Firdawsi - Firdawsî ou Ferdawsî .
Le nom de Ferdoussy est aussi inconnu parmi nous que célèbre dans l'Orient; nous ignorons jusqu'au titre de ses ouvrages , parce que nous n'en avons jusqu'à présent aucune traduction : cette obscurité où ils semblent plongés , nous prive de beaucoup de jouissances , et nuit à la gloire de leur auteur. Les savans qui connaissent la littérature orientale , conviendront avec moi que les productions de ce poëte sublime méritent autant qu'aucune autre de passer dans nos langues européennes. L'estime bien justement acquise dont jouit l'aimable Sa'ady , promet à Ferdoussy une réputation non moins brillante dans un autre genre. Je n'avance cette opinion que d'après le sentiment des meilleurs auteurs de la Perse, et des plus savans hommes de l'Europe (1). Entre toutes les autorités sur lesquelles je pourrais m'appuyer, je me contenterai de citer ce distique persan.
" Parmi les poëtes , on connaît trois prophètes, après lesquels il n'en viendra plus d'autres (2). Ferdoussy pour le Poëme Épique , Envery ( 3 ) pour l'Elégiaque , Sa'ady, pour le Lyrique ".
Hassan Ibn Charf , ou Charf-Chah , surnommé Ferdoussy, naquit à Thous dans la province de Khorassan.
Il est encore connu en Orient sous le nom de Danichmend Ajem , c'est-à-dire le Savant de la Perse. En effet, sa science et ses talens supérieurs l'ont rendu assez célèbre pour qu'il ne soit pas nécessaire, de faire som éloge.
Pourrait-on rien ajouter à la gloire de l'auteur du Chah Naméh ? ( c'est - à - dire le Livre des Rois). Il se livra d'abord à l'agriculture , mais indigné des oppressions dont les malheureux laboureurs sont les victimes dans tous les
pays , il résolut d'aller porter ses plaintes au pied du trône ; il quitta donc sa cabane, et prit le chemin de Ghaznein , ou résidait l'heureux sultan Mahmoud, ce fils d'un esclave devenu souverain alors de toute la Perse , et chef d'une illustre dynastie.
En arrivant à Ghaznein , le jeune voyageur traversa les jardins de la ville , il y trouva trois personnes assises qui paraissaient très-occupées de leur conversation. ( c'était des poëtes pensionnés par le sultan ). Il les prit pour des courtisans , et résolut de les aborder pour apprendre quelques nouvelles : ceux-ci fâchés de voir qu'un importun venait les déranger , convinrent de s'en débarrasser.
— Nous lui dirons que nous som mes poëtes du sultan , et que nous ne faisons société qu'avec des poëtes. Alors nous lui réciterons trois vers d'un quatrain : pour se lier avec nous il faudra qu'il remplisse le quatrième , si cela lui est impossible, nous serons tout excusés .
Quand l'étranger les salua et s'approcha d'eux , ils le reçurent comme ils en étaient convenus ; mais celui - ci sans s'étonner des conditions qu'on lui proposait :
— pourrait - on entendre les vers dont vous me parlez?
Aussi - tôt l'un des poëtes nommé Ansery commença ainsi :
— Tes joues sont plus brillantes que la lune.
Asjedy continua :
— Je n'ai pas vu de roses plus vermeilles que tes lèvres .
Le troisième nommé Ferrahy ajouta :
— Les cils de tes yeux percent la cuirasse des cœurs .
— Comme la lance de Kiou dans son combat avec Pechen ; ajouta aussi- tôt Ferdoussy.
