Un derviche s'était retiré dans son ermitage aux environs de la ville de Konadjé. Son dessein était d'y vivre inconnu, pour se livrer tout entier à la prière et à la méditation. Ses vertus, malgré le voile de la modestie dont il s'efforcé de les couvrir, lui attirèrent une foule de personnes qui venaient le consulter et s'éclairer.
Un étranger se présenta un jour chez lui. Le derviche le reçut avec bonté et lui demanda de quel pays il était, quel était le but de son voyage. L'étranger lui dit qu'il avait éprouvé des malheurs dont il n'osait l'entretenir, de peur de l'ennuyer. Sur l'assurance que lui donna le derviche qu'il en entendrait avec plaisir le récit, l'étranger commença ainsi son histoire :
- Je suis né en Europe, je passais pour le plus habile boulanger de la ville que j'habitais ; malgré la réputation dont je jouissais, j'avais de la peine à subsister. Un laboureur qui me fournissait du blé m'invita un jour chez lui ; la conversation tomba sur les différens états qui composent la société : celui de boulanger ne fut pas oublié. Mon ami voulut savoir s'il était aussi avantageux qu'il se l'était imaginé : il fut surpris d'apprendre que Je vivais avec peine. Ma profession, me dit-il, est plus avantageuse; un grain de blé que Je sème m'en produit plus de cent et quelquefois même plus de deux cents. Je lui fis part, à mon tour, de mon étonnement, et je lui fis sentir que je le soupçonnais d'exagérer. L'alchimie, si vantée, reprit-il, n'est autre chose que la culture des terres portée à sa dernière perfection. Un poète persan a dit : « Le grand œuvre est une chimère. Philosophe insensé, déchire le sein de la terre avec le soc de la charrue, tu y trouveras ce que tu cherches en vain dans tes creusets. »
Ce discours du laboureur fit sur mon esprit la plus vive impression. Mon état n'ayant plus d'attraits pour moi, je résolus de le quitter pour en embrasser un autre dans lequel j'espérais faire une fortune brillante. Un derviche, mon voisin, apprit mon dessein ; il m'en fit des reproches et n'oublia rien pour m'en détourner. L'homme avide, me dit-il, est souvent frustré dans ses espérances ; celui qui sait se contenter de l'état dans lequel la Providence l'a placé est heureux ou du moins n'est pas tourmenté.
- Derviche, lui répondis-je, la profession que j'exerce ne me procure que des fatigues et des peines sans aucun profit; j'y renonce pour embrasser celle de laboureur, beaucoup moins pénible et bien plus avantageuse. Je suis las de mener une vie misérable ; mon parti est pris : " adressez vos prières au ciel pour qu'il favorise mes démarches".
- Jusqu'à présent, reprit le derviche, votre état vous a fait vivre avec peu d'aisance, J'en conviens ; mais il suffisait du moins à votre subsistance et à celle de votre famille. Le labourage demande des connaissances qui vous manquent et sans lesquelles vous ne pouvez pas réussir. Le succès ne répond pas toujours à notre attente, et les espérances trop brillantes sont souvent trompées. Croyez-moi, ne changez point votre four contre une charrrue.
Celui qui abandonne son métier pour en exercer un autre auquel il n'est pas propre s'expose aux mêmes malheurs qu'une grue dont je vais vous raconter l'histoire.
Marceline DESBORDES-VALMORE: Le Derviche et le Ruisseau.
Portrait biographique de Jean de La Fontaine . Sa jeunesse. |
blog comments powered by |