Histoire V.
J'ai vu à la cour d'Ogulmische le fils d'un gouverneur de province: dès sa plus tendre jeunesse son esprit et sa prudence étaient fort supérieurs à son âge et donnaient déjà à sa physionomie un air de grandeur et de majesté. Le roi, admirant ses belles qualités, en fit un favori. Ses compagnons, jaloux de sa fortune, forgèrent alors contre lui mille accusations et n'oublièrent rien pour le perdre. Le roi surpris de tant d'animosité, lui en demanda la cause :
-
O grand roi! dit-il, à l'ombre de ta puissance je me suis fait une multitude d'amis, mais je n'ai pu gagner mes rivaux, et leur haine ne s'éteindra que par ma disgrâce. Je puis bien n'offenser personne, mais comment adoucir le cœur de l'envieux? sa malheureuse passion ne cesse de le déchirer.
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Meurs, O envieux ! c'est le seul remède à tes maux. Les hommes pervers et corrompus ne cessent de fatiguer le ciel pour lui demander la mort ou la disgrâce des grands; mais si l'œil de la chauve-souris ne peut
soutenir la clarté du jour, est-ce au soleil qu'il en faut faire un reproche ? Ne vaut- il pas mieux que tous les yeux de cette espèce dans les ténèbres plutôt que le soleil perde son éclat.
Histoire VI.
On lit qu'un roi de Perse, étendant la main de l''iniquité sur les biens de ses sujets, ne cessait de les tourmenter par ses extorsions. Plusieurs, ne pouvant plus les supporter, se dispersèrent dans les états voisins et cherchèrent un asile dans une terre étrangère. Les revenus du prince diminuèrent avec le nombre de ses sujets, son trésor resta vide et des ennemis acharnés l'attaquèrent de toutes parts.
Si tu veux être secouru dans l'adversité, achète d'avance ces secours par ta libéralité et ta clémence . l'esclave que tu maltraites s'enfuit avec sa chaîne, et l'homme libre au contraire devient ton esclave et reste enchaîné par la bienfaisance.
On lisait un jour en présence de ce prince comment Zohak , le plus puissant des rois, fut chassé du trône, et comment Feridoun s'éleva à la royauté. Un courtisan s'adressant alors au roi :
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Pourquoi, dit-il, Feridoun, qui n'avait ni trésor, ni possessions, ni esclaves, est-il venu à bout de s'assurer le trône?
- Tu viens de l'entendre, répondit le roi, c'est parce que le peuple s'est attaché à lui et a combattu vaillamment pour ses interêts.
- Mais reprit le courtisant , si c'est l'attachement du peuple qui fait la force des rois, pourquoi donc fatiguer et disperser le tien ? Serais-tu las de régner? Un roi doit chérir son peuple plus que lui-même et veiller plus attentivement à ses besoins, puisqu'il ne règne que par son bienfait.
«Le roi demanda à son tour quels étaient les moyens de fixer l'attachement des sujets et des soldats: Ces moyens , dit le courtisan, sont l'équité du roi, autour de laquelle tout le monde aime à se rassembler, et sa clémence, qui promet la paix et la sécurité à tous ceux qui viennent se reposer sous son ombre.
L'homme injuste ne peut pas plus régner que le loup mener paître les brebis. Le roi qui introduit l'injustice dans ses états travaille lui-même à renverser les fondemens de son royaume.
Ce conseil déplut au prince; le courtisan fut chargé de chaînes et jeté dans un cachot. Peu de temps après, les oncles du roi, ayant pris les armes, vinrent demander le royaume de leurs pères. Le peuple se réunit avec empressement autour d'eux; ceux même qui avaient quitté le royaume accoururent à leur secours, et tous combattirent si vaillamment que le tyran fut renversé du trône.
Un roi veut-il n'avoir rien à craindre de ses ennemis, qu'il reste en paix avec ses sujets, car alors il n'est pas un citoyen qui ne devienne un soldat pour le défendre.
Histoire VIII.
Hormouz, fils de Nouschirvan, étant parvenu au trône, fit mettre en prison tous les ministres de son père. On lui demanda quel crime avait attiré leur disgrâce :
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Je n'ai rien, dit-il, à leur reprocher, si ce n'est la crainte que je leur inspire et le peu de confiance qu'ils ont à ma parole. J'ai craint qu'ils ne me préparassent le même sort qu'ils redoutaient pour eux-mêmes ; j'ai suivi le conseil des sages, qui disent:
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" Redoute qui te craint, , le chat dans son désespoir se jette sur les yeux du tigre, et le serpent ne mord le pied du berger que parce qu'il craint d'en être écrasé."
Histoire IX.
Un roi arabe, épuisé par la vieillesse et par la maladie, touchait à son dernier moment et n'avait pas même l'espoir de prolonger sa vie. Un cavalier se présente alors devant lui :
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Nous venons, dit-il, de soumettre telle forteresse, ses défenseurs sont dans les chaînes et ses habitans se sont soumis à ton pouvoir.
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Hélas ! dit le prince en soupirant, cette nouvelle ne me regarde plus; portez-la à mes ennemis, c'est-a-dire à mes successeurs.
Histoire X.
Un derviche de Bagdad avait une grande réputation de sainteté: il fut mandé par le gouverneur Hegiage, qui, le voyant, s'écria:
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O saint homme, accorde-moi le secourt de tes vœux et de les prières!
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Grand Dieu! dit alors le derviche, sois prompt à prendre ton âme.
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Quel vœu viens-tu de prononcer ? dit Hegiage tremblant.
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C'est, répondit le derviche, le plus salutaire que j'aie pu trouver pour toi et pour tous les musulmans. Quand on n' use de sa puissance que pour tourmenter les faibles, quel bonheur peut apporter le souverain pouvoir? et ne vaut-il pas mieux mourir que de vivre?
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