Ceux-ci étonnés d'une réponse aussi prompte que précise, lui demandèrent l'histoire de Kiou et de Pechen , il la leur raconta sans se faire prier. Peu de tems après cette aventure , notre poète fut présenté à la cour du sultan Mahmoud, qui lui fit l'accueil le plus favorable ; un jour ce prince charmé de la conversation de son nouvel hôte , lui dit avec beaucoup de démonstrations d'amitié : « Vous avez fait un paradis de ma cour . Depuis ce tems on ne le nomma plus que Fer-doussy, c'est-à-dire Céleste ( 4 ). Il y avait long-tems qu'il méditait l'histoire des rois de Perse en vers. Un ancien poëte en avait déjà donné l'idée sous le titre de Chah Naméh, le livre des Rois. Le sultan instruit de ce projet, lui ordonna de l'exécuter, et aussi-tot Fer-doussy s'en occupa sérieusement. Dès qu'il en eut composé mille vers , il vint les lire à Mahmoud qui en fut très - content , et qui fit donner sur l'heure mille deniers d'or à l'auteur. Encouragé par une récompense aussi brillante, il continua son travail avec la plus grande activité ; il employa les courts momens de son loisir à composer une ode à la gloire de son bienfaiteur. Cette pièce de vers est écrite dans le style le plus emphathique, et les louanges n'y sont pas épargnées ; je n'en donnerai ici que les traits les plus saillans, et qui caractérisent le génie oriental.
Mahmoud fait observer la justice dans tous ses états.
Sous son règne, l'agneau boit tranquillement avec le loup au même ruisseau,
Depuis Cachemire jusqu'à la mer de la Chine, on ne parle que de sa sagesse.
A peine le jeune enfant a-t-il goûté le lait de sa mère
Qu'il lère la tête et prononce le nom de Mahmoud.
Ce monarque au milieu des festins est un génie bienfaisant.
C'est un lion ou un dragon dans un jour de bataille.
De quelque côté qu'il se tourne les lys naissent sous ses pas.
Il est toujours au milieu d'un parterre de roses ;
Sa présence ramène le printems; l'air est parfumé , la terre embellie.
Son royaume fertilisé par la rosée de sa libéralité ,
Ressembleauxdélicieuxbosquetsd'Hyrem C'est ainsi que ce poëte prostituait son talent pour flatter un monarque ambitieux , avare ; qui, sous le nom imposant de conquérant avait porté le feu et la flamme dans l'Indoustan et dans plusieurs
autres royaumes,
Cette faiblesse que Ferdoussy partage avec des poëtes de tous les pays , doit lui être pardonnée en faveur du traitement injuste qu'il éprouva. Son poëme du Chah Naméh lui coûta trente années d'un travail continuel; plein de confiance en son bienfaiteur , il négligea son avancement et sa fortune. Quand il eut mis la dernière main à cet ouvrage, il le présenta au sultan Mahmoud espérant recevoir la même récompense que pour la première partie , c'est -à-dire un denier d'or pour chaque vers.
Mais des envieux l'avaient desservi à la cour: » Qu'est-ce qu'un poëte , disaient - ils , pour lui accorder une si belle récompense ? »
Ainsi, au lieu d'un denier d'or par vers , on ne lui donna que soixante mille dragmes d'argent.
Ferdoussy était au bain quand on lui apporta cette somme, il la reçut avec indignation ; dès qu'il fut sorti de l'eau il en fit cette distribution : il donna d'abord vingt mille dragmes à son baigneur, vingt mille ensuite au caffetier qui lui fournissait de la bière, et il distribua les vingt mille dragmes qui restaient entre ceux qui lui avaient apporté cet argent. Quand son indignation fut un peu calmée, il employa tous les moyens d'exciter la générosité de Mahmoud ; il osa même lancer plusieurs épigrammes contre ce monarque.
Voici une de celles qu'il lui adressa directement, et qui, en effet, tomba sous la main du roi de Perse.
" On dit que notre prince est un océan de libéralités ;
Heureux le mortel qui a fait cette découverte !
Pour moi, j'ai plongé dans cette mer ;
Sans trouver une seule perle ".
L'inutilité de toutes ses tentatives détermina Ferdoussy à quitter une cour ingrate où il avait perdu les plus belles années de sa jeunesse ; mais avant de partir , il voulut satisfaire son ressentiment par une vengeance digne d'un poëte courtisait. Afin de mieux remplir son dessein , il se servit du grand visir son mortel ennemi , et l'un de ceux qui avaient le plus contribué à sa disgrâce.
