souviens, à ce propos, d'avoir ouï parler du travestissement d'une tragédie de Voltaire, représentée en temps de carnaval. Il s'agissait de la mort de César; pièce très-familière aux comédiens bourgeois, parce qu'il n'y a point de rôle de femme. On y voyait Brutus entrer en scène avec un parapluie, et Cassius avec un manchon. Les conjurés prenaient ensemble le café, et fumaient leur pipe sur la scène. Antoine arrivait suivi d'un domestique à livrée, et retroussait sa robe pour tirer deson gousset une montre à répétition. César était coiffé en ailes de pigeon, poudré à blanc, avec la bourse; et quand Brutus se jetait à ses pieds, les bras tendus vers lui, il l'interrompait en lui offrant du tabac.
    Il y a de quoi demeurer confondu quand on songe qu'avant Voltaire et Lekain on allait voir très-sérieusement, au théâtre, des choses à peu près semblables ; que les héros de l'antiquité s'y produisaient avec l'habit français de l'époque; et que les personnages de Cinna, des Horaces, de Britannicus, n'étaient guère autrement costumés que ceux du Tartufe, de l'Avare et du Misanthrope. Il faisait beau voir Horace en aiguillettes, Auguste et Pompée en pourpoint et en juste-au-corps, Andromaque et Phèdre en paniers et en engageantes ; Emilie et Sabine guindées sur des petits-talons. Un si grotesque accoutrement pouvait, au reste, assez dignement figurer près de la toilette des spectateurs choisis qu'on voyait alors encombrer la scène sur un triple rang de banquettes, et qui servaient de décoration aux palais des Atrides ou aux portiques des Césars.
    Cet inconcevable oubli du costume, qui s'est continué bien plus tard chez nos voisins les Espagnols, fait voir jusqu'à quel point le goût peut plier machinalement sous l'empire de l'habitude; il rappelle le ridicule non moins grand de certains peintres des anciennes écoles, qui donnaient à tous les personnages de l'histoire sacrée ou profane les allures, la mise ou les ajustements des hommes de leur temps et de leur pays, et qui n'auraient pas représenté différemment David et Charlemagne, Cléopâtre et Blanche de Castille, Alexandre de Macédoine et Procope le rasé.
Fin

Par M. DECAMPE, un des quarante Mainteneurs. Recueil de l'Académie des jeux floraux - 1852 -


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