La nuit qui précéda son départ y il ailla trouver ce favori du sultan , et lui remit un paquet bien cacheté en lui disant; "Voici un conte que j'ai fait pour amuser votre maître , ayez l'attention de ne le lui remettre que dans un moment où occupé par quelque affaire désagréable, il vous paraîtra triste et pensif , ce petit ouvrage lui rendra la gaieté "
Le grand visir accepta volontiers une commission si agréable ;a vec un prince avare et ambitieux , il ne devait pas attendre long-tems pour s'en acquitter ; en effet, il n'y avait pas trois jours qu'il possédait cette précieuse histoire , lorsqu'il vit le sultan plongé dans la mélancolie ; l'officieux courtisan ne négligea point l'occasion de signaler son zèle ; aussi - tôt il présenta l'ouvrage destiné à chasser les soucis dont son maître paraissait dévoré.
Mais quel fut l'étonnement de Mahmoud , lorsqu'en décachetant le paquet il trouva une satyre sanglante contre sa personne ! A la vérité le début était assez modéré ; le poëte commençait par rappeller au monarque toutes les promesses qu'il en avait reçues ; ensuite il se plaignait amèrement de la manière dont elles avaient été violées ; insensiblement l'indignation s'emparait de son ame, son courroux s'enflammait, et il éclatait en termes injurieux.
Quelle est donc la vertu de Mahmoud , ce prince dont le cœur est fermé à la libéralité ?
Qu'attendre d'un monarque sans jugement , sans mœurs, sans religion ?
Le fils d'un esclave placé sur le trône, décelé tôt ou tard sa vile origine.
Si tu étais fils de monarque , tu m'eusses posé une couronne sur la tête ;
Mais né dans la bassesse , tu ne sais pas te conduire avec dignité.
Envain on planterait dans le paradis un arbre aux fruits amers ,
Envain on l'arroserait avec des rayons de miel et avec du lait ;
Sa sève serait toujours la même.
Et malgré tous ces soins, il ne produirait que des fruits amers.
Prenez un hibou dans la forêt voisine ,
Mettez - le dans les bosquets les plus délicieux de votre jardin ;
Qu'il passe la nuit perché sur des rosiers et qu'il joue au milieu des hyacinthes,
Dès que le jour déployera ses allés rayonnantes ,
Vous verrez, le hibou étendre les siennes pour retourner à sa forêt natale.
N'oubliez pas les sages conseils de notre Prophète :
Chaque chose retourne à son origine,
Mahmoud , destructeur des armées, si tu ne me crains pas ,
Redoute au moins le courroux céleste.
Pourquoi as - tu enflammé ma colère , pourquoi t'exposer aux coups inévitables de ma plume ? Le monarque indigné fit chercher l'auteur pour le punir ; mais celui-ci avait pourvu à sa sûreté en se sauvant à Bagdad où le Khalife le prit sous sa protection.
Quelque tems après cette aventure , le visir accompagnant Mahmoud à la chasse , récita par hasard quelques vers du Chah Naméh qui pouvaient s'appliquer à la circonstance. Le sultan trouva les vers excellens, et demanda le nom de leur auteur : quand il sut que c'était Ferdoussy, la rougeur lui monta au visage , et le repentir entra dans son ame. Il sentit toute l'injustice de sa conduite envers ce poète ; et ordonna sur l'heure qu'on lui remit la somme de 60, 000 dragmes d'or, avec une pelisse d'honneur. On porta ces présens dans la ville de Thous où il était retiré depuis quelque tems : mais l'infortune le poursuivit jusqu'à la mort. Les couriers chargés des présens du sultan entraient par une porte de la ville, le convoi de Ferdoussy sortait par l'autre. Il mourut dans le lieu de sa naissance, l'an de l'Hegire 411. - J. C. 1150. Il laissa une fille à qui l'on voulut remettre la somme destinée à son malheureux père : mais elle eut la générosité de la refuser. " A quoi me serviraient toutes ces richesses , répondit la jeune personne , je n'en ai pas besoin , et mon existence est assurée ".
D'après un refus aussi constant, l'argent fut employé à bâtir un Caravanseray ( 5 ) dans la ville.
Heureux celui qui sait apprécier le mérite; Lorsque le destin eut terminé les jours de Mahmoud, Sa gloire s'évanouit, et l'on ne se souvient Que de l'injustice faite au mérite de Ferdoussy. De Jami, Firdawsi
Traduit par (Louis),
Langlès, Louis Mathieu
Langlès
Publié 1788
Chez Royez
Fables tirées de Baharistan de Djamy.
Un Loup et un Renard
La Tortue et le Scorpion.
Le Rat et l'Epicier.
Le Chien et le Renard.
Le Chien et le morceau de pain.
Le Chameau et le Buisson.
Le Moraliste.
Légendes :
(1) M. d'Herbelot dit formellement que Ferdoussy est le meilleur poète que la Perse ait produit. Bibliothèque orientale , pag, 347.
(2) En donnant à ces trois poètes le nom de Prophètes , l'Auteur fait ici allusion à un article de foi de sa religion. Les Musulmans croyent que Mohammed leur prophète , est le dernier des deux cent vingt quatre mille qu'ils comptent depuis Adam. Maintenant ils n'en attendent plus qu'à la fin du monde.
(3) Envery , l'un des plus fameux poëtes de la Perse, comme on peut le voir dans ce Distique , naquît dans le Khorassan, et florissait vers l'an 1180 de J. C. Ce fut la vanité qui développa son génie. N'étant encore qu'écolier , il vit passer devant la porte de son collège le poëte du sultan Sanjar, suivi d'un cortège nombreux. Cette pompe lut fit voir que la poésie était bonne à quelque chose; dès la nuit suivante , il composa une pièce de vers dont il fit hommage au sultan; elle fut si agréée , que l'auteur reçut aussi - tôt une pension , et passa du collège à la Cour. Envery se mêlait aussi de l'astronomie et conséquemment de l'astrologie ; car chez les Orientaux ces deux sciences n'en forment qu'une : mais une fausse prédiction fit oublier tout ses bons vers, et causa sa disgrâce ; il quitta la Cour et retourna en Khorassan ; alors il composa un poème où il fesait abjuration solemnelle de l'astrologie. Enfin il mourut l'an 1100 de J. C. Envery est le premier qui ait essayé de purger la poésie persane des obscénités dont on la souille encore aujourd'hui. Etant à l'armée à la suite du sultan , il faisait la guerre avec un poète du camp ennemi ; tous deux se lançaient mutuellement des vers attachés à des flèches , tandis que les soldats étaient aux mains. Je ne parlerai pas de Sa'adi parce que je me propose de donner une vie détaillée de ce Poëte à la tête de ma Traduction française du Gulistan ou parterre de Roses.
(4) Littéralement Paradisiacus, Paradisien , cet adjectif manque dans notre langue comme beaucoup d'autres mot.
(5) Caravanseray, maison de Caravane. C'est un bâtiment quarré, à un étage, destiné à recevoir gratis les voyageurs ; on y trouve des chambres , des écuries et un bassin d'eau au milieu de la cour. Chacun a droit de s'y installer sans être obligé de céder sa place à qui que ce soit : le pauvre est aussi bien reçu que le riche. Dans beaucoup de Caravanserays rentés par des fondations pieuses, les voyageurs sont nourris sans payer; dans les autres il faut acheter sa nourriture et l'apprêter soi - même, ce qui oblige de porter avec soi une batterie de cuisine et des lits, car les chambres de ces hôtelleries de l'Orient sont toutes nues.
« Ces pays, il est vrai, n'abondent pas comme les nôtres en commodités de la vie ; de vils métaux n'y suffisent pas à tout, mais l'homme a des entrailles qui font le reste : l'hospitalité n'est pas à vendre , et l'on n'y trafique pas des vertus ».
Lévite d'Ephraïm, chant II, Tavernier, tom, I, pag. 96.
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